Woman and Child : Roustaee embrase le mélodrame pour fissurer l’ordre patriarcal iranien

Un salon trop clair, des visages trop proches, une fatigue qui ne trouve pas où se poser.Roustaee cadre comme on serre un poing, en retenant tout ce qui pourrait éclater, mots, larmes, excuses.Les murs disent la promiscuité, mais aussi l’impasse, car dehors, l’institution attend, et elle ne pardonne pas.Au centre, Mahnaz, déjà debout, déjà acculée, déjà décidée à ne plus se laisser écrire par les autres.

Le 25 février 2026, Woman and Child, drame social iranien de 2 h 11, sort en France, distribué par Diaphana. Présenté en compétition au Festival de Cannes 2025, le film suit Mahnaz, mère de deux enfants, au moment où l’exclusion scolaire de son fils Aliyar fait vaciller un équilibre précaire. Puis un accident tragique resserre l’étau et transforme le quotidien en dossier, la douleur en procédure, la maternité en combat. Saeed Roustaee, réalisateur de La Loi de Téhéran et Leila et ses frères, signe un récit tendu, fluide, profondément politique sans jamais se déguiser en tribune.

Une histoire qui avance en deux temps, comme une respiration coupée

Roustaee aime les départs qui trompent. Il ouvre Woman and Child à hauteur d’adolescent, dans le fracas des couloirs, les chuchotements qui collent au dos, les sanctions qui tombent comme des tamponnements. Aliyar, joué par Sinan Mohebi, traverse l’école avec une énergie d’orage. Il n’est ni modèle, ni symbole. Il montre des accès de bravoure ainsi que des raideurs. De plus, ses rires trop brusques révèlent ce mélange d’innocence et de défi. Cela rend la jeunesse à la fois fragile et dangereuse pour l’ordre établi.

La scène de l’exclusion, ou plutôt la manière dont elle s’installe, donne le ton. Tout est administratif, presque poli, et c’est cette politesse qui fait froid. Une institution n’a pas besoin de hurler pour broyer. Elle se contente d’aligner des formules, d’invoquer des règlements, de réclamer des signatures. Le film observe ces micro-décisions, ces oui prononcés pour se protéger, ces non glissés pour ne pas s’exposer. Roustaee sait que la violence moderne tient souvent dans l’addition des prudences.

Puis le récit pivote. Un accident tragique, approché sans complaisance, recompose les rapports, redistribue les forces, renverse les rôles. Aliyar, jusque-là centre du mouvement, devient l’axe autour duquel tourne une autre histoire, celle de sa mère. La caméra se met à suivre Mahnaz non plus comme l’adulte qui colmate, mais comme la femme qui exige. Le film change de rythme, pas de souffle. La même tension demeure seulement déplacée. Ce qui était chronique d’école devient chronique de la survie.

Cette construction en deux mouvements n’est pas un truc de scénario, c’est une idée du monde. D’abord, l’enfance se heurte à la règle. Ensuite, la mère se heurte à la règle qui prétend réparer. Le passage de relais est implacable. Roustaee suggère qu’une injustice n’arrive jamais seule. Elle prépare et appelle d’autres injustices. Puis, elle les autorise jusqu’au moment où l’on réalise que le réel a changé. Cela s’est fait sans demander l’avis de personne.

Mahnaz, une héroïne sans posture, une mère qui refuse l’arrangement

Mahnaz est infirmière. Le film insiste peu, mais il suffit. Elle connaît les corps, la douleur, l’urgence, la nuit. Elle connaît aussi les protocoles, cette langue froide qui prétend être neutre. Pourtant, elle décide de la vie des autres. Elle élève seule ses enfants et s’apprête à épouser Hamid. L’avenir, enfin, a l’air de se dessiner. Roustaee filme ces moments de normalité comme des allumettes. Tout peut s’enflammer.

