Telegram face à Moscou : l’avis visant Pavel Durov peut-il produire des effets réels hors de Russie en 2026 ?

À Berlin, Pavel Durov échange avec Alexia Tsotsis sur la scène de TechCrunch Disrupt Europe, le 27 octobre 2013. Leur entretien précède de plusieurs années les bras de fer du fondateur de Telegram avec les États. Crédits : TechCrunch, CC BY 2.0.

À Berlin, Pavel Durov échange avec Alexia Tsotsis sur la scène de TechCrunch Disrupt Europe, le 27 octobre 2013. Leur entretien précède de plusieurs années les bras de fer du fondateur de Telegram avec les États. Crédits : TechCrunch, CC BY 2.0.

Pavel Durov, fondateur de Telegram, est désormais poursuivi par la Russie. Moscou a annoncé mercredi 29 juillet 2026 son inscription sur une liste de recherche internationale pour « soutien à des activités terroristes ». Le pays lui reproche de ne pas avoir supprimé un robot de rencontres. Selon ses services, l’Ukraine l’utilisait pour recruter de jeunes Russes. La portée de cette procédure hors de Russie reste toutefois inconnue.

Une accusation russe centrée sur la modération de Telegram

Le Service fédéral de sécurité russe (FSB) a annoncé le 29 juillet avoir mis en cause Pavel Durov. L’enquête s’appuie sur l’article 205.1 du code pénal russe, consacré au soutien à des activités terroristes. Dans le communiqué du FSB relayé par TASS, les autorités disent vouloir inscrire le dirigeant de Telegram sur une liste de recherche internationale.

La formulation est lourde, mais elle ne signifie pas que Pavel Durov aurait personnellement organisé un attentat. Le reproche exposé par le FSB porte sur la gestion de la plateforme. Telegram n’aurait pas supprimé des chaînes, des groupes et des robots accusés de servir à préparer des actes violents. Les services russes évoquent aussi des sabotages et des escroqueries. Le fondateur de la messagerie est donc poursuivi en raison de la responsabilité pénale que Moscou lui attribue dans le maintien de ces services.

À ce stade, aucun document judiciaire complet rendu public ne permet d’examiner les preuves visant personnellement Pavel Durov. La date d’une éventuelle décision et le raisonnement reliant la modération à une complicité pénale restent aussi inconnus. L’annonce du FSB établit l’existence d’une accusation russe. Elle ne démontre ni la matérialité des infractions invoquées ni la culpabilité du dirigeant, qui bénéficie de la présomption d’innocence.

Un avis international qui ne vaut pas mandat mondial

Le point le plus incertain concerne le mot « international ». La version anglaise de TASS évoque tantôt une procédure lancée, tantôt un mandat international, sans publier de décision judiciaire. Reuters rapporte pour sa part que le FSB n’a pas précisé le mécanisme envisagé. L’agence de police criminelle Interpol n’avait pas répondu à sa demande de commentaire dans les heures suivant l’annonce.

Une recherche décidée par un État, un mandat d’arrêt national et une notice d’Interpol sont trois instruments différents. Une notice rouge d’Interpol demande aux polices des pays membres de localiser une personne. Leur droit peut ensuite permettre une arrestation provisoire. Interpol rappelle qu’elle ne constitue pas elle-même un mandat d’arrêt international. Chaque État conserve la décision de donner ou non une suite policière ou judiciaire à cette alerte.

La Russie pourrait aussi recourir à une « diffusion », demande transmise directement à certains pays par le réseau d’Interpol, ou à des canaux bilatéraux. Rien ne permet encore d’affirmer qu’une telle démarche a abouti. En l’absence de confirmation institutionnelle, parler d’une arrestation de Pavel Durov imminente hors de Russie serait donc prématuré.

La localisation actuelle de l’entrepreneur ajoute une autre inconnue. Reuters indiquait le 29 juillet qu’il avait signalé sa présence en Géorgie la semaine précédente. Son lieu de séjour n’était toutefois plus établi. Certaines dépêches le présentent comme résidant habituellement à Dubaï. Sa présence en France au moment de l’annonce russe n’est pas confirmée.

Le robot de rencontres Daivinchik/Leo au cœur du dossier

Le dossier décrit par les services russes s’appuie notamment sur « Daivinchik/Leo », également appelé « Leo Match Bot ». Ce robot de rencontres accessible depuis Telegram met en relation ses utilisateurs sans être un service créé par la plateforme elle-même. Selon le FSB, les services ukrainiens s’en seraient servis pour approcher de jeunes Russes en se faisant passer pour de jeunes femmes.

Le scénario présenté par Moscou suit plusieurs étapes. Après avoir établi une relation de confiance, les recruteurs présumés auraient obtenu des informations personnelles. Ils auraient aussi orienté leurs interlocuteurs vers des liens frauduleux. D’autres personnes se seraient ensuite présentées comme des agents russes. Elles auraient alors fait pression sur les jeunes ciblés pour les contraindre à agir. Cette méthode alléguée mêle manipulation affective, hameçonnage et chantage.

