
Cette effigie en cire de Yayoi Kusama, présentée chez Louis Vuitton en 2012, reprend son carré rouge et ses lunettes à pois. Crédits : Garry Knight / Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
La mort de Yayoi Kusama, survenue le 14 août 2026 dans un hôpital de Tokyo, a été annoncée ce jeudi 27 août. L’artiste japonaise avait 97 ans. Peintre, sculptrice, performeuse et écrivaine, elle a fait de la répétition — filets, pois, miroirs, citrouilles — un langage. Cette méthode dissout les frontières du moi et impose au cœur de l’art contemporain mondial une œuvre longtemps marginalisée.
Un décès annoncé treize jours plus tard
Dans un communiqué officiel, Yayoi Kusama Inc. et Yayoi Kusama Studio Inc. indiquent que l’artiste est décédée le 14 août dans un hôpital de Tokyo. Les deux sociétés précisent qu’elle a continué à peindre jusqu’à ses derniers jours. L’annonce n’a été rendue publique que le 27 août.
La fondation qui administre le musée Yayoi Kusama a précisé à NHK World-Japan que la mort était due à une défaillance multiviscérale. Les communiqués publics de l’atelier et du musée ne donnent pas cette précision. Aucune information n’a encore été annoncée sur les funérailles ou l’organisation de sa succession artistique.
Le musée fondé par Kusama à Shinjuku, à Tokyo, maintient jusqu’au 30 août son exposition KUSAMA’s POP. Cette continuité institutionnelle prolonge un paradoxe qui a traversé sa carrière. L’artiste de la disparition du moi était devenue une présence immédiatement reconnaissable dans la culture mondiale.
À New York, la répétition devient une méthode
Née en 1929 à Matsumoto, dans une famille qui vivait de la culture de semences, Yayoi Kusama dessine dès l’enfance. Les visions et hallucinations qu’elle a elle-même racontées font apparaître des motifs envahissants, notamment des fleurs, des filets et des points. Sa biographie officielle présente ces expériences perceptives comme l’une des matrices de son vocabulaire plastique, sans qu’elles puissent résumer son travail.
Après des études de peinture nihonga à Kyoto, elle part aux États-Unis en 1957 et s’établit à New York l’année suivante. Dans une scène dominée par l’expressionnisme abstrait et l’action painting, elle adopte un geste presque inverse. De petites boucles répétées couvrent de vastes toiles, jusqu’à effacer tout centre et toute figure. No. F (1959), parmi les œuvres de Yayoi Kusama conservées au MoMA, transforme ainsi la patience du geste en expérience de l’infini.
La répétition n’est pas chez elle un simple décor. Elle devient une technique fondée sur la multiplication d’une même unité jusqu’à faire vaciller l’échelle. La surface recouverte brouille alors la séparation entre l’objet, l’espace et le regardeur. Kusama nomme ce processus l’« auto-anéantissement ». Les sculptures molles de la série Accumulation apparaissent au début des années 1960. Des formes rembourrées prolifèrent sur des meubles ordinaires et les rendent presque méconnaissables.
Des happenings aux chambres infinies
Le motif quitte bientôt la toile. Dans Infinity Mirror Room — Phalli’s Field (1965), des miroirs répètent à perte de vue des formes souples couvertes de pois. La Tate retrace ce passage de la peinture à un environnement qui absorbe le corps du visiteur. Les futures Infinity Rooms reprendront ce principe avec des lumières, des reflets et des volumes suspendus.
Cette conquête de l’espace est aussi politique. À la fin des années 1960, Kusama organise à New York des happenings contre la guerre du Vietnam. Elle y mêle nudité, peinture corporelle et slogans pacifistes. Anatomic Explosion, réalisé devant la Bourse de New York en 1968, oppose les corps peints à un lieu associé au financement de la guerre. Le film Kusama’s Self-Obliteration (1967) relie, lui, performance, image en mouvement et dissolution visuelle des identités.
Ces actions replacent les pois dans leur radicalité d’origine. Avant de devenir un signe populaire, ils servent à contester les normes sexuelles, la violence et l’autorité des institutions. Kusama occupe alors une position singulière dans une avant-garde américaine majoritairement masculine. Cette femme japonaise construit ses propres événements, ses vêtements et ses moyens de diffusion.
Le retour à Tokyo et la conquête des musées
De retour au Japon en 1973, Yayoi Kusama reprend l’écriture de fiction et de poésie tout en poursuivant sa pratique visuelle. Elle choisit ensuite de vivre dans un établissement psychiatrique de Tokyo et travaille dans un atelier voisin. Ce cadre de vie fait partie de sa trajectoire, mais ne saurait transformer la souffrance psychique en explication automatique de son œuvre.
Sa reconnaissance internationale s’accélère à partir des années 1990. Les citrouilles monumentales, dont la forme organique est serrée dans un réseau de pois, deviennent un autre emblème. Les chambres de miroirs attirent un public considérable en donnant une forme physique à l’infini. Quelques lumières ou quelques objets semblent alors remplir un espace sans limite. La Tate conserve notamment Infinity Mirrored Room — Filled with the Brilliance of Life (2011-2017).
Cette popularité n’interrompt pas la peinture. Commencée en 2009, la série My Eternal Soul compte environ 900 tableaux lorsqu’elle s’achève en 2021. Kusama entame alors Every Day I Pray for Love. Le musée portant son nom, ouvert à Tokyo en 2017, a donné un ancrage permanent à cette production tardive et à son histoire.
Une avant-garde devenue phénomène mondial
Collaborations avec Louis Vuitton, objets dérivés, expositions immersives très fréquentées : la signature Kusama s’est aussi transformée en marque. Le phénomène tient à la reproductibilité de ses motifs, immédiatement lisibles sur une toile, une sculpture, une robe ou une vitrine. Il a élargi l’accès à son univers. Ce succès risque pourtant de réduire une pratique qui englobe aussi la performance, le cinéma, le roman et la poésie.
Cette tension ne se résout pas en opposant mécaniquement avant-garde et succès populaire. Les pois, les filets et les miroirs sont devenus reconnaissables après des décennies de travail. Kusama les a soumis à la même question : jusqu’où une forme peut-elle proliférer ? À quel point l’individu et l’espace peuvent-ils paraître s’y dissoudre ? Son héritage se situe dans cette méthode autant que dans ses images les plus célèbres.
Yayoi Kusama laisse une œuvre qui traverse le pop art, l’art féministe et l’installation. Elle ne se laisse enfermer dans aucune de ces catégories. Sa trajectoire relie Matsumoto, l’avant-garde new-yorkaise et les musées du monde entier. Elle montre comment la répétition peut devenir une discipline de travail, un outil critique et une expérience collective.