
Le chemin de Compostelle devient ici plus qu’un décor de cinéma. Autour du film de Yann Samuell, l’enquête suit les traces d’un financement sensible. Crédits : Jorge Luis Ojeda Flota / Unsplash.
Une enquête publiée jeudi 18 juin 2026 par la cellule investigation de Radio France documente l’arrivée de l’argent de Pierre-Édouard Stérin (fiche Wikipédia) autour du film Compostelle, sorti le 1er avril. Le dossier ne démontre pas une influence sur le scénario, mais il éclaire un circuit financier devenu sensible : Otium, Wonder Films, le Fonds du bien commun et l’écosystème Périclès.
Ce que révèle l’enquête Radio France
Le point central de l’enquête de Franceinfo tient en une chronologie. Elle se lit plus clairement en quatre temps :
- juillet 2023 : selon Radio France, Wonder Films reçoit 159 000 euros du Fonds du bien commun, structure philanthropique créée par Pierre-Édouard Stérin ;
- novembre 2023 : Otium entre à hauteur de 49,9 % au capital de Wonder Films pour un million d’euros, toujours selon Radio France ;
- dernier trimestre 2025 : Nathanaël La Combe, dirigeant de Wonder Films, rachète ces parts ;
- 1er avril 2026 : Compostelle sort en salles, après que Wonder Films a participé au montage du film.
Entre-temps, Compostelle a avancé. Le film de Yann Samuell, porté par Alexandra Lamy et inspiré par l’association Seuil, sort en salles le 1er avril 2026. AlloCiné le crédite désormais de 1 188 262 entrées en France, un ordre de grandeur cohérent avec les plus de 1,2 million de spectateurs mentionnés par Radio France et par le producteur Nathanaël La Combe dans la presse.
La prudence est indispensable : Radio France n’écrit pas que Pierre-Édouard Stérin aurait financé directement le tournage ou dicté son contenu. L’enquête décrit plutôt une chaîne capitalistique autour de la société de production qui a participé au film. C’est cette chaîne, et son manque de lisibilité pour l’équipe artistique, qui donne au dossier sa portée publique.
Wonder Films, Otium et le Fonds du bien commun
Dans la carte financière dressée par Radio France, Wonder Films occupe la place charnière. La société rejoint le projet au début de 2023, alors que les producteurs initiaux cherchent des fonds. Quelques mois plus tard, selon l’enquête, le Fonds du bien commun intervient, puis Otium prend une participation minoritaire importante dans Wonder Films. Pierre-Édouard Stérin conteste toutefois auprès de Radio France l’idée que le Fonds du bien commun ait financé Wonder Films ou les films produits par cette société. Nathanaël La Combe conteste, dans ses réponses à Radio France, toute proximité idéologique avec Pierre-Édouard Stérin. Il explique avoir recherché un partenaire financier et affirme avoir découvert la dimension politique du projet Périclès lorsque L’Humanité l’a révélée en juillet 2024. Il dit aussi avoir mis fin à l’association capitalistique pour éviter toute confusion avec cette initiative politique.
Le désaccord porte aussi sur les 159 000 euros. Pierre-Édouard Stérin répond à Radio France que le Fonds du bien commun n’a pas financé Wonder Films ni les films produits par cette société. Radio France s’appuie de son côté sur un procès-verbal du 24 octobre 2023, reproduit en image dans son article, qui mentionne cette somme. Faute d’accès direct aux actes originaux complets, ce point doit rester attribué à l’enquête de la cellule investigation.
L’équipe artistique dit ne pas avoir connu le montage
Le sujet devient plus délicat lorsque l’on quitte les sociétés pour revenir au film. Selon Radio France, Page Films, le réalisateur Yann Samuell, l’équipe artistique et Alexandra Lamy n’avaient pas connaissance de la présence d’Otium au capital de Wonder Films. Nathanaël La Combe assume, auprès de Radio France, n’avoir pas jugé nécessaire de communiquer sur l’actionnariat de sa société.
Cette distinction compte. Elle évite de transformer une question de financement en accusation sur le contenu de Compostelle. Le film raconte une trajectoire de réparation autour de la marche et de la réinsertion. Les sources disponibles ne permettent pas d’affirmer que son scénario aurait été orienté par Pierre-Édouard Stérin ou par Périclès. Elles montrent en revanche qu’un film grand public, présenté comme rassembleur, s’est retrouvé lié à des structures dont l’activité politique est aujourd’hui scrutée.
