
Une représentation de Tupac Shakur à New York rappelle l’icône du rap derrière un dossier judiciaire rouvert trente ans après sa mort. Le procès porte sur la responsabilité alléguée de Keffe D. Crédits : JohnSeb / Flickr, CC BY 2.0.
Trente ans après les tirs qui ont coûté la vie à Tupac Shakur, le procès entre dans sa première phase. La sélection du jury s’ouvre lundi 10 août 2026 à Las Vegas. Duane « Keffe D » Davis, seul homme poursuivi, plaide non coupable. Le parquet ne le présente pas comme le tireur. Il veut prouver qu’il a organisé une riposte et fourni l’arme. L’accusation s’appuie notamment sur ses propres récits, aujourd’hui contestés.
Le parquet vise l’organisateur présumé
Duane Davis, 63 ans, comparaît devant la cour de district du comté de Clark, sous la présidence de la juge Carli Kierny. Il répond d’un chef de meurtre avec arme mortelle, assorti de l’intention alléguée de promouvoir, faciliter ou aider un gang criminel. Le procès doit durer environ quatre semaines, à commencer par la constitution du jury.
L’accusation ne soutient pas que Keffe D a appuyé sur la détente dans la nuit du 7 septembre 1996. Sa thèse est différente. Davis aurait dirigé une expédition de représailles et obtenu un pistolet. Il l’aurait ensuite remis aux hommes installés à l’arrière d’une Cadillac blanche. Le jury devra donc juger sa responsabilité pénale présumée dans l’organisation du meurtre, même si l’identité du tireur demeure incertaine.
La défense rejette ce scénario. Davis affirme qu’il se trouvait à Los Angeles au moment des faits. Selon lui, aucune preuve matérielle ne le place dans la voiture à Las Vegas. Ces arguments, comme les éléments annoncés par le parquet, doivent encore être éprouvés contradictoirement à l’audience. Jusqu’au verdict, il bénéficie de la présomption d’innocence.
Les récits de Keffe D au cœur du dossier
L’affaire repose en grande partie sur les paroles de l’accusé. Dans ses mémoires Compton Street Legend, publiés en 2019, Davis raconte avoir pris place à l’avant de la Cadillac. Il affirme avoir fait passer une arme vers la banquette arrière. Il ne désigne pas avec constance celui qui aurait tiré. Ses entretiens publics et ses récits successifs ont néanmoins contribué à relancer une enquête longtemps au point mort, avant son arrestation en septembre 2023.
Depuis son inculpation, Keffe D conteste la valeur de ces déclarations. Il soutient que son coauteur a romancé le livre pour le rendre plus vendeur et que ses propos médiatiques ont été exagérés. La défense devrait donc demander aux jurés de ne pas croire les récits sur lesquels l’accusation entend précisément s’appuyer.
Une autre bataille porte sur un interrogatoire accordé aux enquêteurs en 2008 dans le cadre d’un « proffer ». Cette procédure permet à une personne de livrer des informations en échange de protections limitées sur leur utilisation. Davis affirme que ses déclarations étaient couvertes par un accord fédéral et ne pouvaient servir contre lui.
Le 4 novembre 2025, la Cour suprême du Nevada a refusé d’annuler l’acte d’accusation par une procédure extraordinaire. Elle n’a pas tranché la culpabilité de Davis ni validé l’ensemble des preuves du parquet. Son ordonnance relève au contraire que l’acte d’accusation et la transcription du grand jury manquaient au dossier soumis aux juges. Elle précise aussi que Davis n’avait pas démontré l’étendue de la protection accordée lors d’un entretien fédéral en 1998. Selon la décision, il n’avait pas établi qu’elle couvrait les échanges ultérieurs ou liait l’État du Nevada.
La nuit du 7 septembre 1996
Le soir des faits, Tupac Shakur assiste à un combat de Mike Tyson au MGM Grand de Las Vegas. Marion « Suge » Knight, patron de son label Death Row Records, l’accompagne. Après le combat, le rappeur, Knight et plusieurs proches participent à une bagarre. Orlando « Baby Lane » Anderson, neveu de Davis, y est frappé.
