Bally Bagayoko vise CNews en justice après des propos dénoncés comme racistes à l’antenne

Le 21 mars, dans la salle du conseil municipal de Saint-Denis, Bally Bagayoko prend place dans la fonction que les urnes viennent de lui confier. Quelques jours plus tard, ce visage d’élu local quitte brusquement le terrain municipal pour entrer dans une controverse nationale sur le racisme, l’exposition télévisuelle et la dignité due à un maire de la République.

À Saint-Denis, l’après-municipales aura donc été d’une brièveté presque ironique. Élu maire de la ville, Bally Bagayoko a vu son début de mandat basculer dans une affaire nationale après deux séquences diffusées sur CNews les 27 et 28 mars. L’élu a annoncé une action en justice. Des parlementaires et des associations ont saisi l’Arcom. Le gouvernement, à son tour, a condamné les propos tenus à l’antenne et dit étudier d’éventuelles suites pénales.

Une controverse née de deux séquences diffusées en quarante-huit heures

Le dossier tient d’abord à une chronologie simple, ce qui ne le rend pas moins grave. Selon RFI, puis selon les éléments reconstitués par Le Monde, une première intervention diffusée le 27 mars a présenté Bally Bagayoko à travers des images et des comparaisons renvoyant à des stéréotypes raciaux et tribaux. Le 28 mars, une nouvelle séquence a prolongé ce registre sur le même plateau. Elle a ramené à nouveau le maire de Saint-Denis à une représentation archaïque et déshumanisante. L’affaire n’est donc pas née d’un simple dérapage isolé. Elle s’est installée dans la répétition.

Il n’est pas utile de reproduire longuement ces propos pour en établir la nature. Plusieurs sources les qualifient de racistes. C’est le cas de RFI, d’élus de tous bords, d’associations antiracistes et de membres du gouvernement cités par Le Monde, Franceinfo, France Bleu, Les Echos ou encore Sud Ouest. Ce qui a été mis en cause n’est pas seulement la violence des mots. C’est aussi le fait qu’un responsable public nouvellement élu ait été décrit autrement. Il n’a pas été présenté comme un maire avec un programme, une majorité et un mandat. Mais il a été perçu comme un corps étranger à la scène politique légitime.

Cette distinction est essentielle. Dans une démocratie représentative, la critique d’un élu est ordinaire. Elle peut être vive, sévère, impitoyable même. Elle porte alors sur ses actes, ses décisions, ses alliances ou ses contradictions. Ici, la polémique est d’une autre nature. Ce qui a choqué, selon les réactions concordantes recueillies dans la presse, c’est le passage d’un commentaire politique. En effet, cela a conduit à une assignation identitaire qui rabat l’élu vers une altérité supposée.

Bally Bagayoko a réagi sans délai. RFI rapporte qu’il a lancé une action en justice contre la chaîne après ces séquences. D’autres articles, fondés sur des déclarations reprises par l’AFP, parlent d’une plainte annoncée. À ce stade, la qualification juridique exacte retenue par ses conseils n’a pas été détaillée publiquement. De plus, l’état procédural précis du dossier n’a pas été communiqué. Sur un sujet de cette sensibilité, la nuance compte. Il faut donc s’en tenir à ce qui est établi. Une démarche judiciaire a été annoncée et présentée comme engagée par plusieurs sources sérieuses. Son contour exact reste, lui, à préciser.

Le maire de Saint-Denis choisit la riposte publique

La réponse de Bally Bagayoko s’est déployée sur deux plans. Le premier est judiciaire. Le second est politique et civique. Le maire n’a pas seulement dit qu’il entendait faire valoir ses droits. Il a également décidé d’inscrire cette affaire dans un cadre plus large. En effet, il s’agit de la banalisation des paroles racistes dirigées contre des élus perçus comme extérieurs à l’image traditionnelle du pouvoir.

Franceinfo rapporte qu’il a appelé à un rassemblement antiraciste le samedi 4 avril devant la mairie de Saint-Denis. Plusieurs reprises de presse situent ce rendez-vous sur le parvis de l’hôtel de ville. L’horaire de 14 heures a circulé dans des relais médiatiques ainsi que dans des publications liées à l’appel du maire. Là encore, il convient de l’attribuer à la mobilisation annoncée plutôt qu’à une communication institutionnelle plus formalisée.

Ce choix de la place publique n’a rien d’anecdotique. Il permet à Bally Bagayoko de déplacer l’affaire. Il ne s’agit plus seulement d’un contentieux entre un élu et une chaîne. Le maire cherche à faire de cette séquence un moment de clarification collective, à Saint-Denis d’abord, puis au-delà. La question posée concerne les limites de la parole télévisée. En effet, cela se produit lorsqu’un élu de la République est visé à travers son nom, son visage ou son origine réelle ou supposée.

Ce déplacement explique aussi la rapidité avec laquelle l’affaire a quitté le registre local. Bally Bagayoko n’est pas seulement le maire d’une ville hautement symbolique en Seine-Saint-Denis. Il est, depuis son élection, l’une des figures d’une nouvelle génération d’élus de gauche en banlieue populaire. En quelques jours, son nom a été aspiré dans un débat national sur les limites du commentaire télévisé. De plus, cela concerne la manière dont certains responsables publics sont encore regardés avant même d’être jugés sur leurs actes.

