
Le 9 mars 2026, Vladimir Poutine et Donald Trump se sont parlé au téléphone pendant environ une heure. Selon le Kremlin, l’échange a porté sur l’Iran, l’Ukraine et sur plusieurs dossiers liés à l’état du monde. Le conseiller diplomatique Iouri Ouchakov l’a qualifié de conversation « sérieuse, franche et constructive ». Au même moment, en Ukraine, les frappes russes continuaient. À Kramatorsk, une attaque a fait un mort et endommagé une quarantaine de maisons selon les autorités locales. Selon les autorités régionales ukrainiennes, une attaque de drones sur Kharkiv a eu lieu dans la nuit du 10 au 11 mars. Elle a causé deux morts et sept blessés. Toute la méthode du Kremlin tient dans cet écart. Parler au centre tout en frappant à la périphérie. Se donner les habits de l’interlocuteur nécessaire sans quitter ceux du belligérant.
Appel Poutine-Trump : la mise en scène du retour russe
Il faut prendre au sérieux la dramaturgie russe, non pour s’y abandonner, mais pour en mesurer le ressort. Le Kremlin sait la valeur symbolique d’un appel présidentiel. Il sait ce qu’un tel échange raconte aux chancelleries, aux marchés, aux opinions. Il suggère que la Russie n’a pas disparu du jeu, malgré les sanctions et l’isolement proclamé. De plus, la guerre persiste. Elle parle encore à Washington. Elle demeure présente sur le dossier iranien. Elle se replace dans la circulation des grandes crises.
L’appel du 9 mars n’a pas seulement une portée diplomatique. Il est un message politique. À l’extérieur, il signifie que Moscou veut être comptée parmi les puissances avec lesquelles il faut traiter. À l’intérieur, il nourrit l’image d’un chef assis au centre des rapports de force, maître de son tempo, capable de passer de l’Ukraine à l’Iran, du front à la géopolitique, sans changer de ton. Cette continuité de ton est l’une des forces du poutinisme.
Rien ne permet, à ce stade, d’en déduire un tournant substantiel. Le Kremlin n’a livré qu’une présentation très cadrée de l’échange. Mais ce cadrage lui-même est déjà un fait politique. Il vise à montrer un Poutine qui compte encore, et peut-être davantage lorsque le désordre s’étend. Plus le monde se fragmente, plus Moscou entend faire valoir sa présence comme une donnée avec laquelle chacun devra composer.

Front Ukraine : la guerre continue de dicter la vérité des jours
La guerre, elle, ne se laisse pas dissoudre dans les éléments de langage. Volodymyr Zelensky a affirmé le 10 mars une avancée de l’armée ukrainienne. En un mois et demi, elle a repris 435 kilomètres carrés dans le sud. Cette affirmation relève de la parole du pouvoir ukrainien et doit rester attribuée comme telle. Elle n’efface ni l’incertitude du front ni la menace que Zelensky lui-même continue de décrire. Le président ukrainien redoute en effet une nouvelle avancée russe en Ukraine au printemps.
C’est toute la situation en Ukraine qui tient dans ce double mouvement. Montrer que le pays résiste, parfois regagne du terrain, sans nier que la pression russe demeure forte. Depuis Kiev, le discours doit tenir ensemble la preuve de l’endurance et l’alerte sur le danger. Il faut rassurer les alliés sans leur donner le prétexte du relâchement. Il faut convaincre que la guerre n’est ni perdue ni stabilisée.
Le 10 mars, Zelensky a aussi déclaré que les États-Unis proposaient un nouveau cycle de négociations. Ce cycle concerne l’Ukraine et la Russie pour la semaine du 16 mars. De plus, une rencontre est évoquée en Suisse ou en Turquie. Là encore, rien n’autorise à parler d’un cessez-le-feu Russie-Ukraine imminent. Dans cette guerre longue, on prépare souvent la possibilité de pourparlers avant même de savoir si les conditions politiques existent pour les tenir. Mais l’annonce compte, car elle rappelle que la question diplomatique n’a jamais disparu. Elle flotte au-dessus du champ de bataille comme une hypothèse toujours avancée, toujours suspendue.
Dans le même temps, Kiev s’efforce de maintenir le soutien européen à un niveau visible. Le 8 mars, Rob Jetten, premier ministre des Pays-Bas, s’est rendu dans la capitale ukrainienne. Avec Zelensky, il a été question de soutien politique, de sécurité, d’énergie et de justice internationale. Le chef de l’État ukrainien a de nouveau évoqué le futur tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine. Ce projet est appelé à prendre forme à La Haye. Le 11 mars, la présidente du Bundestag, Julia Klöckner, s’est elle aussi rendue à Kiev pour réaffirmer le soutien allemand. Ce ballet diplomatique dit une chose simple. L’Ukraine craint autant l’usure de l’attention que l’épuisement du front.
La grande souplesse d’une même ligne dure
Ce que Poutine réussit, depuis plusieurs jours, c’est moins un retour qu’une superposition des crises. Il ne remplace pas un dossier par un autre. Il empile. L’Ukraine ne disparaît pas derrière l’Iran. Le pétrole ne chasse pas la guerre. La conversation avec Washington ne gomme ni les sanctions ni les morts. Tout se juxtapose, et c’est précisément cette juxtaposition qui sert le Kremlin.
