
En salles en France depuis le 14 janvier 2026, L’Affaire Bojarski (inspiré de faits réels) de Jean-Paul Salomé, porté par Reda Kateb, Bastien Bouillon et Sara Giraudeau, raconte l’affaire Bojarski, une histoire vraie, celle de la traque de Czesław Jan Bojarski, ingénieur polonais réfugié devenu faussaire dans la France d’après-guerre. Lancé dans 565 cinémas, le film a réuni 307 000 spectateurs en cinq jours. Un démarrage qui mêle suspense populaire et goût du détail, jusqu’à l’odeur d’encre des ateliers clandestins.
Un démarrage qui surprend sans renverser la table
Les premiers jours d’un film disent rarement son avenir, mais ils donnent une température. Celle de L’Affaire Bojarski est nette : le public a répondu présent, au point de placer le long métrage parmi les sorties françaises les plus visibles de l’année naissante. L’ampleur de la combinaison, 565 salles, a évidemment compté. Distribué par Le Pacte, le film bénéficie d’un lancement lisible, presque à l’ancienne, où l’on parie sur le bouche à oreille autant que sur l’affichage.
L’ampleur de la combinaison, 565 salles, a évidemment compté : on ne fait pas un démarrage national sans une présence territoriale, sans ces affiches répétées qui installent un titre dans les conversations de hall de cinéma. Cependant, le lancement dépend non seulement de l’exposition, mais aussi d’autres facteurs. En effet, un film peut être diffusé partout, tout en restant invisible pour le public.
Parce qu’il s’appuie sur un destin réel, celui de Czesław Jan Bojarski, ingénieur polonais réfugié en France, devenu célèbre pour la qualité presque insolente de ses contrefaçons. Dans l’histoire comme dans le film, le billet faux n’est pas seulement un délit. Il devient une manière d’exister quand les bons papiers manquent, une revanche de la main et de l’intelligence sur l’administration, un art clandestin qui finit par attirer la police, les experts et le pays tout entier.
Ici, la promesse est lisible. Un homme discret, des billets plus vrais que nature, un commissaire persévérant : l’époque est reconstituée avec soin. Ainsi, le synopsis se lit comme un roman populaire au sens noble. En effet, il donne envie d’entrer dans l’histoire avant de connaître les détails. Cette clarté constitue une force en janvier, mois où l’offre est abondante. En effet, après les fêtes, l’attention se recompose. Le film avance d’un pas sûr, sans se donner l’air de s’excuser d’être un divertissement. Il ne brouille pas sa piste. Il promet une chasse à l’homme, une double vie, une époque. Il tient parole, avec une gourmandise de conteur qui ne confond pas vitesse et agitation.
Jean-Paul Salomé, réalisateur de ‘La Syndicaliste’, revient ici à une autre forme de réalité : celle, plus lointaine, d’une France d’après-guerre où l’argent et l’identité circulent mal. Le cinéaste découvre un terrain de jeu idéal pour réconcilier le geste du thriller avec la précision du film d’époque. Ainsi, il parvient à fusionner ces deux genres avec une habileté remarquable. Le résultat, c’est une mécanique qui n’effraie pas le grand public : elle l’invite.
Un duel d’obsessionnels, de l’atelier au commissariat
Le film se structure comme un long face-à-face entre l’homme qui fabrique et celui qui cherche. Parfois, ce face-à-face se déroule sans confrontation directe, mais reste intense et captivant. D’un côté, Jan Bojarski (Bojarski), ingénieur polonais réfugié, inventeur minutieux, capable d’aligner des détails que personne ne voit et que tout le monde utilise. De l’autre, le commissaire André Mattei, interprété par Bastien Bouillon, policier de méthode et de patience, qui transforme l’enquête en vocation, puis en obsession. L’intrigue oscille entre le retrait et la vie familiale, mais elle inclut aussi les ruses d’un atelier caché. Par ailleurs, elle montre la progression obstinée d’une traque, ajoutant une tension palpable à l’histoire.
C’est là que le film gagne sa dimension romanesque. L’argent contrefait n’est pas seulement un butin. Il devient une signature. Bojarski ne se contente pas de tricher : il veut réussir. Il veut que la qualité parle pour lui, comme si le billet parfait pouvait faire office de passeport. Au fur et à mesure que les scènes s’enchaînent, le spectateur réalise que ce n’est pas la cupidité. En effet, ce n’est pas elle qui organise le récit. En effet, c’est plutôt l’idée de reconnaissance qui structure l’histoire. Cela offre une perspective différente sur les motivations des personnages. Le faux n’est plus un simple mensonge : c’est une œuvre clandestine.
Salomé met en scène cette tension sans appuyer. Il laisse, au contraire, les gestes dire le drame. La gravure, l’encrage, l’attente du séchage, la surveillance d’un voisinage, le moindre bruit de pas : chaque détail devient un suspense. Le commissaire, lui, travaille à l’inverse : il collecte, compare, recoupe, attend. Le film les rapproche en les opposant : deux hommes solitaires, deux manières de manier le temps, deux formes d’orgueil.