Dans un entretien publié par Le Figaro quelques jours avant l’enquête, Nathanaël La Combe défendait une idée du cinéma comme lieu de réunion et de réparation. Radio France rappelle aussi qu’il travaille sur des projets à tonalité spirituelle ou religieuse, dont une fiction autour de Charles de Foucauld. Là encore, l’enjeu n’est pas de déduire une ligne idéologique automatique, mais d’interroger la transparence des financements quand un producteur revendique le pouvoir des récits.
Pourquoi Périclès change la lecture du dossier
Le nom de Périclès donne une portée politique à l’affaire. L’Humanité a révélé en juillet 2024 l’existence de ce projet, présenté comme une initiative dotée de 150 millions d’euros sur dix ans pour soutenir des actions culturelles, intellectuelles et politiques de droite radicale. L’Observatoire des multinationales a ensuite cartographié l’empire économique de Pierre-Édouard Stérin, en soulignant l’imbrication entre Otium, Odyssée Impact, le Fonds du bien commun, Périclès et des investissements dans des médias ou des sociétés de production.
Cette cartographie ne démontre pas une stratégie d’influence derrière chaque investissement pris isolément. Elle documente en revanche un environnement économique où des activités médiatiques, culturelles ou audiovisuelles ont leur place, dont Wonder Films. Pour un lecteur, le point utile n’est donc pas seulement le montant d’un investissement, mais la place possible de cet investissement dans un ensemble plus vaste, sans transformer cette mise en contexte en preuve d’intention.
Le volet institutionnel renforce cette lecture. La vidéo du Sénat date du 28 mai 2026 l’audition d’Arnaud Rérolle, directeur général de Périclès, devant une commission d’enquête consacrée au financement privé des politiques publiques. Public Sénat résume cette audition comme un échange sur la genèse de Périclès, ses missions et ses liens avec Pierre-Édouard Stérin.
Une nouvelle société audiovisuelle
Un élément récent prolonge le dossier. Radio France indique que Pierre-Édouard Stérin a créé le 31 mars 2026 une société appelée Films et audiovisuel rive droite, présentée comme une filiale de Périclès. Interrogé par la cellule investigation, Arnaud Rérolle refuse de communiquer sur les productions futures. Pierre-Édouard Stérin, de son côté, dit ne pas connaître cette société, selon Radio France, alors que l’enquête la rattache à son environnement. Aucun projet concret porté par cette structure n’est connu à ce stade dans les sources citées.
Cette création ne concerne pas directement la production de Compostelle, déjà sorti le lendemain. Elle signale plutôt l’intérêt assumé, ou au moins structuré, de cet écosystème pour l’audiovisuel. Dans une industrie où les sociétés de production, les coproducteurs, les distributeurs et les financeurs s’additionnent, le public ne voit presque jamais les chemins empruntés par l’argent. Le cas Compostelle force à regarder ces chemins.

Ce que le dossier ne permet pas de conclure
La première limite est factuelle. Les documents complets de Wonder Films, d’Otium, de Films et audiovisuel rive droite et du procès-verbal cité par Radio France ne sont pas tous directement consultables dans les sources ouvertes utilisées ici. Les montants et les dates les plus précis doivent donc rester attribués à Radio France ou aux organismes qui les documentent.
La deuxième limite est artistique. Rien, dans les sources consultées, ne permet d’écrire que Compostelle serait un film de commande politique. Le réalisateur et l’actrice principale sont décrits par Radio France comme extérieurs au montage financier. Le débat porte sur la transparence et sur la capacité d’un investisseur politiquement identifié à s’insérer dans des circuits culturels sans que cette présence soit visible au moment de la sortie.
La troisième limite concerne les réactions. Nathanaël La Combe conteste l’idée d’un alignement idéologique avec Pierre-Édouard Stérin. Pierre-Édouard Stérin conteste ou relativise certains liens rapportés. Ces réponses ne ferment pas le sujet, mais elles obligent à le traiter comme un dossier de flux, de structures et de gouvernance, non comme un procès d’intention.
Une question de transparence culturelle
Le cas Compostelle résume une tension qui dépasse un seul film. Le cinéma français est un art collectif, mais aussi un montage financier complexe. Quand l’argent vient d’acteurs politiquement identifiés, l’indépendance artistique ne se mesure pas seulement au scénario ou au plateau. Elle dépend aussi de l’information donnée aux partenaires, aux équipes et, in fine, aux spectateurs.
C’est là que l’affaire devient d’intérêt général. Elle ne dit pas que le public aurait été manipulé par un film. Elle montre qu’un succès populaire peut devenir, après coup, le révélateur d’un angle mort : qui finance les récits qui circulent, par quelles sociétés, avec quelle transparence et avec quelles garanties d’autonomie pour celles et ceux qui les fabriquent.