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Entretien avec Alexia Delrieu qui publie avec Sophie de Menthon : Le Luxe

Alexia Delrieu, fille de René et Sophie de Menthon, artiste aux multiples facettes est aussi bouquiniste sur les quais de Seine

Alexia Delrieu est notre invitée du jour. Cette femme aux multiples facettes a eu un parcours riche et varié : politique, journalisme, sculpture et enfin bouquiniste sur les quais de la Tournelle à Paris, lieu chargé d’histoire. Auteur prolifique pour les enfants, Alexia a écrit et co-écrit notamment 15 livres édités chez Gallimard Jeunesse. Son dernier opus, Le Luxe, est au centre de notre entretien. Nous allons explorer l’univers d’Alexia, une femme qui ne cesse de se réinventer.

Pierre-Antoine Tsady : Pour commencer, pourriez-vous présenter à nos lecteurs votre parcours, de la politique à la sculpture en passant par le journalisme et l’écriture ?

Alexia Delrieu : Je viens d’une famille très impliquée dans la vie citoyenne et politique française. Mon arrière-grand-mère a été, après la libération, la première femme élue maire de France, mon grand-père Pierre de Menthon, ambassadeur, a été maire de son village dans le Jura, puis mon père. Mon autre grand-père, Jean Turpin, a été président des maires de Vendée, je me suis moi-même présentée aux dernières municipales sur une liste électorale à Paris… À la sortie de mes études, un stage a débouché sur un travail dans ce milieu – à la Présidence de la République – j’ai foncé et j’ai adoré découvrir, si jeune, les coulisses et les rouages de la marche du monde. Mais ma passion, depuis que je suis petite, a toujours été l’écriture, la lecture et les arts. J’ai toujours écrit, publié et sculpté en parallèle de mes différents métiers, puis la sculpture a pris de plus en plus de place dans ma vie jusqu’à devenir mon activité principale.

P.-A.T. : Vous êtes impliquée dans l’organisation de l’exposition Légendes botaniques au château de Menthon-Saint-Bernard. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet évènement culturel ?

A.D. : La biennale Légendes botaniques a lieu au château millénaire de Menthon-Saint-Bernard sur les rives du lac d’Annecy. Elle a été créée en 2021 par ma cousine artiste, Raphaële de Broissia, qui m’a invité à y exposer, puis je me suis impliquée en tant que co-commissaire d’exposition à ses côtés pour la seconde édition. Nous préparons la troisième. C’est une expérience et un challenge incroyables, nous invitons à chaque fois environ 14 artistes d’art contemporain, peintres, photographes, céramistes, plasticiens, verriers à s’approprier les espaces intérieurs du château et le domaine qui l’entoure. Le thème est inspiré d’un magnifique herbier régional du XIXe siècle retrouvé dans la bibliothèque du château. Les artistes en proposent leur interprétation, travaillent sur les significations qu’il peut revêtir et les enjeux qu’il peut cacher. La plupart d’entre eux créent des pièces spécialement pour ce lieu féerique dont s’est inspiré Walt Disney dans La Belle au bois dormant. Nous avons eu l’honneur cette année de recevoir l’artiste Sheila Hicks.

'Vers des territoires inconnus', une œuvre de l'artiste américaine Sheila Hicks, à l'occasion de l'exposition Légendes botaniques au château Menthon-Saint-Bernard (photo Itaka Martigoni)
‘Vers des territoires inconnus’, une œuvre de l’artiste américaine Sheila Hicks, à l’occasion de l’exposition Légendes botaniques au château Menthon-Saint-Bernard (photo Itaka Martigoni)

P.-A.T. : Nos lecteurs peuvent également découvrir vos sculptures sur Instagram. Quels sont vos inspirations et vos sculpteurs favoris ?

A.D. : Mes inspirations sont multiples, je crois qu’elles viennent beaucoup de mes lectures, des petites choses de la vie quotidienne et bien sûr de la nature… un galet ramassé sur la plage, une feuille qui tombe d’un arbre… ensuite, c’est l’inconscient qui parle ! Pour emprunter l’expression du poète allemand Hölderlin, j’essaie « d’habiter poétiquement le monde » et la sculpture est mon medium. Je sculpte en terre, en bois et en pierre des animaux imaginaires à la façon des enlumineurs ou des sculpteurs de cathédrales du Moyen Âge.

Alexia Delrieu en train d’installer une de ses sculptures dans le bassin du château à la biennale Légendes botaniques
Alexia Delrieu en train d’installer une de ses sculptures dans le bassin du château à la biennale Légendes botaniques

P.-A.T. : En ce qui concerne votre travail d’écrivain, pourquoi ne publiez-vous pour le moment que pour la jeunesse ?

