Expulsion de Xenia Fedorova : le RN face à ses divisions sur la Russie, l’ingérence et la liberté d’expression

De dos, une femme marche avec un sac à dos bleu, silhouette anonyme qui évoque le départ et l’éloignement. L’image illustre les conséquences concrètes d’une mesure d’expulsion sans représenter Xenia Fedorova. Crédits : CC0-Photographers / PxHere.

De dos, une femme marche avec un sac à dos bleu, silhouette anonyme qui évoque le départ et l’éloignement. L’image illustre les conséquences concrètes d’une mesure d’expulsion sans représenter Xenia Fedorova. Crédits : CC0-Photographers / PxHere.

Le recours en urgence de Xenia Fedorova a été rejeté lundi 3 août. Cette décision ne tranche ni la légalité de son expulsion ni celle du gel de ses avoirs. L’affaire place surtout le Rassemblement national devant ses divergences sur la Russie. Certains élus défendent la protection contre les ingérences, tandis que d’autres dénoncent une censure. Marine Le Pen et Jordan Bardella n’avaient toujours pas pris position publiquement.

Un recours d’urgence rejeté, sans jugement sur le fond

Le 3 août 2026, le tribunal administratif de Paris a rejeté le référé-liberté de Xenia Fedorova. Celui-ci visait l’arrêté d’expulsion et le gel de ses avoirs. Cette procédure permet au juge d’intervenir sous quarante-huit heures lorsqu’une liberté fondamentale subirait une atteinte grave et manifestement illégale. Encore faut-il démontrer une situation d’extrême urgence.

Selon le communiqué du tribunal rapporté par l’AFP, la requérante n’a exposé aucun besoin précis de quitter le territoire parisien. Elle n’a sollicité aucune autorisation auprès du préfet de police et a seulement évoqué la gêne liée à l’obligation de pointage. Le juge n’a donc pas examiné la légalité des mesures au fond. Il a estimé que la condition préalable d’extrême urgence n’était pas remplie.

Ce rejet ne clôt pas le contentieux. Le tribunal a rappelé que Xenia Fedorova pouvait déposer un nouveau référé-liberté en documentant davantage sa situation. Elle peut aussi saisir le juge des référés-suspension, une autre procédure d’urgence aux critères différents. Son avocat, Emmanuel Piwnica, a annoncé qu’elle poursuivrait ses recours. Il a déclaré à l’AFP que sa cliente se trouvait déjà à l’étranger lorsqu’elle avait appris les décisions. Elle ne prévoyait pas de revenir en France avant leur suspension ou leur annulation.

Expulsion, assignation et gel : trois effets à distinguer

Le ministère de l’Intérieur a confirmé à l’AFP que l’arrêté ministériel d’expulsion avait été notifié le 29 juillet. Selon les éléments communiqués lors du contentieux, la mesure était assortie d’une assignation à résidence et d’une obligation de pointage. Elle retire de fait à l’intéressée son droit au séjour et au travail en France. Elle ne constitue ni une condamnation pénale ni la preuve judiciaire d’une infraction.

Le texte intégral de cet arrêté n’est pas public. Dans des extraits consultés par Libération puis repris par plusieurs médias, l’administration met en cause les interventions de Xenia Fedorova. Elle affirme qu’elles portent atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État et relaient des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes. Ces accusations émanent du gouvernement. L’intéressée les conteste, et la décision du 3 août ne les a pas validées au fond.

Laurent Nuñez a justifié l’expulsion par des prises de parole qui, selon lui, reprennent régulièrement le discours du Kremlin. Il cite notamment l’Ukraine, l’engagement français et les causes de l’invasion russe. Le ministre de l’Intérieur invoque une menace pour les intérêts fondamentaux de la nation, et non une sanction d’opinion.

Laurent Nuñez pose dans son bureau au ministère de l’Intérieur. Le ministre défend l’expulsion de Xenia Fedorova au nom de la protection des intérêts fondamentaux de la nation. Crédits : Ministère de l’Intérieur, Licence Ouverte 2.0.
Laurent Nuñez pose dans son bureau au ministère de l’Intérieur. Le ministre défend l’expulsion de Xenia Fedorova au nom de la protection des intérêts fondamentaux de la nation. Crédits : Ministère de l’Intérieur, Licence Ouverte 2.0.

Un second arrêté a été signé le 30 juillet par les ministres de l’Intérieur et de l’Économie. Il a été publié au Journal officiel le lendemain. Il gèle pour six mois les fonds et ressources économiques appartenant à Xenia Fedorova ou contrôlés par elle. Il vise aussi les entités agissant pour son compte et interdit de mettre des ressources à leur disposition. Le ministère de l’Économie présente cette mesure comme un moyen de prévenir de nouveaux actes d’ingérence.

