Face à l’Iran, Trump relance les accords d’Abraham et force Riyad, Doha et Islamabad à clarifier leur jeu

Donald Trump, portrait officiel (domaine public).

Crédits : Maison-Blanche (Daniel Torok) — domaine public.

Donald Trump a demandé à plusieurs pays arabes ou musulmans de rejoindre les accords d’Abraham. Au même moment, Washington cherche encore une issue à la guerre avec l’Iran. La pression vise surtout l’Arabie saoudite et le Qatar. Ces deux médiateurs régionaux voient ainsi un dossier déjà suspendu à Ormuz, à Gaza et aux équilibres du Golfe se compliquer.

Une demande publique au cœur des pourparlers avec Téhéran

Le président américain a relié lundi 25 mai l’élargissement des accords d’Abraham à l’éventuel accord en discussion avec l’Iran. Selon Reuters, il a dit avoir demandé à six pays de normaliser ensemble leurs relations avec Israël. Sont cités l’Arabie saoudite, le Qatar, le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie.

Le message, publié sur Truth Social et recoupé par plusieurs médias, présente la normalisation comme une condition politique. Elle serait liée au grand règlement régional recherché par Donald Trump. Le président américain veut que ces pays signent immédiatement les accords d’Abraham. Il suggère ainsi qu’un éventuel accord iranien s’inscrive dans une coalition plus large.

Cette formulation change la nature de la séquence. Les discussions avec Téhéran portent d’abord sur la fin des hostilités. Elles incluent la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, le dossier nucléaire et, selon Reuters, des fonds iraniens gelés. Donald Trump y ajoute un objectif ancien de sa diplomatie : étendre les accords d’Abraham, conclus en 2020 sous son premier mandat.

Ce que sont les accords d’Abraham

Les accords d’Abraham désignent des arrangements de normalisation entre Israël et plusieurs États arabes ou musulmans. Le cycle commence avec les Émirats arabes unis et Bahreïn en 2020. Il s’étend ensuite au Maroc et au Soudan. Ils diffèrent des traités de paix plus anciens. L’Égypte les a signés en 1979, la Jordanie en 1994.

La question « qui a signé les accords d’Abraham » est donc centrale pour comprendre le pari de Donald Trump. Les Émirats arabes unis et Bahreïn sont déjà dans le dispositif. L’Arabie saoudite, le Qatar, le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie sont désormais cités par Donald Trump. Mais chacun de ces pays se trouve dans une situation très différente face à Israël.

Pour Washington, l’intérêt politique est lisible : présenter un compromis avec l’Iran comme autre chose qu’une simple désescalade militaire. L’élargissement des accords d’Abraham permettrait de donner au dossier une dimension de réalignement régional. Mais cette ambition se heurte à la guerre à Gaza et à la défiance des opinions publiques arabes envers Israël. Elle affronte aussi les conditions posées depuis des années par Riyad.

Au pupitre d’un meeting en Arizona, Donald Trump projette la même dramaturgie de pression que dans le dossier iranien. Le cliché rappelle une diplomatie personnelle, faite d’annonces publiques et de rapports de force assumés — Photo : Gage Skidmore / Flickr, via Wikimedia Commons.
Au pupitre d’un meeting en Arizona, Donald Trump projette la même dramaturgie de pression que dans le dossier iranien. Le cliché rappelle une diplomatie personnelle, faite d’annonces publiques et de rapports de force assumés — Photo : Gage Skidmore / Flickr, via Wikimedia Commons.

Riyad et Doha placés dans une position délicate

Le Monde rapporte que la demande américaine a surpris les pays du Golfe. Ces pays sont sollicités comme médiateurs dans la crise iranienne. Ils sont aussi publiquement pressés de normaliser avec Israël. Le quotidien cite un responsable saoudien selon lequel la position du royaume n’a pas changé. Riyad réclame toujours une voie irréversible vers un État palestinien avant toute normalisation avec Israël.

Le Qatar se trouve dans une autre contrainte. Doha accueille et facilite une partie des discussions autour d’un éventuel accord entre les États-Unis et l’Iran. The National, citant les médias iraniens, rapporte deux déplacements à Doha. Ils concernent Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien, et Abbas Araghchi, ministre des affaires étrangères. Les consultations portent sur la fin de la guerre et le détroit d’Ormuz.

Dans ce contexte, lier la médiation qatarie à une signature des accords d’Abraham revient à exposer Doha sur un sujet politiquement explosif. Le Qatar entretient des canaux avec plusieurs acteurs régionaux, y compris dans les dossiers palestiniens. Une normalisation publique avec Israël n’a pas le même coût diplomatique qu’une médiation technique entre Washington et Téhéran. Gaza reste au centre des réticences arabes.

