
Quatre ados marseillais et un ticket gagnant : 17 millions d’euros tombent un vendredi 13. Problème : à 17 ans, impossible d’encaisser. Dans Young Millionaires, créée par Igor Gotesman et lancée sur Netflix le 13 août 2025, l’euphorie vire au casse-tête légal, sentimental et social. Entre Marseille et ses miroirs, l’amitié vacille, les secrets se filment, le danger s’invite. Qui paiera le prix du jackpot ?
Une fable contemporaine sur l’argent et l’âge : ‘on n’est pas sérieux quand on a 17 ans.’
Marseille, un vendredi 13, quatre amis, un ticket de Loto. La formule est connue, la somme aussi : 17 millions d’euros. Mais la mécanique de Young Millionaires s’écarte vite du conte de fées. À 17 ans, il est interdit de jouer ou encaisser. En effet, la loi et les règlements de la Française des jeux l’interdisent. Ainsi, cela rappelle que le rêve a toujours un mode d’emploi et des garde-fous. Le dispositif fait sourire, puis grince : le jackpot devient une bombe à retardement morale.
La série, disponible sur Netflix à partir du 13 août 2025, ne cherche pas la leçon mais le vertige : comment l’argent rebat les cartes quand on est encore en train de se construire ? Ici, l’euphorie se mêle à la panique, la fête à la culpabilité et la chance au soupçon permanent.

Igor Gotesman, artisan d’un comique à friction sociale
Aux manettes, Igor Gotesman, créateur de Family Business et de Fiasco, poursuit son chantier de comédies françaises à haute tension sociale. Son style : des personnages attirés par l’utopie familiale, professionnelle ou financière. Cependant, ils sont rattrapés par des institutions et des codes qu’ils ne maîtrisent pas. Young Millionaires condense cette manière : dialogues rapides, situations qui bifurquent, humour de situation et arrière-plan critique, jamais appuyé.
Autour de lui, une équipe d’autrices et auteurs (dont Tania Gotesman, Olivia Barlier, Carine Prévot, Mahault Mollaret) et plusieurs réalisations alternées donnent au récit une pulsation à la fois pop et nerveuse. Huit épisodes courts (environ 30 minutes) composent une partition qui préfère la relance à la digression.
Marseille, personnage principal
Le 13e arrondissement devient plus qu’un décor : un révélateur de contrastes. Marseille, filmée dans ses lumières tranchées, ses plages et ses quartiers. Elle accueille une jeunesse qui bricole. De plus, cette jeunesse triche un peu mais rêve beaucoup. La caméra s’attarde sur des détails concrets : des scooters, des quais au soleil, des cages d’escalier où s’échangent les plans et les secrets. La ville infuse le rythme : accélérations, embardées, retours au port.
Sans folklore, la série installe une cartographie affective : commerces de proximité, lycée, hôpital, banque, commissariat. Autant d’institutions face auxquelles des mineurs se heurtent – ou négocient. La mer, au loin, n’est jamais seulement un horizon de carte postale : c’est l’idée de fuite et d’avenir, ou son mirage.
Les têtes d’affiche : une génération sous les projecteurs
Quatre visages portent la fiction. Abraham Wapler incarne David, maladresse attachante et regard inquiet ; le jeune acteur – fils de Valérie Benguigui – confirme un sens du rythme et une élasticité émotionnelle déjà repérés. Malou Khebizi (Samia) apporte une énergie franche, nourrie par l’élan repéré dans Diamant brut ; sa détermination laisse affleurer des failles qui aimantent le récit. Calixte Broisin-Doutaz (Léo) joue la débrouille et la tendresse, un pas de côté permanent qui devient boussole. Sara Gançarski (Jess) cisèle une présence vive, ironique, puis poignante.
Autour d’eux, une galerie de second rôles soignés : Jeanne Boudier (Victoire) gifle le récit d’un sourire à double-fond, Florian Lesieur (Tom) ajoute une note candide qui peut virer au calcul, Louise Coldefy et Stéphan Wojtowicz tracent des adultes ni anges ni démons. Le plaisir est là : regarder une distribution jeune prendre la lumière sans mimer ses aînés.
Un suspense d’ados, un mystère d’adultes
La bonne idée de Young Millionaires tient à son moteur de film policier. Une preuve qui circule, des caméras qui épient, un chantage qui se resserre : la série fait entrer le thriller par une porte latérale. Les rebondissements existent – et s’enchaînent – mais jamais au détriment du portrait de groupe. Ce qui intéresse ici, c’est la manière dont le mensonge transforme l’amitié : les pactes se renégocient, la confiance vacille, chacun éprouve sa propre limite.
Gotesman et son équipe jouent finement : pas de révélation gratuite ni de surenchère. Les cliffhangers ménagent plus de questions que de réponses, et laissent au spectateur le plaisir du doute. On se surprend à faire des hypothèses, à suspecter tour à tour la loyauté dès un·es et la bonne foi des autres.
Argent, classe, image : les thèmes sous la comédie
L’argent n’est jamais neutre : il étiquette, il sépare, il projette. La série observe comment 17 millions deviennent un accélérateur d’inégalités. Elle examine la banque et ses procédures. De plus, elle explore la tentation d’acheter l’appartenance à un cercle ou à un style. Enfin, elle montre la difficulté à partager, surtout quand on ne peut pas encore signer.