Selon l’accusation, cette altercation déclenche une vengeance. Davis aurait réuni Anderson, Deandrae « Freaky » Smith et Terry « Bubble Up » Brown, puis recherché Tupac Shakur et Suge Knight dans Las Vegas. Aucun de ces trois hommes, tous morts depuis, n’a été jugé pour le meurtre du rappeur.
Plus tard dans la soirée, une Cadillac blanche se porte à la hauteur de la BMW noire conduite par Suge Knight, près du Strip. Plusieurs coups de feu sont tirés. Knight est blessé, tandis que Tupac Shakur, assis côté passager, est atteint à plusieurs reprises. Le rappeur meurt de ses blessures le 13 septembre 1996, à 25 ans.
Cette chronologie générale est établie. En revanche, le rôle précis de chacun des occupants de la Cadillac et le cheminement de l’arme restent au centre des débats. Trente ans après les faits, l’accusation devra relier les récits tardifs de Davis à des éléments indépendants. Elle ne pourra pas seulement montrer qu’il a souvent raconté une version incriminante de cette nuit.
Qui a tué Tupac ? Ce que le procès peut établir
Le procès de Keffe D ne devrait pas répondre de manière certaine à la question « qui a tué Tupac ? ». Les procureurs ne présentent pas Davis comme le tireur. Orlando Anderson a longtemps été soupçonné, mais il n’a jamais été inculpé dans cette affaire. Il a nié toute implication avant sa mort en 1998. D’autres récits désignent un second homme placé à l’arrière de la voiture, sans qu’aucun jugement n’ait établi cette version.
Pour le jury, la question centrale sera plus étroite : Davis a-t-il sciemment préparé et facilité l’attaque ? Le parquet devra établir que ses déclarations correspondent à des faits vérifiables. Il devra ensuite convaincre que sa participation alléguée suffit à engager sa responsabilité dans le meurtre. La défense cherchera, à l’inverse, à isoler les contradictions, les exagérations et les absences de corroboration.
Le dossier est rendu plus fragile par le temps écoulé. L’Associated Press a rapporté le témoignage au grand jury de l’ancien enquêteur Clifford Mogg. Selon lui, ni l’arme utilisée ni la Cadillac n’ont été retrouvées. Orlando Anderson, Deandrae Smith et Terry Brown, les trois autres hommes que le dossier situe dans la Cadillac, sont morts depuis. Les souvenirs peuvent aussi s’être altérés. Ce contexte ne détermine pas le verdict. Il donne toutefois un poids particulier aux photographies, aux anciennes déclarations, aux documents policiers et aux recoupements chronologiques admis à l’audience.
Des témoins nombreux, mais une liste encore provisoire
D’après le compte rendu d’audience de l’Associated Press, l’accusation envisage d’appeler entre 35 et 45 témoins. Cette estimation ne signifie pas que tous déposeront. La sélection du jury peut notamment conduire les avocats à citer des noms uniquement pour repérer d’éventuels conflits ou préjugés chez les candidats.
Parmi les témoins annoncés figurent des personnes ayant vu Tupac Shakur peu avant les tirs. La liste comprend aussi des membres des entourages concernés, d’anciens policiers et des spécialistes des gangs. Selon l’Associated Press, Leonard Jefferson figure parmi les personnes que l’accusation prévoit d’appeler. Il est l’auteur de la dernière photographie connue du rappeur vivant. Des témoins indirects devraient aussi rapporter ce qu’ils savaient des rivalités et de l’organisation du groupe. Les jurés devront alors distinguer observations personnelles, souvenirs rapportés et hypothèses.
La présence de Suge Knight n’est pas confirmée. L’Associated Press rappelle qu’il est le seul autre témoin oculaire encore en vie parmi les occupants des deux véhicules. Il purge en Californie une peine de 28 ans dans une autre affaire. Il avait déclaré ne pas vouloir témoigner. Sean Combs ne figure pas sur les listes de témoins rendues publiques. Les allégations anciennes le concernant ne constituent pas un fait établi dans ce dossier.
La sélection du jury doit prendre plusieurs jours, possiblement toute la première semaine. Viendront ensuite les déclarations liminaires, qui fixeront plus précisément la stratégie de chaque camp, puis les témoignages. Le verdict ne dépendra pas de la place de Tupac Shakur dans l’histoire du rap. Il dépendra de la capacité du parquet à transformer les récits contestés de Keffe D en preuve au-delà de tout doute raisonnable.