Sur cette image diffusée après son élection, Bally Bagayoko apparaît encore dans la lumière calme d’une victoire municipale, comme un élu saisi dans le temps court et concret de la ville. La suite de l’actualité donnera à ce portrait une tout autre portée.
Sur cette image diffusée après son élection, Bally Bagayoko apparaît encore dans la lumière calme d’une victoire municipale, comme un élu saisi dans le temps court et concret de la ville. La suite de l’actualité donnera à ce portrait une tout autre portée.

CNews conteste les critiques, l’Arcom se retrouve en première ligne

Face à l’onde de choc, CNews a contesté l’interprétation dominante de la séquence. En outre, selon des reprises de presse, la chaîne a soutenu que certains propos avaient été sortis de leur contexte ou déformés. Cette réponse ne clôt pas le débat. Elle en précise l’enjeu. Le désaccord ne porte pas seulement sur l’intention prêtée aux intervenants. Il porte aussi sur ce qui a été rendu possible à l’antenne.

Pour les associations et les élus qui ont réagi, la responsabilité du diffuseur ne peut être dissociée. En effet, elle est liée à la nature même des images et des mots employés. C’est la raison pour laquelle les réactions ne se sont pas limitées à une indignation publique. Elles se sont traduites par des saisines précises.

Plusieurs parlementaires ont ainsi saisi l’Arcom, comme l’ont rapporté La République du Centre et d’autres titres relayant les dépêches d’agence. RFI évoque aussi l’intervention d’associations telles que SOS Racisme et le MRAP. À ce jour, l’autorité de régulation n’a pas détaillé publiquement l’état d’instruction de cette affaire particulière. Il faut donc éviter de lui prêter, trop tôt, une orientation arrêtée. En revanche, le recours au régulateur s’inscrit dans une histoire plus large. CNews a déjà fait l’objet de décisions et de sanctions sur d’autres dossiers. Par conséquent, cette nouvelle séquence est immédiatement perçue comme une possible récidive médiatique.

Il faut toutefois distinguer soigneusement les plans. La saisine de l’Arcom concerne les obligations du service audiovisuel et le respect du cadre de diffusion. Une action en justice concernant des propos tenus à l’antenne relève d’un autre domaine, celui du droit de la presse. Selon les cas, cela peut inclure des qualifications comme l’injure raciale ou la provocation à la haine. Quant aux suites pénales que l’exécutif dit examiner, elles ne préjugent en rien d’une procédure déjà ouverte. Une grande partie de la confusion publique vient précisément de ce mélange entre régulation, plainte et éventuelle initiative du parquet.

Dans l’écosystème médiatique, le visage du maire de Saint-Denis cesse d’être seulement celui d’un élu local. En effet, il devient le point central d’une controverse nationale. L'image illustre cette seconde vie de l'affaire, où l'événement dépasse la simple parole prononcée sur un plateau. En effet, il inclut sa circulation, sa contestation et la formation d'un récit public à partir de quelques minutes de télévision.
Dans l’écosystème médiatique, le visage du maire de Saint-Denis cesse d’être seulement celui d’un élu local. En effet, il devient le point central d’une controverse nationale. L’image illustre cette seconde vie de l’affaire, où l’événement dépasse la simple parole prononcée sur un plateau. En effet, il inclut sa circulation, sa contestation et la formation d’un récit public à partir de quelques minutes de télévision.

Le gouvernement condamne, sans annoncer encore de procédure formelle

L’exécutif a, lui aussi, pris position. Le Monde rapporte que Sébastien Lecornu a dénoncé la banalisation du mal et du racisme et appelé à la combattre sans relâche. Laurent Nuñez, cité par plusieurs médias après une intervention sur RTL, a exprimé son soutien au maire de Saint-Denis. De plus, il a manifesté son choc devant la séquence. Les Echos, France Bleu et Sud Ouest ont ensuite rapporté que le gouvernement étudiait la possibilité de poursuites pénales.

Dans cette formulation, chaque mot importe. Étudier des poursuites n’équivaut pas à engager une procédure. La nuance est juridique, mais aussi politique. Elle permet au gouvernement de marquer sa réprobation sans annoncer ce qui ne dépend pas de lui seul. Elle dit aussi la sensibilité d’un dossier dans lequel l’émotion publique ne doit pas court-circuiter les qualifications de droit.

Le fait même que l’exécutif soit intervenu si vite donne cependant la mesure du trouble provoqué par l’affaire. Lorsqu’un maire nouvellement élu est attaqué, ce n’est pas pour une décision controversée. En effet, il est visé par des représentations qui l’abaissent, ce qui le renvoie à une interprétation raciale. Par conséquent, l’enjeu dépasse la seule querelle médiatique. Il touche à la protection symbolique de la fonction élective. Il touche aussi à la manière dont l’espace public regarde encore certains élus.

Tout en restant sur le terrain des faits établis, cette séquence montre la dérive de la discussion politique. En effet, elle passe d’une critique d’un responsable public à une mise en cause de son identité supposée. C’est sans doute ce déplacement qui a donné à l’affaire une portée nationale.

Le reste appartient désormais aux procédures annoncées, aux saisines en cours et à ce que la chaîne décidera, ou non, de reconnaître. Une chose est toutefois acquise. Cette affaire a mis à l’épreuve la frontière entre liberté de ton et dégradation raciale dans un média de masse.

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.