Présidentielle 2027 : qui est Matthieu Pigasse, le banquier qui veut peser dans la « bataille culturelle »

Portrait de Matthieu Pigasse, figure du groupe Combat au cœur d’une bataille culturelle revendiquée.

Le 14 janvier 2026, sur France Inter, Matthieu Pigasse annonce vouloir « peser le plus possible » sur la présidentielle 2027, sans dire s’il le fera comme candidat, mécène ou stratège. Le banquier d’affaires, devenu propriétaire de Radio Nova et des Inrockuptibles, dit mener une « bataille culturelle » contre l’extrême droite, et contre sa présence dans les médias telle qu’il la décrit avec le Rassemblement national en adversaire central. Sans déclarer sa candidature, il n’exclut « jamais rien ». La sortie rallume une vieille question : jusqu’où un propriétaire de médias peut-il s’engager politiquement sans brouiller l’indépendance des rédactions ?

France Inter, 7 h 50 : l’ambition assumée et le flou entretenu

Dans le format serré de « L’invité de 7 h 50 », Matthieu Pigasse ne s’embarrasse pas d’euphémismes. Il dit sa volonté d’influer sur 2027 comme on fixe un cap, sans donner de carte routière. Il exprime son ambition de ne pas rester en retrait le long du chemin. Cependant, il précise qu’il est trop tôt pour définir le rôle, la place et la forme.

Ce mélange de clarté et d’indétermination est la signature de l’exercice. D’un côté, un objectif : empêcher l’accession de l’extrême droite au pouvoir. De l’autre, une zone grise : simple influenceur d’idées, organisateur culturel, mécène militant, ou candidat en puissance. Interrogé sur une éventuelle candidature, il répond qu’il n’exclut rien. Sans dire oui. Sans dire non.

Le propos se veut moins électoral qu’idéologique. Il met l’accent sur la nécessité de combattre un adversaire sur le terrain des idées. En outre, il réaffirme des valeurs et un récit. Au passage, il récuse l’étiquette de « Bolloré de gauche », revendiquant une autre méthode, notamment sur la liberté laissée aux journalistes et aux humoristes.

De l’ENA à Lazard : un banquier formé à l’État, rompu aux rapports de force

Le portrait public de Matthieu Pigasse se nourrit d’un contraste qui intrigue : l’homme vient de l’appareil d’État, puis du cœur de la finance. Diplômé de Sciences Po et de l’ENA, il commence au ministère de l’Économie, à la direction du Trésor, avant d’entrer dans les cabinets de Dominique Strauss-Kahn puis de Laurent Fabius.

En 2002, il bascule dans le privé et rejoint Lazard. Le monde des fusions-acquisitions, des restructurations de dette, des négociations avec des gouvernements. Là, il apprend à parler en termes de stratégie, d’alliances, de rapports de force, de fenêtres de tir. Ce vocabulaire, aujourd’hui, affleure lorsqu’il évoque la politique : « peser », « champ de bataille », « contrepoids ».

Son parcours explique aussi une forme d’aisance dans les arènes. La radio n’est pas un accident : c’est un prolongement. La prise de parole publique devient un instrument. De plus, elle s’apparente à un conseil d’administration ou un plan de financement. Dans une France où l’argent et la politique se regardent avec défiance, il fait le choix inverse : il les met sur la même scène.

Combat, Nova, Inrocks : la culture comme outil d’influence, au quotidien

Ce que Pigasse appelle sa « bataille culturelle » s’appuie sur un dispositif concret : un portefeuille de marques culturelles réunies sous Combat. Dans le lot, Radio Nova laboratoire musical et humoristique et Les Inrockuptibles, magazine prescripteur, souvent en première ligne lorsqu’il s’agit de mêler culture, société et politique.

Le groupe s’étend aussi au live : festivals, événements, scènes où se fabrique l’air du temps. Ce sont des endroits où l’on ne vote pas. Cependant, on s’accorde sur ce qui compte et choque. De plus, ces lieux permettent de discuter de ce qui fait rire et divise. Pigasse insiste sur ces lieux de « mix », de croisements sociaux et générationnels, comme s’ils composaient une réponse pratique aux logiques de repli.