Parinaz Izadyar compose une Mahnaz à la fois dense et mobile. Son visage porte une fatigue ancienne, mais ses gestes gardent une précision d’artisane. Elle ne joue pas la colère, elle la retient, et c’est plus menaçant. On la voit négocier, contourner, protéger, jusqu’à ce que l’événement la force à sortir de la stratégie. Dès lors, Mahnaz n’a plus le luxe de l’apaisement. Elle se met en marche vers une réparation, et la réparation se révèle un labyrinthe.

Le film décrit la quête de justice comme un parcours de portes closes. Les bureaux se succèdent, les appels s’éteignent, les rendez-vous se déplacent, les versions changent. On demande à Mahnaz d’être raisonnable. Le mot revient, comme une injonction d’époque. Être raisonnable, ici, signifie se taire, accepter une version commode, laisser le système se protéger. Roustaee filme cette raison comme une violence déguisée. La vraie folie, semble-t-il dire, serait d’accepter l’inacceptable.

Face à Mahnaz, Payman Maadi, dans le rôle de Hamid, apporte une nuance essentielle. Ce n’est pas l’ennemi, pas davantage le sauveur. C’est un homme qui connaît la valeur sociale du compromis. Il sait qu’un scandale ne se contente pas de salir une personne, mais il contamine aussi une famille. Dans un pays où la surveillance pèse et où l’exposition peut coûter, la discrétion devient un réflexe. Le film observe ce réflexe, et le met à l’épreuve. À quel moment protéger les siens revient-il à abandonner l’un des siens ?

Autour de la table, les liens familiaux ressemblent à des cordes tendues, prêtes à rompre, prêtes aussi à retenir. Mahnaz n’est pas seulement une mère, elle est une organisatrice du chaos, celle qui empêche le quotidien de se dissoudre. Roustaee filme l’intime comme une scène publique, où chaque parole est une preuve et chaque silence une stratégie. On comprend alors que la justice, avant d'être un tribunal, commence par une famille. Celle-ci décide de ne plus baisser les yeux.
Autour de la table, les liens familiaux ressemblent à des cordes tendues, prêtes à rompre, prêtes aussi à retenir. Mahnaz n’est pas seulement une mère, elle est une organisatrice du chaos, celle qui empêche le quotidien de se dissoudre. Roustaee filme l’intime comme une scène publique, où chaque parole est une preuve et chaque silence une stratégie. On comprend alors que la justice, avant d’être un tribunal, commence par une famille. Celle-ci décide de ne plus baisser les yeux.

L’Iran des guichets, ou comment l’institution fabrique le silence

Le cinéma de Roustaee a un talent rare, celui de rendre visibles les mécanismes. Il filme des couloirs, des files d’attente, des salles où l’on se tient debout faute de siège, des bureaux dans lesquels l’on ne vous regarde pas. Dans Woman and Child, l’espace institutionnel n’est pas un décor, c’est un personnage, un personnage qui tient la clé.

L’oppression n’a pas besoin d’un visage unique. Elle se disperse. Un responsable s’abrite derrière une procédure. Un fonctionnaire répète une consigne. Un voisin propage une rumeur, par prudence, par jalousie, par habitude. La corruption, le patriarcat, l’arbitraire forment une poussière, et cette poussière s’infiltre partout. Roustaee ne caricature pas. Il montre comment une société peut se verrouiller sans afficher d’armes. Cela se fait seulement par l’usage, le soupçon et la fatigue.

Le film prend alors une dimension presque clinique. On observe les réflexes de protection, les phrases apprises, les regards qui s’évitent. On sent la peur, mais une peur pratique, une peur qui organise le quotidien. Et l’on comprend pourquoi la révolte est si difficile. Elle exige du temps, du risque, de l’endurance. Elle exige de croire que la vérité a une valeur. Mahnaz, elle, s’y accroche, non comme à une idée abstraite, mais comme à un morceau de vie.

Saeed Roustaee, l’obstination de filmer sans se faire avaler

Roustaee s’est imposé vite, avec une œuvre qui ressemble à une accélération. Depuis Life and a Day en 2016, il filme les familles comme des microcosmes politiques. Chez lui, les foyers sont des pays miniatures, avec leurs lois, leurs dettes, leurs hiérarchies, leurs révoltes. La Loi de Téhéran a confirmé sa puissance narrative. Ce mélange de tension et de chronique sociale transforme une chasse en radiographie. Leila et ses frères a poussé plus loin encore la scène domestique, jusqu’à l’éruption.