Le Pakistan refuse, les autres capitales temporisent

Le premier refus clair est venu du Pakistan. Reuters rapporte qu’une source pakistanaise a rejeté le lien entre les deux dossiers. Selon elle, l’accord avec l’Iran et les accords d’Abraham ne peuvent pas devenir interdépendants. Des médias pakistanais et régionaux citent aussi le ministre de la défense Khawaja Muhammad Asif. Il juge une adhésion incompatible avec les positions fondamentales d’Islamabad.

À ce stade, Reuters indique qu’aucune réaction publique positive n’est venue des autres pays sollicités. Cette absence ne vaut pas refus officiel, mais elle montre la prudence des capitales concernées. La Turquie reconnaît déjà Israël depuis 1949. L’Égypte et la Jordanie ont des traités de paix anciens. L’Arabie saoudite et le Qatar n’ont pas franchi ce pas.

La séquence illustre surtout une tension diplomatique. Donald Trump cherche à créer un paquet régional unique. Les médiateurs du Golfe ont, eux, intérêt à séparer les dossiers. Pour eux, aider à rouvrir Ormuz ou à stabiliser une trêve avec l’Iran ne vaut pas normalisation avec Israël. Il leur manque une contrepartie palestinienne visible.

Ormuz, Gaza et le nucléaire restent les vrais verrous

La négociation avec l’Iran n’est pas finalisée. Axios rapportait dès samedi que le projet discuté devait mettre fin à la guerre. Il devait aussi rouvrir progressivement le détroit d’Ormuz et ouvrir une négociation plus détaillée sur le nucléaire iranien. Le même média soulignait que les responsables américains avaient déjà cru approcher d’un accord sans qu’il aboutisse.

Le 26 mai, Marco Rubio a refroidi les attentes d’une annonce immédiate. D’après Reuters, le secrétaire d’État américain a estimé que la négociation pouvait encore prendre quelques jours. Dans le même temps, les forces américaines ont mené de nouvelles frappes en Iran. Washington les présente comme relevant de la légitime défense. Cette simultanéité souligne la fragilité du processus.

Le détroit d’Ormuz reste l’un des points les plus sensibles. Il concentre une part majeure du trafic énergétique mondial. Son éventuelle réouverture graduelle serait un signal économique autant que militaire. Mais lier ce verrou maritime à une normalisation israélo-arabe ajoute un niveau politique explosif. Ni Téhéran, ni les médiateurs du Golfe, ni les opinions publiques régionales ne peuvent le traiter comme une clause annexe.

Une victoire diplomatique possible, mais à haut risque

Donald Trump tente de transformer une désescalade incertaine avec l’Iran en victoire diplomatique plus vaste. L’idée peut parler à une partie de ses soutiens à Washington. Elle vise aussi ceux qui veulent inscrire Israël dans une architecture régionale plus favorable. Elle permet enfin de présenter un compromis avec Téhéran comme un prolongement, et non comme une rupture, de sa ligne pro-israélienne.

Dans son portrait officiel de 2025, Donald Trump impose une image de pouvoir contrôlé, presque institutionnelle. Elle renvoie à l’héritage diplomatique qu’il cherche à associer aux accords d’Abraham — Photo : Daniel Torok / The White House, via Lex et Wikimedia Commons.
Dans son portrait officiel de 2025, Donald Trump impose une image de pouvoir contrôlé, presque institutionnelle. Elle renvoie à l’héritage diplomatique qu’il cherche à associer aux accords d’Abraham — Photo : Daniel Torok / The White House, via Lex et Wikimedia Commons.

Mais les accords d’Abraham ont toujours eu une limite : ils ont contourné la question palestinienne plus qu’ils ne l’ont résolue. Depuis Gaza, cette limite pèse davantage. Pour l’Arabie saoudite, la normalisation avec Israël serait un basculement historique qui demande des garanties politiques. Pour le Qatar, elle pourrait brouiller son rôle de médiateur. Pour le Pakistan, elle touche à une ligne intérieure et idéologique que le gouvernement ne peut pas modifier sous pression publique.

La demande américaine met donc les pays du Golfe devant une équation difficile. Participer à l’effort de désescalade avec l’Iran les rend indispensables à Washington. Mais répondre favorablement à l’injonction sur Israël pourrait les fragiliser dans la région. Entre Ormuz, Gaza et les accords d’Abraham, Donald Trump a voulu faire tenir plusieurs crises dans le même paquet diplomatique. C’est précisément ce qui peut rendre l’accord plus spectaculaire, ou beaucoup plus difficile à signer.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.