
Le 13 janvier 2026 à 21 h 10, M6 rediffuse le film Pretty Woman. Le film a 35 ans, mais il réactive aussitôt un visage, une démarche, un rire : Julia Roberts jeune, en pleine naissance de star. Deux jours plus tôt, le 11 janvier, l’actrice reçoit une ovation debout. C’était lors des Golden Globes à Beverly Hills. Entre ces deux dates, elle confie à Deadline qu’elle ne pourrait « plus jamais » jouer Vivian Ward aujourd’hui. Un retour en arrière, et une mise à distance.
Une ovation, un selfie, et ce que la star accepte de montrer
Le 11 janvier 2026, la salle du Beverly Hilton se lève lorsqu’elle apparaît. La scène, rapportée par Entertainment Weekly (article daté du 12 janvier 2026), dit quelque chose d’un pouvoir rare : Roberts n’a pas besoin d’annoncer une victoire pour provoquer le réflexe collectif. Elle est là, c’est tout. Elle présente un prix, plaisante, et la cérémonie prend un air de réunion de famille hollywoodienne.
Quelques heures plus tôt, l’actrice a publié un autoportrait « préparation » sur Instagram : un masque, des lunettes, une légèreté de coulisses. People (article du 12 janvier 2026) note la réaction de Jennifer Aniston, qui commente avec humour : « Always a beauty. » La phrase est anodine et très construite à la fois : compliment, clin d’œil, refus de dramatiser.
C’est une grammaire de la célébrité qui se joue là. Roberts ne raconte pas sa vie ; elle montre un fragment. Elle ne fait pas confession ; elle fabrique un contrechamp. La star donne juste assez pour être vue, pas assez pour être possédée.

« Impossible » aujourd’hui : l’âge, l’expérience, et l’époque
Au même moment, une déclaration circule et fait mouche : en entretien avec Deadline (daté du 6 janvier 2026, repris et contextualisé par People le 8 janvier 2026), Julia Roberts estime qu’il lui serait « impossible » de rejouer Vivian aujourd’hui. Elle évoque le « passage du temps », des « changements culturels », et quelque chose de plus intime : l’innocence qu’elle n’aurait plus, même en étant « le bon âge ».
Ce n’est pas une condamnation du film. C’est une confession de comédienne : l’actrice parle de l’état intérieur nécessaire pour « léviter » dans une comédie romantique. Elle dit aussi, sans le dire, la fin d’un contrat tacite : celui qui demandait aux femmes de jouer l’ingénuité éternelle.
Derrière l’« impossible », il y a un double déplacement.
- D’abord celui du regard public. Le même récit peut être relu, recontextualisé, contesté.
- Ensuite celui de l’interprète. Roberts, à 58 ans, n’est plus l’énergie de 1990 ; elle est devenue un corps de mémoire.
Pretty Woman : un conte de fées bâti sur une contradiction
À la télévision, le film revient comme une chanson. Pretty Woman (1990), réalisé par Garry Marshall, et porté par la distribution de Pretty Woman, ressemble à un conte modernisé : une rencontre, des règles, des métamorphoses, une promesse. Mais sa matière première est un tabou social : une travailleuse du sexe et un homme riche qui « achète » du temps.
Le film a gagné sa place dans l’imaginaire par une alchimie : la comédie, la musique, la précision des scènes, et surtout une actrice dont l’écran ne parvient pas à contenir l’élan. Les chiffres révèlent l’ampleur du phénomène : environ 4 030 683 entrées en France, selon JP Box-Office. De plus, le film a généré 432,6 millions de dollars de recettes mondiales, d’après The Numbers. Le budget annoncé était autour de 14 millions.
Mais l’adhésion populaire n’a jamais effacé la gêne critique. Le jour de la sortie américaine, 23 mars 1990, les avis se contredisent déjà.
- Dans le Chicago Sun-Times, Roger Ebert salue une histoire d’amour « fragile » protégée au milieu du cynisme, et souligne la délicatesse inattendue de Richard Gere face à Julia Roberts dans Pretty Woman, au sein du cast de Pretty Woman, comme si le film cherchait une forme de pureté au cœur du marché.
- Dans The New York Times, Janet Maslin parle d’« évasion » légère, tout en pointant une misogynie de fond, héritée d’un imaginaire de la fin des années 1980.
- Et plus tard, Owen Gleiberman (Entertainment Weekly) reviendra sur sa propre sévérité : dans un texte daté du 24 mars 2010, il admet s’être trompé en ne voyant pas, en 1990, la force du charisme de Roberts.
Ces trois voix résument le débat : Pretty Woman séduit, dérange, et finit par devenir un objet qu’on réévalue à chaque génération, et son casting reste un repère.