La France d’après-guerre, ou la tyrannie des papiers
L’histoire, inspirée de l’affaire Bojarski (histoire vraie), s’ancre dans une période où la France se reconstruit, où l’économie se réorganise, où l’administration, elle aussi, cherche à remettre de l’ordre.
Dans la réalité, Bojarski deviendra célèbre bien plus tard, dans les années 1960, pour avoir contrefait des billets de 100 nouveaux francs ‘Bonaparte’ avec une fidélité si troublante que Le Parisien le surnommera le « Cézanne de la fausse monnaie ». Les archives de la Banque de France racontent une affaire où se croisent le faussaire, l’expert et celui qui se fait duper, comme si chaque billet portait déjà l’ombre de trois regards. Le film, lui, condense et dramatise, mais conserve l’essentiel : la solitude d’un homme qui fabrique, et l’inquiétude d’une société qui se découvre vulnérable au papier. C’est un décor parfait pour un récit de fausse monnaie, mais aussi pour une autre affaire, plus intime : celle des papiers d’identité, des statuts, des dossiers qu’il faut remplir pour exister. Bojarski, tel que le film le raconte, arrive sans état civil solide, et cette lacune devient une condamnation sociale. Sans documents, pas de brevet, pas de reconnaissance officielle, pas de place nette dans le monde.
Le film fait sentir, sans discours, ce que signifie être assigné à la marge quand on a des idées plein les mains. Bojarski sait fabriquer des machines, imaginer des solutions, résoudre des problèmes techniques. Pourtant, la société n’entend pas cette compétence si elle n’est pas validée par les bons tampons. Cette contradiction nourrit le personnage, et Reda Kateb lui donne un mélange rare de retenue et de braise. Il n’est pas un héros flamboyant. Il est un homme appliqué, un homme qui s’enferme. Ainsi, il finit par croire que la perfection de son travail compensera l’imperfection de sa situation.
Dans cette perspective, Suzanne Bojarski, interprétée par Sara Giraudeau, devient un axe moral. Elle incarne la vie ordinaire, le foyer, la confiance, et, peu à peu, l’inquiétude. Le film évite le schéma de l’épouse naïve et docile : il préfère la tension lente, les indices qui s’accumulent, les silences qui pèsent. La double vie n’est pas seulement un ressort de polar. C’est une fissure dans l’intime.
Le commissaire Mattei, lui, représente l’État, mais pas un État abstrait. Il est l’homme des procédures, des filatures et des dossiers qui s’empilent. Par conséquent, il finit par vivre pour une affaire. La traque dure, s’étire, use. Le film suggère qu’à force de poursuivre un faussaire, on risque de devenir son miroir. Ainsi, on peut mesurer sa propre valeur à l’aune d’une arrestation. Le duel prend alors une dimension presque métaphysique : qui fabrique l’autre ?
Des presses qui grincent comme un projecteur : l’artisanat au cœur du film
Ce qui frappe, au-delà de l’intrigue, c’est la matérialité. Le film a choisi de ne pas tricher sur les outils. Pour les séquences d’impression, l’équipe s’est appuyée sur un artisan-typographe, Vincent Guillier, et sur des presses typographiques réelles. Ce détail pourrait passer pour un simple argument de making-of. Il est, en réalité, une idée de cinéma.
Dans L’Affaire Bojarski, la fabrication est un spectacle. On voit la lenteur des opérations, la précision des alignements, la violence contenue d’une machine qui exerce sa pression. Le film rappelle, sans le dire, que l’imprimerie fut longtemps une alliance de force et de finesse. On y travaille avec le plomb et l’encre, en choisissant des caractères un à un. De plus, on utilise des papiers réagissant à l’humidité, à la chaleur et à la main. Cette densité sensorielle donne au thriller une texture rare : on ne suit pas seulement une enquête, on écoute un atelier respirer.
Ce choix rejoint une intuition plus large : le faux billet, comme le film, est une reproduction qui doit convaincre. Il faut tromper l’œil, mais aussi le toucher. Il faut maîtriser une lumière, une profondeur, une netteté. En filmant des presses véritables, Salomé inscrit son récit dans une tradition du détail. Cela parle à tout le monde, même à ceux qui ignorent la typographie. Le geste artisanal devient une forme de vérité.

Et puis il y a une poésie de l’outil. Les presses, les plaques, les rouleaux et les odeurs racontent une époque. Cela évoque une idée presque enfantine de la création. En effet, il s’agit de faire apparaître quelque chose là où il n’y avait rien. Bojarski, dans le film, est un inventeur qui n’a pas trouvé sa place. Il se construit un royaume souterrain. Il s’y donne des règles. Il y cherche une dignité. Le spectateur, lui, se surprend à admirer la compétence tout en sachant son usage.
Salomé, Kateb, Bouillon, Giraudeau : une troupe au service du récit
Le film doit une part de son efficacité à son casting. Reda Kateb incarne Bojarski avec une économie de moyens qui fait exister les pensées sans les surligner. Il joue sur l’attention, l’écoute et la fixation. En effet, il regarde un objet comme s’il fallait l’interroger jusqu’à l’aveu. Face à lui, Bastien Bouillon offre une présence terrienne. Il incarne un mélange de douceur et de dureté. Cela convient parfaitement à un policier moins héros que professionnel.