À TechCrunch Disrupt Europe, Pavel Durov prend la parole sur la scène berlinoise le 28 octobre 2013. Le jeune dirigeant expose alors sa vision de Telegram devant le public du rendez-vous technologique. Crédits : Dan Taylor / TechCrunch, CC BY 2.0.
À TechCrunch Disrupt Europe, Pavel Durov prend la parole sur la scène berlinoise le 28 octobre 2013. Le jeune dirigeant expose alors sa vision de Telegram devant le public du rendez-vous technologique. Crédits : Dan Taylor / TechCrunch, CC BY 2.0.

Le FSB affirme que 46 Russes âgés de 12 à 22 ans ont été arrêtés depuis juillet 2025. Ces arrestations auraient eu lieu dans 17 régions après des recrutements de ce type. Selon les autorités, les faits attribués vont d’agressions contre des policiers à des incendies d’infrastructures. Les secteurs du transport, de l’énergie, des communications et de la finance seraient concernés. Des dossiers pénaux auraient été ouverts pour terrorisme, sabotage, destruction de biens et implication de mineurs.

TASS a indiqué avoir pu accéder au robot le 29 juillet et lui attribuait plus de 13,6 millions d’utilisateurs. Le service semblait donc rester disponible au moment de l’annonce. Ce constat ne prouve ni l’identité de ses opérateurs ni son utilisation par des services ukrainiens. Il n’établit pas davantage la chaîne de responsabilité alléguée par le FSB. La popularité d’un robot hébergé sur Telegram ne suffit pas à montrer que le dirigeant connaissait chaque usage du service.

Des accusations impossibles à vérifier indépendamment

Le bilan de 46 arrestations, le déroulement des recrutements et l’implication attribuée aux services ukrainiens proviennent pour l’instant des autorités russes. Le Comité d’enquête de Russie a repris ces accusations. Les décisions sur les personnes arrêtées et les éléments numériques saisis restent cependant inaccessibles. Il en va de même pour les témoignages sur lesquels repose le dossier.

Les autorités ukrainiennes n’avaient pas réagi publiquement dans les heures suivant l’annonce. Leur silence immédiat ne peut être interprété ni comme une confirmation ni comme un démenti. Dans ce contexte de guerre, les deux camps conduisent des opérations de renseignement et s’accusent mutuellement de sabotage. Toute affirmation de ce type exige donc des preuves distinctes de la communication des services de sécurité.

L’âge des personnes citées impose aussi une prudence particulière. Une partie d’entre elles seraient mineures. Leur identité, leurs conditions d’interrogatoire et la nature exacte des poursuites restent inconnues. Les présenter comme des auteurs avérés d’actes terroristes reviendrait à reprendre une qualification russe sans contrôle juridictionnel indépendant.

Le chaînon décisif manque également dans l’accusation visant Pavel Durov. Les autorités n’ont pas montré quelles demandes de retrait précises auraient été adressées à Telegram au sujet du robot. Leur date et la réponse éventuellement apportée restent inconnues. Le FSB n’a pas non plus expliqué comment un refus démontrerait une volonté personnelle de faciliter des crimes. Cette distinction sépare une carence de modération, une responsabilité de dirigeant et une participation intentionnelle à une infraction.

Une réponse provocatrice, mais aucune défense sur le fond

Quelques heures après l’annonce, le compte officiel de Telegram sur X a publié une photographie sans commentaire. Pavel Durov y fait un doigt d’honneur. L’image a été largement comprise comme une réponse à Moscou. Elle n’éclaire toutefois ni les demandes de suppression du FSB ni le fonctionnement du robot. Elle ne précise pas davantage le statut juridique de la recherche internationale.

Pavel Durov avait déjà adopté un ton de défi face à l’enquête russe. En avril 2026, il avait indiqué qu’une convocation destinée au « suspect P. V. Durov » avait été livrée à une adresse où il vivait vingt ans plus tôt. Il avait alors présenté les poursuites comme une attaque contre la liberté d’expression et le secret des correspondances garantis par la Constitution russe.

Telegram rejette plus largement les accusations de passivité face aux usages criminels. L’entreprise affirme modérer les contenus illégaux et coopérer avec les demandes judiciaires lorsqu’elles sont correctement formulées. Cette position devra encore être confrontée aux requêtes précises invoquées par la Russie. La publication d’une image provocatrice ne remplace pas une réponse documentée sur ces échanges.

Telegram, entre outil quotidien et enjeu de souveraineté

L’affaire survient après plusieurs mois de durcissement contre Telegram en Russie. Les autorités ont ralenti ou restreint l’accès au service, officiellement en raison de contenus extrémistes non supprimés. Dans le même temps, des institutions russes, dont le Kremlin et le ministère de la Défense, continuent d’y publier quotidiennement. Cette coexistence illustre la place singulière de la messagerie : service privé contesté par l’État, mais infrastructure devenue difficile à remplacer.