Sur le front ukrainien, Poutine reste le chef d’une guerre d’attrition. Sur le dossier iranien, il laisse entrevoir un rôle d’interlocuteur expérimenté, fort d’une relation ancienne avec Téhéran. Sur le terrain énergétique, la crise régionale et ses effets possibles sur les marchés offrent une opportunité à la Russie. En effet, cela lui permet de rappeler qu’elle demeure une puissance de ressources. Sur le plan diplomatique, un simple appel avec le président américain suffit à rouvrir la question de sa centralité.
Il ne s’agit pas d’une contradiction, mais d’une méthode. Le pouvoir russe travaille à faire sentir qu’aucune crise ne peut être pensée isolément. L’Ukraine, l’Iran, les sanctions, le pétrole, la sécurité européenne, les canaux de négociation, les rapports avec les États-Unis. Dans cette vision, chaque scène éclaire les autres. Une flambée au Moyen-Orient peut déplacer les priorités occidentales et tendre les marchés. Cela pourrait desserrer l’étau économique et redonner au Kremlin une marge de jeu. Une conversation diplomatique peut produire, à elle seule, l’image d’une puissance dont on ne saurait se passer.
Ce qui rend cette stratégie efficace, c’est son refus de choisir entre la contrainte et la parole. Le Kremlin ne présente pas la diplomatie comme l’inverse de la force. Il la pratique comme son prolongement. Il parle sans renoncer à frapper. Il laisse entendre qu’une issue politique reste possible, mais selon un tempo qui lui convient. De plus, il agit pour maintenir le rapport de force à son avantage.

L’autre guerre, celle des réseaux et des vulnérabilités
Le 9 mars, les services de renseignement néerlandais AIVD et MIVD ont lancé une alerte sur une campagne mondiale de hameçonnage attribuée à des acteurs liés à l’État russe. Selon eux, les cibles comprenaient des responsables publics, des militaires et des fonctionnaires. De plus, elles incluaient des journalistes et d’autres personnes d’intérêt stratégique utilisant Signal et WhatsApp. L’objectif, d’après les services néerlandais, était d’obtenir l’accès à des informations sensibles. Pour ce faire, ils prenaient le contrôle de comptes individuels.
Cette séquence cyber n’est pas marginale. Elle complète le tableau. La puissance russe ne s’exerce pas seulement dans les colonnes blindées, les drones ou les conversations présidentielles. Elle circule aussi par les failles techniques, les chaînes de confiance, les habitudes numériques du pouvoir contemporain. Là encore, il faut résister à la tentation du spectaculaire. Ce qui compte n’est pas l’effet romanesque d’une opération clandestine, mais sa logique. Il s’agit d’approcher les échanges et d’élargir la zone d’incertitude. De plus, il faut fragiliser les circuits de décision. Il est également important de rappeler que le conflit déborde sans cesse ses formes les plus visibles.
La notion de guerre hybride est souvent galvaudée. Elle retrouve ici sa rigueur. La Russie ne mène pas un seul combat, ni sur un seul théâtre, ni avec un seul langage. Elle combine. La frappe militaire, la pression énergétique, la mise en scène diplomatique, l’offensive narrative, l’intrusion cyber. Le tout concourt à produire une même impression de présence. Même sous sanctions, même engagée dans une guerre longue, Moscou veut rester capable de déranger partout.
Le temps, matière première du pouvoir poutinien
On comprend mieux, à ce stade, ce que Poutine cherche à obtenir. Pas une victoire nette, pas encore une paix, peut-être même pas une clarification. Il cherche d’abord à tenir. À durer davantage que les colères, les élans et les emballements médiatiques. Il se présente comme l’homme du temps long face à des adversaires souvent rivés à l’urgence. Kiev compte ses morts et ses munitions. Les Européens tentent de préserver leur unité. Washington répartit son attention entre plusieurs foyers de crise. Le Kremlin, lui, s’emploie à faire du temps une arme politique.
L’appel avec Trump participe de cette logique. Il ne change pas d’un coup la réalité de la guerre. Il ne prouve ni rapprochement décisif ni détente imminente. Mais il produit une image utile à Poutine. Celle d’un dirigeant qu’on appelle quand plusieurs crises se croisent. C’est celle d’un chef qui ne quitte jamais complètement la scène. En effet, il s’est rendu nécessaire à la compréhension du désordre.
Pour l’Ukraine et pour ses alliés, le risque est là. Confondre centralité et légitimité. Prendre la permanence de Poutine pour une forme de stabilité. Lire sa disponibilité diplomatique comme le signe d’une modération nouvelle. Rien, dans les faits des 9, 10 et 11 mars, ne permet une telle conclusion. Les frappes ont continué. Les menaces sur le front demeurent. Les opérations hybrides se poursuivent. Ce que l’on observe plus sûrement, c’est un pouvoir qui perfectionne son art de parler. En même temps, il contraint.
Au fond, le pari russe reste d’une grande simplicité. Faire en sorte que personne ne puisse détourner le regard, ni du champ de bataille, ni du téléphone du Kremlin. C’est une politique de saturation. Poutine veut occuper simultanément la guerre, la négociation, l’énergie, la sécurité numérique, le récit international. Non pour résoudre les crises, mais pour s’y rendre incontournable. C’est sans doute ce mélange de patience, de dureté et de plasticité qui rend sa posture si difficile à défaire. La grande illusion qu’il propose au monde est celle d’un homme d’ordre. Ce qu’il administre, avec constance, c’est une puissance du désordre.