
Jeudi 22 janvier 2026, Stan Wawrinka a atteint le troisième tour de l’Open d’Australie 2026 à Melbourne au terme d’un duel de 4 h 33 contre Arthur Gea, Français issu des qualifications. À 40 ans, le Suisse s’est imposé dans un match en cinq sets (4-6, 6-3, 3-6, 7-5, 7-6(3)) et signe un record d’âge en Grand Chelem : premier quadragénaire à franchir deux tours depuis 1978. Prochain obstacle : l’Américain Taylor Fritz, tête de série n° 9.
Un super tie-break pour arrêter le temps
Le dernier set a la dureté des fins de tournoi. Pourtant, le tableau n’en est qu’à son deuxième chapitre. À 6-6, Melbourne n’offre pas une prolongation, mais une sentence : un super tie-break. Dix points à aller chercher, avec les jambes qui tremblent et la gorge sèche.
Wawrinka y entre comme on entre dans une pièce familière. Il a connu ces couloirs-là, ceux des matches qui basculent sur une poignée d’instants. Face à lui, Gea a déjà beaucoup donné. On le voit à la manière dont il cherche l’air, dont la course se raccourcit. Les crampes rôdent, puis s’installent.
Le score dit l’histoire d’un bras de fer qui a tourné plusieurs fois. Gea prend le premier set (4-6). Wawrinka répond (6-3). Le Français reprend l’avantage (3-6). Le Suisse refuse la sortie, s’accroche à son expérience, serre le jeu, prend le quatrième set (7-5). Et, dans la loterie la plus juste du tennis moderne, il ferme la porte au super tie-break (7-6(3)).
Ce qui frappe, au-delà du résultat, c’est le contraste des horizons. D’un côté, un homme de 40 ans qui joue comme s’il avait encore quelque chose à prouver. De l’autre, un 21 ans qui découvre le Grand Chelem par la face la plus rude : l’endurance, la pression, la lumière crue d’un court principal.
À l’arrivée, Wawrinka plaisante à moitié, comme pour alléger la nuit qui tombe sur les épaules : il parle d’aller « prendre une bière ». La phrase a l’air simple. Elle dit pourtant l’essentiel : la fatigue, le soulagement et cette façon très humaine de ramener l’héroïsme à une gorgée fraîche.

Arthur Gea, l’étincelle française venue des qualifications
On aurait tort de réduire Gea à un adversaire valeureux qui « a failli ». Le Français arrive à Melbourne avec un élan réel, et il le transforme en match de référence. Issu des qualifications, il s’offre d’abord une victoire qui le projette dans la lumière : un succès en trois sets contre Jiří Lehečka, alors classé n° 19 mondial. À l’Open d’Australie, ce genre d’exploit ouvre des couloirs inattendus.
Son deuxième match, contre Wawrinka, est un autre apprentissage. Gea y met ce qui fait la jeunesse sur un court : l’audace, la capacité à croire qu’un point gagné est un point gagné pour toujours. Il prend des risques, accélère, fait bouger le Suisse, le pousse à défendre. Et, pendant longtemps, il réussit.
Mais un Grand Chelem n’est pas seulement une affaire de coups. C’est une affaire de temps. Les muscles se rappellent qu’ils ont une limite. Le souffle se paie. Dans le cinquième set, les crampes apparaissent au moment le plus cruel. Il faut encore courir, s’arracher et être précis.
Le duel laisse pourtant une trace forte : Gea tient tête à un triple vainqueur en majeur, sur une scène pleine, pendant 4 h 33. Cela ne garantit rien, mais cela raconte déjà quelque chose : une disposition à résister, et une promesse de matches qui compteront.
Le ‘Stanimal’, un champion né dans l’ombre
Wawrinka n’a jamais été le héros évident de son époque. Suisse, il a grandi à côté d’une silhouette trop grande : Roger Federer. Dans le récit classique, il aurait dû rester un second rôle. Il a choisi une autre voie : celle des coups lourds, du travail patient, et d’une carrière qui s’écrit par à-coups, avec des chutes et des retours.
Il y a, dans son palmarès, trois sommets qui suffiraient à une vie entière : l’Open d’Australie 2014, Roland-Garros 2015, l’US Open 2016. Trois titres du Grand Chelem, gagnés à une époque où les murs semblaient infranchissables. Il y a aussi l’or olympique en double. Cette Coupe Davis 2014 a offert à la Suisse un moment de ferveur collective.
Son surnom, ‘Stanimal’, n’est pas qu’un clin d’œil. Il décrit une manière de se transformer quand l’enjeu grimpe. Un corps qui encaisse. Un regard qui se durcit. Un tennis qui devient une lutte, sans jamais perdre complètement sa beauté.
Car Wawrinka est aussi un esthète. Son revers à une main, geste d’un autre temps, porte une forme de nostalgie. Il traverse l’air comme une signature. À Melbourne, face à Gea, ce revers n’est pas un souvenir : c’est une arme qui tient encore.