Le duo fonctionne parce qu’il n’est pas construit sur la rivalité spectaculaire. Il repose sur une logique de friction. Bojarski se dérobe, Mattei avance. Bojarski se croit invisible, Mattei refuse l’oubli. À chaque étape, le film veille à maintenir l’équilibre : l’enquête progresse, mais l’atelier aussi. Le suspense ne vient pas d’une cascade de rebondissements, il naît d’un étau qui se resserre.
Autour d’eux, Sara Giraudeau donne à Suzanne une densité émotionnelle qui empêche le récit de se réduire à un jeu de piste. Elle est le regard de ceux qui vivent à côté de l’énigme. Elle est la mesure de la violence que produit le secret. Le film, en ce sens, refuse de célébrer son personnage principal. Il le comprend, il l’observe, il le laisse se débattre. C’est une nuance précieuse pour un succès public : on peut être happé sans être dupe.
Le film profite aussi d’une circulation fluide entre les espaces. Les décors sont tournés notamment autour de Lyon et de Vichy. Ils installent une France reconnaissable et légèrement décalée. C’est comme une carte postale dont on aurait gratté le vernis. Le tournage a été accueilli en région avec l’appui d’Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma. Il s’est achevé le 17 mars 2025. L’équipe s’est immergée dans la région, là où les rues et intérieurs offrent au film son grain d’époque. Les rues, les bords de Saône, les intérieurs modestes : tout participe d’une reconstitution qui ne cherche pas l’ostentation. Le cinéma populaire, quand il est réussi, n’a pas besoin d’en faire trop. Il suffit qu’il fasse juste.

Le cinéma populaire remis en jeu, entre précision et plaisir
Ce qui se joue ici dépasse le cas d’un film qui marche. Il s’agit d’une certaine vision du cinéma français, qui ne renonce ni au récit ni à l’ampleur. En outre, elle privilégie la précision plutôt que le clinquant. L’Affaire Bojarski assume la tradition du polar d’époque, celui où l’on raconte une société à travers une enquête, où l’on fait circuler l’Histoire dans des rues, des ateliers, des cuisines.
Le film ne cherche pas l’effet de prestige. Il travaille l’efficacité, au sens artisanal du terme, comme on règle une machine. Cette modestie apparente provient de la mise en scène et du jeu des acteurs. Elle réhabilite un plaisir simple mais rarement évident : suivre une histoire qui progresse, chaque scène apportant indice, frottement ou nuance.
Pourquoi le public suit : besoin de récit, goût du réel, plaisir du détail
Reste la question, la plus intéressante, celle qui dépasse le film lui-même. Pourquoi cette histoire d’un faussaire d’après-guerre trouve-t-elle une place si vite ? Il y a, d’abord, l’appétit intact pour les récits vrais, ou présentés comme tels, à condition qu’ils ne se contentent pas d’illustrer un dossier. L’Affaire Bojarski ne fonctionne pas comme une leçon. Il fonctionne comme une narration. Le spectateur n’est pas sommé de comprendre une époque : il est invité à traverser une aventure.
Il y a aussi un désir de cinéma qui ne se cache pas derrière le clin d’œil. Ici, le film avance à visage découvert, convaincu que le suspense vaut mieux qu’un commentaire sur le suspense. Il n’a pas peur du romanesque ni de l’émotion. Par ailleurs, un humour à bas bruit émerge du décalage entre la gravité des institutions et l’obstination d’un homme seul. Ici, le film croit à son histoire, croit à ses personnages, croit à son rythme. Il joue la carte du suspense et du romanesque sans renier la complexité morale. Cette confiance est contagieuse. Elle produit un plaisir simple, celui de suivre un récit bien tenu, avec des enjeux clairs et des nuances sensibles.
Enfin, il y a le détail, justement. Le succès au box-office français ne s’explique pas par un seul facteur. Cependant, cette précision artisanale compte probablement plus qu’on ne le dit. Dans un monde saturé d’images lisses, les aspérités séduisent. Voir des machines réelles, entendre le papier, sentir l’encre à travers l’écran, c’est retrouver une sensualité du cinéma. Et c’est peut-être cela, au fond, qui fait la singularité de ce démarrage : un film qui parle d’imitation, mais qui ne ressemble pas à une copie.
Le paradoxe est délicieux. 307 000 entrées en cinq jours, c’est un chiffre, certes, et les chiffres font l’actualité. Mais ce qui retient, ce qui pourrait faire durer la trajectoire, tient à quelque chose de moins comptable : la sensation qu’un récit populaire peut encore être fabriqué avec patience, avec passion, avec une attention à la matière. Bojarski cherchait une reconnaissance que les papiers lui refusaient. Le film, lui, obtient la sienne en rappelant que le cinéma, comme l’imprimerie, commence par un geste.