À cette galaxie s’ajoutent des participations dans l’audiovisuel, notamment via Mediawan, qui pèse dans la production de contenus. Au bout du compte, l’idée est simple : avant les urnes, il y a l’imaginaire. Et l’imaginaire se nourrit de musique, de séries, de plateaux, de papiers, de punchlines.

Matthieu Pigasse, photographié dans un contexte renvoyant à ses possessions médiatiques et culturelles. Le cadrage rappelle le mélange des rôles : dirigeant, investisseur, patron de titres et de marques culturelles. Elle illustre le débat sur l’influence : même sans consigne, posséder des supports peut orienter l’agenda.
Matthieu Pigasse, photographié dans un contexte renvoyant à ses possessions médiatiques et culturelles. Le cadrage rappelle le mélange des rôles : dirigeant, investisseur, patron de titres et de marques culturelles. Elle illustre le débat sur l’influence : même sans consigne, posséder des supports peut orienter l’agenda.

« Bataille culturelle » : un mot de guerre pour une lutte d’hégémonie symbolique dans l’espace médiatique

L’expression n’est pas neuve. Elle circule depuis des décennies, souvent pour désigner une lutte d’influence sur les normes, les valeurs, les représentations. Ce qui change, c’est la manière de l’assumer publiquement, et le profil de ceux qui la revendiquent.

Chez Pigasse, la bataille culturelle est décrite comme une réponse à une « saturation » du débat public par certains thèmes immigration, insécurité, identité et par des chaînes ou des radios perçues comme des caisses de résonance. Il cite CNews, Europe 1 et le JDD, qu’il place dans l’orbite de Vincent Bolloré, symbole de la concentration médiatique selon ses critiques.

Dans une interview précédente, il défendait déjà l’idée qu’une radio pouvait être un lieu de contestation joyeuse : humour, satire, liberté de ton. Il affirmait laisser ses équipes travailler sans droit de regard préalable sur les chroniques. Son argument est constant : la liberté éditoriale ne serait pas un luxe, mais une arme au sens où elle permet d’empêcher l’uniformisation.

Reste une question : qui fixe le cadre de cette liberté ? Quand un propriétaire dit « je n’interviens pas », il dit aussi « je choisis le terrain, l’équipe, les moyens ». L’indépendance se joue parfois moins dans l’ordre donné que dans l’architecture même du média.

Un portrait sobre de Matthieu Pigasse, entre leviers économiques et ambitions d’influence. Une mise en scène plus institutionnelle, qui renvoie à son parcours (État, banque, stratégie). Elle évoque un acteur rompu aux rapports de force, qui transpose ses méthodes au terrain des idées. Un visuel qui accompagne la question centrale : quelle place pour un propriétaire de médias dans la démocratie ?
Un portrait sobre de Matthieu Pigasse, entre leviers économiques et ambitions d’influence. Une mise en scène plus institutionnelle, qui renvoie à son parcours (État, banque, stratégie). Elle évoque un acteur rompu aux rapports de force, qui transpose ses méthodes au terrain des idées. Un visuel qui accompagne la question centrale : quelle place pour un propriétaire de médias dans la démocratie ?

Face à Bolloré : deux modèles de puissance médiatique, un même soupçon

Vincent Bolloré est le point de comparaison obligé. Depuis des années, il incarne un modèle assumé de contrôle. En effet, cela inclut la concentration et l’alignement idéologique. De plus, ses critiques perçoivent clairement ces caractéristiques. Pigasse, lui, récuse l’assimilation. Il dit ne pas vouloir gouverner les rédactions par téléphone. Il insiste sur les méthodes, sur la place laissée aux journalistes, sur le rôle du contradictoire.

Mais l’opinion publique retient de temps en temps autre chose : dans les deux cas, un industriel, une fortune, des médias. Et une intention politique qui relance la question de l’orientation politique des médias français. Le soupçon est structurel : posséder un média, c’est pouvoir orienter l’agenda. Même sans consigne.