Corps cabossé, tête claire : la longévité comme acte de volonté
Le sport de haut niveau ne pardonne pas les années. Il multiplie les micro-douleurs, les tendons qui tirent, les articulations qui protestent au réveil. Wawrinka connaît cette mécanique. Sa carrière a été marquée par les blessures et les périodes de doute. Cela a plusieurs fois laissé croire à la fin.
Et pourtant, le voici encore là, à 40 ans, à jouer deux tours en Grand Chelem. Ce n’est pas seulement un record. C’est un choix quotidien. Travail physique, gestion du calendrier, acceptation d’un classement qui n’offre plus de protection.
À Melbourne, il entre dans le tableau grâce à une invitation. Il n’a plus le statut d’hier. Il a, en revanche, l’expérience de tout. Son premier tour, déjà, est une preuve de cette résistance : mené d’un set, il renverse le Serbe Laslo Djere en quatre manches (5-7, 6-3, 6-4, 7-6(4)). Puis il recommence, plus long, plus dur, contre Gea.
Au fil de ces deux matches, son nom remonte au classement ATP live autour de la 107e place. Ce chiffre est modeste pour un ancien champion. Il est immense pour un quadragénaire qui continue de repousser la limite.
L’histoire, elle, s’invite. Depuis Ken Rosewall (1978), aucun joueur de 40 ans ou plus n’avait atteint le troisième tour d’un Grand Chelem. Et comme si le temps avait voulu souligner l’ironie, cette victoire contre Gea constitue aussi le 49e match en cinq sets de Wawrinka en majeur, un total inédit à l’ère Open. Des chiffres qui racontent une identité : celle d’un joueur qui ne sait pas gagner autrement qu’en traversant le feu.

Fritz au prochain tour : la modernité en face
Le prochain rendez-vous est clair : Taylor Fritz, tête de série n° 9, attend Wawrinka au 3e tour. L’Américain incarne une autre grammaire du tennis : service puissant, rythme haut, prise de balle précoce. Un match où le Suisse ne pourra pas simplement survivre, il devra aussi dicter.
Mais Melbourne a déjà offert l’essentiel : une preuve que Wawrinka n’est pas venu pour une tournée d’au revoir. Il joue, et il joue pour gagner. Dans la chaleur australienne, il trouve encore ce goût rare : celui de la compétition pure, sans autre horizon que le point suivant.
Le duel avec Gea, lui, restera comme une scène de transmission. Le jeune Français a poussé le champion dans ses retranchements. Le champion a répondu par ce qu’il a toujours eu : la résistance, la patience, et cette capacité à faire basculer un match au moment où d’autres se dissolvent.
À la sortie, l’image qui colle à la peau du match n’est pas seulement un score. C’est un homme de 40 ans qui, après 4 h 33 de bataille, parle d’une bière. Ce n’est pas une boutade. C’est une façon de dire que, même au sommet de l’effort, le sport reste une histoire d’hommes : fragiles, têtus, magnifiques quand ils refusent de céder.