Woman and Child prolonge cette ligne, mais la déplace vers un portrait de femme. Ce n’est pas une figure idéale, mais une femme prise dans des contradictions. Elle aime, s’épuise et s’emporte. Puis, elle calcule avant de cesser de calculer. Le film raconte aussi, en creux, ce que signifie créer sous la censure et dans un cadre contraint. Après Cannes 2022, la trajectoire de Roustaee s’est heurtée à la justice iranienne. Des informations publiques à l’époque mentionnaient une condamnation à six mois de prison. De plus, une peine complémentaire visait son activité dans une affaire liée à la présentation cannoise de son film précédent. La situation a ensuite évolué, les sanctions ayant été, selon ces mêmes informations, levées ou assouplies.

Ce contexte éclaire la nervosité de sa mise en scène. Les cadres serrés, les portes, les conversations coupées, les regards qui surveillent, tout semble chargé d’une conscience du danger. Roustaee ne transforme pas la contrainte en thème. Il en fait une tension. Son cinéma avance comme on traverse une ville sous couvre-feu, en accélérant, en se retournant, en s’interdisant l’arrêt.

Le portrait du cinéaste dit l’essentiel sans discours, la jeunesse qui persiste, la fatigue qui insiste, l’œil qui calcule. Roustaee appartient à une génération qui filme en sachant que la caméra peut être surveillée autant que le sujet. Plutôt que d’adoucir son regard, il le précise, traquant les détails, les procédures, les mensonges ordinaires. Et, en choisissant une mère pour héroïne, il confie au quotidien une charge politique plus explosive qu’un slogan.
Le portrait du cinéaste dit l’essentiel sans discours, la jeunesse qui persiste, la fatigue qui insiste, l’œil qui calcule. Roustaee appartient à une génération qui filme en sachant que la caméra peut être surveillée autant que le sujet. Plutôt que d’adoucir son regard, il le précise, traquant les détails, les procédures, les mensonges ordinaires. Et, en choisissant une mère pour héroïne, il confie au quotidien une charge politique plus explosive qu’un slogan.

Un mélodrame social iranien au sens noble, où l’émotion tient tête aux faits

Le mot mélodrame est souvent prononcé comme une réserve, alors qu’il devrait être une promesse. Chez Roustaee, le mélodrame n’est pas une surenchère, c’est une méthode. Il met l’émotion au contact du social, de la même manière qu’une plaie exposée à l’air. Ainsi, il observe si elle cicatrise. Le film ne cherche pas la froideur élégante. Il préfère l’incandescence maîtrisée.

La réussite tient à cette articulation constante entre la grande machinerie et le détail. Une main qui hésite avant de signer. Un téléphone qui ne répond pas. Une porte qui se referme trop vite. Un regard qui dit, sans le dire, que vous avez perdu d’avance. Roustaee sait quand accélérer et quand laisser la scène se charger d’électricité. Il sait aussi que la colère, pour être juste, doit rester lisible. Il ne fabrique pas des monstres. Il montre des gens qui s’abritent, qui se protègent, qui participent parfois malgré eux.

Sinan Mohebi, dans la première partie, offre à Aliyar une vitalité qui rend le basculement plus cruel. Il n’est pas un enfant sanctifié. Il est vivant, donc imprévisible. Payman Maadi, lui, maintient le film dans une zone grise, essentielle. La grise zone des compromis qui rassurent et qui abîment. La grise zone où l’on croit sauver, et où l’on finit par trahir.

