
Crédits : European Commission / European Union, via Wikimedia Commons — CC BY 4.0.
Le gouvernement français relance l’idée d’une taxe sur les superprofits pétroliers, sans préciser s’il ira jusqu’au vote. Cependant, il reste à voir si un nouveau dispositif sera effectivement mis en place. Le 29 avril 2026, après le Conseil des ministres, Maud Bregeon a assuré que l’exécutif ne « s’interdit rien » face à la flambée des carburants. Derrière cette formule, trois questions se posent : que pourrait-on réellement taxer, qui paierait au final, et pourquoi TotalEnergies concentre à lui seul une telle pression politique ?
Une formule politique forte, mais aucune taxe encore décidée
La phrase a été choisie pour frapper, sans enfermer le gouvernement dans une promesse. Selon les propos de Maud Bregeon repris le 29 avril par 20 Minutes, la porte-parole a affirmé que « personne ne doit profiter de cette crise » et qu’« aucun superprofit ne doit être réalisé a fortiori en France », avant d’ajouter que l’exécutif ne « s’interdit rien ». Dans le même mouvement, elle a refusé d’entrer dans un « Total bashing ».
Cette double ligne résume la difficulté politique du moment. D’un côté, la hausse des prix des carburants alimente une demande de justice fiscale. Cela se produit surtout quand les ménages, les transporteurs, les pêcheurs ou les agriculteurs encaissent immédiatement le choc. De l’autre, le gouvernement veut éviter d’apparaître comme hostile par principe à un grand groupe français coté. En effet, ce groupe est internationalisé et très exposé aux cours mondiaux du pétrole.
La prise de parole de Maud Bregeon s’inscrit d’ailleurs dans une séquence plus large. Le 29 avril, Emmanuel Macron a demandé au gouvernement de travailler à de nouvelles réponses face à un contexte incertain. En effet, ce contexte est décrit comme « hautement incertain » concernant l’énergie et les carburants, selon plusieurs sources concordantes. Mais ni l’Élysée ni Matignon n’ont, à ce stade, présenté un projet de loi, un barème, un calendrier ou une assiette fiscale précise.
Autrement dit, la taxe sur les superprofits pétroliers n’est pas décidée. Elle existe seulement comme hypothèse publique, politiquement utile parce qu’elle permet à l’exécutif de montrer qu’il garde toutes les options ouvertes.
Pourquoi TotalEnergies cristallise le débat
Si le gouvernement se défend de viser une entreprise en particulier, le débat renvoie presque mécaniquement à TotalEnergies. La raison tient d’abord aux résultats publiés par le groupe le 29 avril. Dans sa communication financière du premier trimestre 2026, TotalEnergies annonce un résultat net ajusté de 5,4 milliards de dollars. Ce résultat représente une hausse de 29 % sur un an. Par ailleurs, la marge brute d’autofinancement atteint 8,6 milliards de dollars, en hausse de 23 %.
Ces chiffres ne suffisent pas, à eux seuls, à prouver l’existence de « superprofits » au sens fiscal ou juridique. Un bénéfice n’est pas automatiquement une rente abusive. En effet, la rentabilité d’un groupe intégré dépend des cours du brut et du gaz. Elle dépend aussi du raffinage, du négoce et de sa présence mondiale. Mais, dans le débat public, un tel niveau de profits au moment où les prix à la pompe remontent suffit à nourrir la comparaison entre effort des ménages et gains des majors.
TotalEnergies concentre aussi la contestation parce que le groupe occupe une place symbolique particulière en France. Il vend du carburant et publie des résultats très visibles. De plus, il incarne pour une partie de l’opinion le lien direct entre tensions géopolitiques et facture quotidienne. C’est pourquoi l’exécutif tente de tenir un équilibre délicat : reconnaître que les profits exceptionnels posent une question de partage, sans laisser entendre qu’une entreprise aurait, par nature, commis une faute.
Ce que l’État peut réellement taxer, et pourquoi ce n’est pas si simple
L’idée d’une taxe sur les superprofits n’arrive pas dans le vide. L’Union européenne avait déjà adopté fin 2022 une contribution de solidarité temporaire. Elle visait les entreprises actives dans le pétrole, le gaz, le charbon et le raffinage. Le principe était de taxer, à un taux minimum de 33 %, la part des bénéfices imposables dépassant de plus de 20 % la moyenne des exercices précédents. La France a ensuite transposé ce cadre dans sa loi de finances pour 2023.
Ce précédent montre qu’un outil existe juridiquement. Mais il montre aussi ses limites. Pour lever une recette élevée, l’État doit définir précisément quelles activités sont visées et quels profits sont localisés en France. De plus, il doit déterminer sur quelle période de référence le surplus est calculé. Enfin, il faut éviter que l’assiette imposable se réduise dans des groupes très internationalisés. C’est l’une des raisons pour lesquelles une telle taxe peut rapporter bien moins qu’annoncé.
Le mot même de « superprofit » entretient d’ailleurs une ambiguïté. Sur le plan fiscal, l’État ne taxe pas une indignation morale. Il taxe une base comptable, définie par la loi, contrôlable par l’administration et défendable devant le juge. Entre la formule politique et l’écriture d’un article fiscal, l’écart est considérable.
Cela explique pourquoi Bercy peut être tenté par des réponses plus ciblées ou plus rapides. Par exemple, des aides sectorielles peuvent être envisagées. De plus, la prolongation de dispositifs existants est une option. Le soutien pourrait aussi se concentrer sur les professions les plus exposées. Enfin, la mobilisation de recettes budgétaires sans créer une nouvelle architecture fiscale complète est possible.
Qui paierait vraiment une taxe sur les superprofits pétroliers ?
C’est l’angle le plus sensible pour le pouvoir d’achat. En théorie, une taxe sur des bénéfices exceptionnels vise à prélever une part de gains jugés conjoncturels. Ainsi, le produit de cette taxe peut être redistribué vers les ménages ou les secteurs fragilisés. En pratique, son effet sur le prix à la pompe est beaucoup moins direct.
Rien ne permet d’affirmer automatiquement qu’une nouvelle taxe ferait baisser les carburants. Le prix payé par l’automobiliste dépend d’abord du brut, du raffinage, du transport, de la distribution et de la fiscalité existante, notamment la TICPE et la TVA. Une taxe sur les profits d’un grand groupe pourrait accroître les recettes publiques. Cependant, le bénéfice concret pour les consommateurs dépendrait de l’usage politique de cet argent : chèque ciblé, aide sectorielle, soutien temporaire ou autre mécanisme.
L’autre question est celle de la répercussion. Selon la structure du marché et le niveau de concurrence, une partie d’un prélèvement supplémentaire peut rester absorbée par les marges. En outre, cela peut aussi se diffuser indirectement ailleurs dans la chaîne. C’est précisément pour cela qu’aucun effet mécanique ne peut être promis aujourd’hui sur les prix carburants.
Le gouvernement a donc ouvert une porte, pas tranché une politique. La taxe sur les superprofits pétroliers est aujourd’hui un instrument possible, adossé à un précédent européen et français, mais encore dépourvu de contours concrets. Tant que ces contours ne sont pas connus, la formule « on ne s’interdit rien » relève d’abord d’un message politique. En effet, face à la colère sur les carburants, l’exécutif veut montrer qu’il peut taxer davantage les gagnants de la crise. Cependant, il ne promet pas encore qu’il saura le faire efficacement.