A.D. : J’ai commencé par écrire des histoires pour mes enfants, puis ils ont grandi. J’aurais pu essayer de les suivre à l’adolescence… mais je n’ai pas l’esprit « romanesque », je préfère de loin lire les romans et me laisser emporter ! En revanche, j’adore créer des livres documentaires pour la jeunesse, mais aussi pour les adultes. Je viens de sortir et de publier un livre sur mon grand-père, ambassadeur au Chili pendant le coup d’État, je suis en train d’en préparer un sur les bouquinistes au travers de la carte postale qui sortira en 2024. J’aime la recherche d’images, de témoignages, la construction d’un livre, comme un puzzle qui se met en place. Si je devais « écrire », cela serait, je pense, de la poésie, plus proche de la peinture ou de la sculpture. Cela viendra !

P.-A.T. : Pouvez-vous nous présenter ce livre sur votre grand-père, Les carnets de Françoise ?

A.D. : Chili 1973, l’ambassadeur de France au Chili, Pierre de Menthon et son épouse Françoise, accueillent à l’ambassade plus de 600 réfugiés qui fuient le régime répressif du général Pinochet. Pourchassés, torturés, les opposants au régime, souvent très jeunes, trouvent asile à la résidence avant d’obtenir les précieux sauf-conduits qui leur permettront l’exil en France. Ces carnets sont le récit, au jour le jour, par Françoise de Menthon de cette incroyable aventure humaine. J’ai édité ces carnets en les accompagnant de nombreux documents inédits, archives, photos personnelles du couple et textes, notamment ceux de Pierre de Menthon issus de son livre Je Témoigne paru aux éditions du Cerf en 1980. Jean Fauchier Delavigne et Inès de Broissia, petits-enfants de Pierre et Françoise, en ont d’ailleurs tiré une pièce de théâtre magnifique qu’ils jouent dans toute la France.

Alexia Delrieu à Santiago au Chili, avec l’équipe de la librairie française Le Comptoir pour son livre 'Les carnets de Françoise, 1973-1974, cent-onze jours à l'ambassade de France au Chili', Édition La Boîte 29, 2023
Alexia Delrieu à Santiago au Chili, avec l’équipe de la librairie française Le Comptoir pour son livre ‘Les carnets de Françoise, 1973-1974, cent-onze jours à l’ambassade de France au Chili’, Édition La Boîte 29, 2023

[Découvrez aussi le site de la Librairie Le Comptoir, ndlr.]

P.-A.T. : Qu’est-ce qui vous a amené vers le métier de bouquiniste ? Quels types d’ouvrages rencontrent le plus de succès auprès de votre clientèle ?

A.D. : C’est la curiosité qui m’a amenée à ce métier, je n’habitais pas loin de ces bouquinistes que j’adorais fréquenter… Je me suis renseignée sur la façon de devenir bouquiniste puis j’ai tenté le coup, un peu par bravade. Il y avait une si longue liste d’attente que j’avais même oublié que j’avais postulé, puis ils ont changé le mode d’attribution et m’y voilà depuis plus de 10 ans ! Je vends de la littérature jeunesse et de la littérature générale classique, également des revues anciennes originales comme Le Petit Journal, le Journal des voyages, La Semaine de Suzette… Ce qui marche le mieux sur les quais, quelle que soit la clientèle, c’est Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, L’Étranger d’Albert Camus, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline et bien sûr Harry Potter !

Alexia Delrieu, bouquiniste sur les bords de Seine, 29 quai de la Tournelle
Alexia Delrieu, bouquiniste sur les bords de Seine, 29 quai de la Tournelle

P.-A.T. : Que vous inspire le fait de travailler sur les bords de Seine ?

A.D. : Encore une manière « d’habiter poétiquement le monde » et librement ! J’ai énormément de chance d’avoir un emplacement situé entre Notre-Dame et la sculpture de Sainte Geneviève de Paul Landowski, en face de l’Île Saint-Louis. Je pense que cette partie de Paris est un des plus beaux endroits au monde. J’ai donc d’abord un plaisir esthétique à travailler dehors, à profiter de la lumière changeante et des ciels merveilleux au-dessus de la Seine, puis un plaisir intemporel, à n’être qu’un maillon de ce Paris éternel vanté par les écrivains et les poètes. Par ailleurs la liberté et les rencontres que procurent ce métier, parfois si difficile, sont immenses et sans prix.