Emmanuel Piwnica juge au contraire l’expulsion et le gel injustifiés. Canal+ et Lagardère, qui emploient ou diffusent régulièrement la chroniqueuse, dénoncent une atteinte grave à la liberté d’expression et au pluralisme. Le débat juridique porte donc sur la proportionnalité de mesures administratives prises au nom de la sécurité nationale, pas sur une culpabilité pénale.

Qui est Xenia Fedorova ?

Âgée de 45 ans, Xenia Fedorova est une ressortissante russe née à Kazan. Après des études de journalisme à l’université d’État de Moscou, elle a rejoint Russia Today en 2006. Elle a ensuite dirigé RT France dès son lancement, en 2017. Financée par l’État russe, la chaîne a cessé d’émettre dans l’Union européenne après les sanctions adoptées en 2022. Celles-ci ont suivi l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.

Elle intervient depuis dans plusieurs médias de la sphère Bolloré : CNews, Europe 1 et JDNews. Sa visibilité y a nourri une controverse au printemps 2026. Des responsables gouvernementaux et plusieurs élus l’accusent de reprendre les positions officielles de Moscou. Elle défend pour sa part un point de vue minoritaire au nom du pluralisme. Ce désaccord sur son activité médiatique est précisément au cœur des recours à venir.

Au RN, deux lignes devenues incompatibles

Les réactions au Rassemblement national ne dessinent pas une position commune. Le député Thomas Ménagé a déclaré le 30 juillet sur franceinfo que les positions de Xenia Fedorova n’étaient pas celles du RN. Il a jugé qu’elle répondait aux critères d’expulsion et appelé la France à se protéger des ingérences et de la désinformation russes. Il a aussi réclamé la même célérité pour l’éloignement de délinquants étrangers.

Julien Odoul, député et porte-parole du parti, a lui aussi estimé sur Sud Radio que l’expulsion était une bonne décision. Cette ligne accepte le raisonnement souverainiste du gouvernement. Un État doit pouvoir écarter une ressortissante étrangère s’il établit qu’elle menace ses intérêts fondamentaux.

À l’inverse, l’eurodéputé Thierry Mariani a présenté l’arrêté comme un recul de la liberté d’opinion. Il reproche au gouvernement de vouloir faire taire l’une des rares voix contestant le récit dominant sur la guerre en Ukraine. Le maire RN de Fréjus, David Rachline, a développé sur X un argument voisin. Il oppose l’efficacité de l’État contre une voix dissidente à ses difficultés pour exécuter certaines obligations de quitter le territoire français.

Ces prises de position ne se recouvrent pas. Thomas Ménagé et Julien Odoul distinguent la liberté d’expression d’une activité que l’État qualifie d’ingérence. Thierry Mariani et David Rachline déplacent le débat vers le pluralisme et la politique migratoire. Ils ne répondent donc ni au même risque ni au même critère juridique.

Le silence de la direction ne vaut pas arbitrage

Marine Le Pen et Jordan Bardella n’avaient toujours pas pris position publiquement sur l’expulsion lundi 3 août. Cette absence de déclaration ne permet pas de leur attribuer un soutien, une opposition ou une stratégie concertée. Elle laisse toutefois coexister des messages contradictoires parmi les élus et porte-parole du parti. L’élection présidentielle de 2027 se tient dans moins d’un an.

L’affaire éprouve directement la doctrine souverainiste du RN. Le parti revendique la fermeté contre les ingérences étrangères et insiste sur l’autorité de l’État. Mais une partie de ses responsables adopte une lecture du conflit ukrainien plus conciliante envers Moscou. Elle se méfie aussi des restrictions imposées à des discours dissidents. Cette tension rappelle que le pluralisme des opinions à l’antenne demeure sous surveillance. Le cas Fedorova oblige à choisir entre ces deux priorités lorsqu’elles entrent en collision.

Le dossier reste néanmoins incomplet. L’arrêté d’expulsion intégral et les éléments sur lesquels il s’appuie ne sont pas accessibles au public. Le tribunal administratif n’a pas encore jugé leur solidité, et les recours annoncés peuvent faire évoluer la situation. À ce stade, le fait politique le plus net n’est pas une position arrêtée du RN. Il réside dans l’impossibilité apparente de ses représentants à parler d’une seule voix. Russie, ingérence et limites de la liberté d’expression les divisent.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.