Le cadre légal – majeur/mineur – n’est pas un gag : c’est une frontière symbolique. On y lit des questions françaises très contemporaines : précarité des débuts de vie, aspiration à la mobilité, poids des institutions, omniprésence de l’image (selfies, stories, vidéosurveillance). La série interroge la mise en scène de soi : est-ce que l’on devient riche quand on l’affiche, ou quand on le gère ?
Mise en scène pop : 8 × 30 minutes qui filent
Le format 8 × 30 minutes impulse une narration élastique. Chaque épisode dispose d’un objectif clair, d’une poursuite ou d’un piège. La réalisation privilégie la mobilité (caméra au plus près, cadrages qui épousent les corps) et un montage qui rebondit sans précipitation. On y saisit le goût de l’ellipse : une nuit suffit pour déplacer les lignes, un plan large pour relâcher la tension avant la retombée.
La bande-son, largement rap et électro, densifie l’atmosphère : pulsations urbaines, refrains entêtants, silences soudains au moment où le groupe se désaccorde. C’est moins un vernis « jeune » qu’une écriture musicale : une manière de battre la mesure des décisions.

Inspirations et écarts : de ‘Family Business’ à ‘Young Millionaires’
On retrouve l’ADN Gotesman : la mécanique de l’embrouille et du plan B (ou C, ou D), la cellule quasi familiale où l’on s’aime en se bousculant. Mais Young Millionaires prend ses distances : moins de comédie de situation pure, plus d’incertitude morale. Là où Family Business célébrait l’inventivité d’une famille, la nouvelle série insiste sur les fragilités de l’amitié à l’épreuve de l’argent. Quant à Fiasco, elle partage avec elle le goût du plateau qui déraille. Ici, c’est la vie quotidienne qui est affectée. De plus, elle apprécie le quiproquo qui vire à la menace.
Quatre trajectoires, un même vertige
Samia court contre-la-montre de son projet sportif et de sa santé. David cherche la reconnaissance sans perdre son humour. Par ailleurs, Léo négocie avec des dettes concrètes et un passé qui colle. Enfin, Jess refuse de n’être que l’amie raisonnable et prend des risques. Les amours s’en mêlent les familles aussi, avec leur lot de non-dits. La série n’écrase pas ses personnages sous le symbole : elle les laisse se tromper, apprendre, payer (parfois cher), recommencer.
Le spectateur avance avec eux, parce que le récit évite la morale et préfère le choix : que fait-on d’un secret trop pesant ? Comment négocier sa part sans tout perdre ? Jusqu’où peut-on aller pour protéger le groupe ?
Une écriture au cordeau, des scènes-pièges
Plusieurs séquences témoignent d’un sens du piège dramaturgique. Un hôpital est réduit au chaos par une mission impossible. De plus, une fête bascule et un bureau de banquier devient le lieu où tout se joue. Le comique ne désamorce pas : il retarde l’explosion. Les dialogues, souvent drôles, glissent une acidité sociale. Cela tient à la précision des mots comme le parler lycéen. Par ailleurs, les éléments de langage des adultes et les sous-entendus y contribuent également.
La mise en scène travaille la distance : gros plans d’amitiés trop proches, plans larges où chacun s’éloigne d’un pas. À mesure que la photo compromettante circule, le cadre se resserre. On se surprend à scruter le hors-champ : qui observe qui ? qui manipule quoi ?
Ce que dit la série de la France de 2025
S’il y a satire, elle est douce-amère. On y voit des lycéens qui maîtrisent les outils (applications, cryptos, arnaques de bas étage), mais butent sur l’administratif ; des adultes qui se disent protecteurs mais sont eux-mêmes tentés, une banque omniprésente, un droit têtu. Le rêve de mobilité sociale se heurte à des cadres : signatures, autorisations, responsabilités.
C’est une France où la chance existe mais demande de la méthode, où l’on peut filmer tout et tout le temps, et où cette omnivision devient pouvoir. La série interroge la valeur : qu’est-ce qui coûte ? qu’est-ce qui vaut ? qu’est-ce qui se compte ?
À voir ou pas ?
Pour les amateurs de séries françaises sur Netflix, il y a le plaisir d’un récit tenu à découvrir. En outre, une jeune troupe convaincante et un ancrage marseillais qui sonne juste y contribuent. Pour une comédie qui ne craint pas la gravité et installe un suspense sans cynisme. Pour voir comment, sous les paillettes promises, couvent des questions d’adultes : loyauté, culpabilité, droit, classe.
Et puis pour ce sentiment de feuilleton à l’ancienne, on tourne l’épisode comme une page. En effet, on se dit « juste un dernier », car un détail – un regard, un message, un bruit. Ainsi, chaque fin se replie sur une énigme.
Quand l’adolescence croise l’or et l’ombre
Young Millionaires n’est pas une fable morale sur l’argent facile : c’est un miroir où l’adolescence se regarde, parfois s’effraie, souvent grandit. Le récit sait se faire tendre sans naïveté, drôle sans moquerie, noir sans désespoir.
On referme la saison avec une promesse : celle d’un groupe éprouvé mais pas brisé, et d’une ville qui, sous le soleil, garde encore quelques zones d’ombre. De quoi espérer – ou craindre – que le prochain vendredi 13 soit encore un jour de chance.