P.-A.T. : Pouvez-vous partager une anecdote marquante vécue dans l’exercice de ce métier ?

A.D. : Il n’y a rien que me vient à l’esprit, mais mes voisins, dont certains sont sur les quais depuis plus de 40 ans, sont inépuisables ! En fait, les plus belles et enrichissantes rencontres que j’ai faites dans ce métier sont les autres bouquinistes !

P.-A.T. : Avec les Jeux Olympiques 2024 à Paris, les bouquinistes devront quitter les quais de Seine. Auriez-vous un message à faire passer en faveur de la profession ? Êtes-vous inquiète pour l’avenir du métier, dans une société de plus en plus numérique ?

A.D. : Je sais, c’est une formule bateau, mais les bouquinistes sont bel et bien l’âme culturelle de Paris. Nous en avons plus que jamais besoin, justement dans cette société de plus en plus consumériste et digitale. Ils mettent à la portée de tous et à petit prix, le savoir, la culture, la beauté sans le côté intimidant d’une librairie. À la mascotte rouge en synthétique made in China des Jeux, je préfère les vieux magazines retraçant les exploits sportifs des champions. Le sport et la culture sont beaucoup plus liés qu’on ne le pense. Depuis l’antiquité, le corps et le sport inspirent écrivains et artistes… des mosaïques romaines aux footballeurs de Nicolas de Staël, aux textes de José-Maria de Heredia, d’Apollinaire ou encore de Jack London… Mon message à mes collègues est le suivant : tenez bons !

P.-A.T. : Pouvez-vous présenter à nos lecteurs votre dernier ouvrage Le Luxe, que vous avez co-écrit avec votre mère, Sophie de Menthon ?

A.D. : Il y a une phrase de Jean Giono que j’ai affichée au-dessus de mon bureau qui dit : « On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile ». Je voulais dire aux enfants que la beauté, le luxe est ce qui embellit la vie. Attention, pas le luxe matériel et bling-bling, le luxe du détail, des petites choses de tous les jours et chacun de nous, quels que soient ses moyens, peut le trouver dans sa vie : un beau moment en famille, un plaisir rare… Le luxe n’est pas forcément lié aux marques et à la consommation… Comme nous l’avons écrit à la fin du livre, pour ma mère, Sophie de Menthon et moi, notre plus grand luxe est d’écrire ces livres ensemble, mère et fille.

Couverture et communiqué du livre Le Luxe, par Sophie de Menthon et Alexia Delrieu
Couverture et communiqué du livre Le Luxe, par Sophie de Menthon et Alexia Delrieu

P.-A.T. : Selon vous, pourquoi est-ce important de préserver le luxe et particulièrement le luxe à la française ?

A.D. : Le luxe à la française a une histoire, un raffinement et une qualité inégalables ! Les grandes marques valorisent d’ailleurs de plus en plus les métiers de la main, les métiers d’art, l’artisanat. Et ce sont ces grandes maisons de mode et de luxe qui permettent aux artisans merveilleux et uniques de garder et de transmettre leur savoir-faire. Il est donc de notre devoir de les soutenir et d’en être fiers.

P.-A.T. : Enfin, pouvez-vous nous partager vos projets créatifs pour 2024 ?

A.D. : Concernant la sculpture, 2024 étant l’année « blanche » de la biennale Légendes botaniques, c’est une respiration qui me permettra de terminer une série de céramiques qui me tient à cœur, intitulée Métamorphoses. Je transforme des objets en porcelaine ou en faïence du siècle dernier, des objets un peu désuets, parfois ébréchés qui dorment dans des placards ou cherchent une nouvelle famille dans les brocantes. Je leur redonne vie en les transformant, en les incorporant à de nouvelles sculptures. J’espère bientôt vous annoncer une date d’exposition.

Sinon, j’ai une pièce au Louvre Lens jusqu’au 26 février dans le cadre de l’exposition Le jeu en vaut la chandelle, du Prix de céramique de petite forme de l’école d’art de Douai, et une exposition avec deux céramistes, une Polonaise et une Allemande dans le sud de l’Allemagne en avril.

Pour l’écriture, nous allons sortir à l’été avec Sophie de Menthon dans notre collection Le monde d’aujourd’hui expliqué aux enfants chez Gallimard Jeunesse deux nouveaux titres : La chasse et La culture.

Je prépare également un livre avec mon voisin et ami bouquiniste Albert Abid Le Paris des bouquinistes, une histoire des bouquinistes au travers des cartes postales truffé de citations et d’anecdotes. Il sortira avant les Jeux Olympiques.