À San Francisco, Pavel Durov échange avec le journaliste Mike Butcher pendant TechCrunch Disrupt, le 21 septembre 2015. Sur scène, le fondateur de Telegram incarne déjà l’essor mondial de sa messagerie. Crédits : Steve Jennings/Getty Images for TechCrunch, CC BY 2.0.
À San Francisco, Pavel Durov échange avec le journaliste Mike Butcher pendant TechCrunch Disrupt, le 21 septembre 2015. Sur scène, le fondateur de Telegram incarne déjà l’essor mondial de sa messagerie. Crédits : Steve Jennings/Getty Images for TechCrunch, CC BY 2.0.

Telegram associe des conversations privées à de vastes canaux publics. Cette architecture explique son succès en Russie, où responsables politiques, médias, militants, soldats et familles l’utilisent pour diffuser ou recevoir des informations. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la plateforme sert aussi aux acteurs des deux camps. Elle est à la fois un espace de propagande, un outil de documentation, un moyen de coordination et un relais d’alertes.

Moscou encourage parallèlement l’adoption de MAX, une messagerie soutenue par l’État. Telegram accuse les autorités de fabriquer des prétextes pour pousser les utilisateurs vers un service soumis au contrôle politique. En février, le gouvernement russe avait affirmé que des services étrangers pouvaient lire les messages de soldats. L’entreprise avait répondu qu’aucune faille de son chiffrement n’avait été établie.

Le conflit entre Pavel Durov et l’État russe est ancien. Après avoir fondé VKontakte, il a vendu ses dernières parts en 2014 dans un contexte de pression politique. Il a ensuite développé Telegram hors de Russie. Les autorités avaient déjà tenté de bloquer la messagerie entre 2018 et 2020, sans parvenir à en empêcher durablement l’usage. L’accusation de terrorisme fait désormais passer cet affrontement technologique sur le terrain pénal.

Une procédure française distincte

Pavel Durov est également mis en examen en France depuis août 2024, après son interpellation à l’aéroport du Bourget. La justice française enquête notamment sur la réponse de Telegram aux demandes des enquêteurs. Elle examine aussi l’utilisation de la plateforme pour des infractions relevant de la criminalité organisée. Cette procédure ne porte ni sur le robot Daivinchik/Leo ni sur les sabotages allégués par la Russie.

Le 8 juillet 2026, il a été interrogé pendant plus de six heures à Paris. Il s’agissait de son quatrième interrogatoire depuis sa mise en examen. Ses avocats ont alors contesté le bien-fondé des accusations françaises. Telegram a de son côté attribué l’amélioration de sa coopération au meilleur formalisme des demandes judiciaires.

Les deux affaires posent une question commune : jusqu’où la responsabilité d’une plateforme et de son dirigeant peut-elle être engagée ? Elles reposent pourtant sur des faits, des autorités et des qualifications juridiques différents. Les confondre ferait croire à un dossier pénal international unique, alors qu’il s’agit de procédures nationales séparées.

La situation française ne permet pas non plus de déduire la réponse qui serait apportée à une demande russe. Une arrestation provisoire, une extradition ou un refus dépendraient d’abord d’un acte juridique identifiable. Le pays où se trouve Pavel Durov, le droit applicable et le contrôle de ses juridictions compteraient aussi. L’annonce politique et policière de Moscou ne suffit pas à régler ces étapes.

Ce que l’annonce change réellement

Le fait établi du 29 juillet est l’ouverture publique d’une nouvelle phase du dossier russe. Pavel Durov est désormais formellement accusé par le FSB. Les autorités le déclarent recherché à l’échelle internationale. Cette décision accroît le risque judiciaire et diplomatique lors de ses déplacements, même si son effet concret hors de Russie demeure indéterminé.

Plusieurs pièces restent nécessaires pour mesurer la portée réelle de la procédure. Il faudrait la décision judiciaire russe, l’intitulé exact des poursuites et la preuve d’une demande transmise à l’étranger. Les échanges entre Telegram et les autorités au sujet du robot comptent aussi. Une réponse de l’entreprise, des avocats de Pavel Durov et des autorités ukrainiennes permettrait enfin de confronter le récit du FSB.

L’affaire dépasse ainsi le geste publié sur X. Elle concentre la lutte contre l’utilisation criminelle des plateformes et le contrôle de l’espace numérique russe. Elle s’inscrit aussi dans la guerre informationnelle avec l’Ukraine. Pour l’heure, la Russie a rendu son accusation publique. Elle n’a pas encore démontré que son « avis de recherche international » produisait les effets d’un mandat exécutoire au-delà de ses frontières.

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.