Dans cette image de couloir, la lumière semble hésiter, comme si elle ne voulait pas éclairer ce qui se joue. Roustaee filme les instants où un mot peut tout faire basculer, mais où se taire revient à perdre une part de soi. On imagine, derrière le plan, un tournage attentif aux limites, cherchant la vérité sans la rendre ostentatoire. Le film trouve là sa force, transformer la contrainte en suspense, et le suspense en portrait moral.
Dans cette image de couloir, la lumière semble hésiter, comme si elle ne voulait pas éclairer ce qui se joue. Roustaee filme les instants où un mot peut tout faire basculer, mais où se taire revient à perdre une part de soi. On imagine, derrière le plan, un tournage attentif aux limites, cherchant la vérité sans la rendre ostentatoire. Le film trouve là sa force, transformer la contrainte en suspense, et le suspense en portrait moral.

Cannes 2025, puis la France, un film qui traverse les frontières sans perdre son accent

Présenté en compétition à Cannes au printemps 2025, Woman and Child arrive en France au moment où le cinéma iranien, souvent social, continue de servir de sismographe. Il n’a pas besoin de commenter l’actualité pour la toucher. Il suffit qu’il montre une école, une clinique ou un bureau. Ainsi, une société apparaît avec ses hiérarchies et ses angles morts.

La sortie française, portée par Diaphana, donne au film une autre scène. Ici, le spectateur ne prend pas les mêmes risques. Cependant, il reconnaît des sensations familières comme le vertige face aux procédures. De plus, il perçoit la violence des versions officielles ainsi que l’humiliation d’être réduit à un dossier. Roustaee rappelle avec une précision physique que la justice n’est pas seulement un idéal. C’est une expérience. Elle a une odeur, un rythme, des horaires, des formulaires, des attentes.

Et c’est sans doute là que le film touche le plus juste. Il ne transforme pas l’Iran en décor exotique. Il le filme comme un lieu de vies ordinaires, de plaisanteries, de fatigue, de solidarité fragile, de tendresse qui résiste. La politique n’est pas une couche ajoutée. Elle est dans les gestes, dans les espaces, dans la manière dont une mère est priée de se faire petite.

Une fiche de film comme un roman noir sans détective

Le titre original, Zan o Bacheh, dit simplement la matière du film, une femme et un enfant, donc un lien, donc une vulnérabilité, donc une force. La durée, 2 h 11, laisse au récit le temps de s’installer, de se contredire, de se reprendre. Roustaee n’écrit pas des trajectoires rectilignes. Il écrit des résistances, avec des reculs, des élans, des reprises de souffle.

On sort avec une image persistante, celle d’une mère qui avance. Pas une héroïne d’affiche, une femme, traversée par la peur et par la dignité. Roustaee ne la sanctifie pas. Il la suit. Et, en la suivant, il fait plus qu’un film social. Il fait un portrait, et ce portrait a la netteté d’une blessure.

L’affiche annonce une tragédie, mais le film offre mieux qu’un chagrin spectaculaire, une cartographie précise du pouvoir ordinaire. Entre l’école, la maison, la clinique et les bureaux où l’on vous fait attendre, Mahnaz traverse une série d’épreuves qui se ressemblent. Chaque étape impose une règle implicite, chaque règle exige un renoncement, et chaque renoncement appelle une révolte plus intime. En sortant de la salle, on comprend que la quête de justice est aussi une reconquête de soi. Cependant, cela se fait au prix fort, sans décor héroïque.
L’affiche annonce une tragédie, mais le film offre mieux qu’un chagrin spectaculaire, une cartographie précise du pouvoir ordinaire. Entre l’école, la maison, la clinique et les bureaux où l’on vous fait attendre, Mahnaz traverse une série d’épreuves qui se ressemblent. Chaque étape impose une règle implicite, chaque règle exige un renoncement, et chaque renoncement appelle une révolte plus intime. En sortant de la salle, on comprend que la quête de justice est aussi une reconquête de soi. Cependant, cela se fait au prix fort, sans décor héroïque.

Le film se déplace vers une question plus vaste : que vaut la vérité quand tout encourage le silence ? Mahnaz s’y accroche, et, ce faisant, le récit laisse affleurer les droits des femmes en Iran mis à l’épreuve, non comme slogan, mais comme conséquence intime de chaque procédure, de chaque porte, de chaque regard.

WOMAN AND CHILD – Bande-annonce

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.