Genre, classe, désir : pourquoi le film reste un cas d’école
Ce que le film raconte, au fond, ce n’est pas seulement une romance. C’est une négociation.
- Négociation de classe : la scène de Rodeo Drive, les costumes et tenues (outfits) iconiques, l’opéra, le « bon » langage.
- Négociation de genre : un homme qui possède, une femme qui se transforme.
- Négociation de respectabilité : comment rendre « acceptable » une héroïne prostituée sans faire éclater le cadre du conte.
Là se loge la tension culturelle. Pretty Woman repose sur un tropisme ancien : la figure de la « prostituée au grand cœur ». Ce motif littéraire et cinématographique permet de parler du désir masculin tout en évitant le sujet du travail sexuel réel. Le film embellit, déplace, et finit par effacer la violence sociale de départ.
La déclaration de Roberts en 2026 (« impossible ») s’inscrit dans cette tension. Elle ne dit pas que le film n’existe plus. Elle dit que, désormais, nous savons ce que le conte effaçait.
Les études sur la comédie romantique aident à comprendre ce mécanisme. Dans Romantic Comedy: Boy Meets Girl Meets Genre (2007), la chercheuse Tamar Jeffers McDonald décrit la rom-com comme une machine narrative qui règle des contradictions sociales (désir et norme, autonomie et couple). Et dans The Secret Life of Romantic Comedy (Manchester University Press, 2009), Celestino Deleyto insiste sur la souplesse du genre : la comédie romantique n’est pas une boîte fermée, elle « participe » à plusieurs traditions et change avec les époques (compte rendu académique publié dans la revue Miscelánea, 2009).
Autrement dit : si le film divise, c’est parce qu’il sert de miroir. Il renvoie à ce que la société tolère, fantasme, ou préfère ne pas regarder.
Le scénario 3 000 : la version sombre qui n’a jamais existé… et qui explique tout
Une des clés de lecture est aujourd’hui très documentée : Pretty Woman n’est pas né comme une comédie romantique. Le scénario initial, intitulé 3 000, était plus sombre. En janvier 2026, Julia Roberts rappelle ce point en entretien (Deadline, 6 janvier 2026, via People), évoquant la chance, pour elle, que cette version n’ait pas été faite.
Le détail compte parce qu’il révèle une bascule typiquement hollywoodienne : comment une histoire sur la prostitution et la violence de classe devient un conte « Disney-compatible ». Ce n’est pas seulement un choix artistique. C’est une économie : celle du grand public, des salles, du fantasme exportable.
C’est là que Garry Marshall impose son savoir-faire : rendre la fable respirable, sauver la romance par le ton, les seconds rôles, le rythme. Et faire tenir la contradiction sur une épaule : celle de Roberts.
L’économie des rom-coms : du règne du mid-budget à la migration vers le streaming
Si Pretty Woman revient sur M6, ce n’est pas un hasard. La comédie romantique est un genre de rediffusion par excellence : durée idéale, enjeu clair, scènes-repères. Elle vit bien en télévision, parce qu’elle a été conçue pour le grand public.
Mais l’industrie a changé. Depuis la fin des années 2000, Hollywood a progressivement réduit l’espace accordé aux films « adultes » de budget moyen. En effet, les franchises mondialisées ont pris le dessus. Beaucoup de rom-coms ont alors migré vers le streaming, où la performance se mesure moins en tickets vendus qu’en temps de visionnage.
Le parcours de Julia Roberts, à travers ses films (et au-delà de Pretty Woman), épouse cette bascule. Après avoir été l’un des visages majeurs de la rom-com des années 1990, elle a évolué vers des rôles plus dramatiques. De plus, elle s’est orientée vers des formats plus rares. Et même quand elle revient à la visibilité, c’est souvent par l’événement : un film d’auteur grand public, une série, une cérémonie.
Son actualité de janvier 2026 se place exactement à ce carrefour : l’ovation d’une institution (les Golden Globes), l’intimité contrôlée d’un selfie, et la rediffusion d’un film-mythe.

Ce que Julia Roberts représente encore : une star, un style, une énigme
Pourquoi l’ovation ? Parce que Roberts incarne une époque où la star n’était pas seulement un profil, mais une promesse. Elle appartient à une génération où l’on allait au cinéma « pour elle ». Et elle a traversé l’ère des réseaux sociaux sans se livrer entièrement.
Sa phrase sur l’« impossible » agit alors comme une dernière leçon de comédie romantique : le film était une suspension. Une bulle. Un pacte avec le spectateur.
En 1990, ce pacte disait : on peut transformer la violence du monde en romance. En 2026, le pacte est plus fragile. En effet, on sait que le monde ne se laisse pas facilement arranger. Ni un escalier de secours ni une réplique finale ne suffisent.
C’est peut-être cela, le vrai portrait de janvier 2026 : Julia Roberts ne renie pas le conte. Elle rappelle simplement qu’il n’a jamais été neutre. Et que, pour continuer à aimer un classique, il faut aussi accepter de le regarder autrement.