La différence se joue alors sur des nuances difficiles à prouver. Sur la charte interne, sur la gouvernance, sur la manière de recruter, de financer, d’arbitrer un conflit. Pigasse met en avant une culture de la confiance et de la liberté de ton. Ses adversaires lui opposeront l’évidence d’un engagement revendiqué, donc d’un biais possible.

Peser sans se présenter : l’art de la présence politique à distance

« Il est trop tôt », dit-il. Cette phrase protège. Elle laisse la porte entrouverte. Elle permet de rester dans l’action sans entrer dans la mécanique d’une candidature. En effet, cela inclut ses obligations et ses contrôles. De plus, les comptes de campagne et la transparence sont également concernés.

À un an et quelques mois du scrutin, l’élection se situe encore à l’horizon du printemps 2027. Les dates exactes ne sont pas encore gravées dans le calendrier public. Par ailleurs, les partis eux-mêmes hésitent entre stratégie longue et coups d’éclat. Dans ce paysage, Pigasse occupe une place singulière : il n’est pas élu, mais il est déjà un acteur du débat.

Il explique que la gauche, selon lui, serait la « seule alternative » au Rassemblement national. Toutefois, cela nécessite de s’unir et de remettre au centre des valeurs sociales, comme la protection des plus vulnérables. Il avait déjà appelé à voter pour le Nouveau Front populaire en 2024. Là encore, la politique est moins un parti qu’un camp.

Les contradictions d’un banquier militant : argent, symboles et angles morts

Le récit Pigasse fascine parce qu’il grince. Un banquier d’affaires, formé aux équilibres financiers, qui parle de valeurs, de récits, de vulnérables. Un propriétaire de médias qui réclame l’indépendance, tout en assumant une orientation.

Il y a aussi des paradoxes plus concrets. La frontière entre les empires est parfois poreuse : Radio Nova a, par exemple, confié sa régie publicitaire à une structure appartenant à l’écosystème Lagardère, lui-même lié à l’empire Bolloré. Un choix industriel, sans doute. Mais qui nourrit une question : peut-on combattre un système médiatique tout en dépendant, même partiellement, de ses circuits ?

Autre tension : la « bataille culturelle » est un mot d’armes, mais les outils restent ceux du marché : acquisitions, synergies, marques, parts de capital. La culture devient une industrie, avec ses bilans, ses risques, ses arbitrages. Le militantisme, ici, ne se finance pas à la quête : il se structure.

Matthieu Pigasse lors d’un entretien, image associée à ses prises de parole publiques récentes. La scène colle au moment politique : influencer 2027, sans dire encore sous quelle forme exacte. Une photo qui incarne la tension entre engagement affiché, bataille culturelle, et soupçon d’orientation médiatique.
Matthieu Pigasse lors d’un entretien, image associée à ses prises de parole publiques récentes. La scène colle au moment politique : influencer 2027, sans dire encore sous quelle forme exacte. Une photo qui incarne la tension entre engagement affiché, bataille culturelle, et soupçon d’orientation médiatique.

Le débat relancé sur le rôle des propriétaires de médias en démocratie

L’épisode du 14 janvier 2026 dépasse la personne. Il rouvre une discussion française, souvent passionnelle : l’influence des fortunes sur l’information. La France connaît ses grands patrons de presse, ses holdings, ses concentrations certains parlent même de quasi-monopoles médiatiques. Et, à chaque cycle électoral, revient la même question : qui parle au nom de qui ?

Les défenseurs de Pigasse diront : il ne se cache pas, il annonce ses objectifs, et il revendique l’indépendance des rédactions. Ses critiques répondront : la transparence n’efface pas l’asymétrie de pouvoir. Posséder une antenne, un titre, une scène, c’est disposer d’un mégaphone que d’autres n’auront jamais.

La régulation existe pluralisme, temps de parole, obligations spécifiques en période électorale mais elle n’attrape pas tout. Elle compte les minutes, pas les imaginaires. Elle mesure l’antenne, pas le climat.

C’est peut-être là que se loge l’enjeu central. Quand Pigasse parle de culture, il parle de ce qui précède la politique. De ce qui prépare les votes sans les commander. Il y a, dans cette stratégie, une lucidité sur l’époque et une part de vertige.

Un personnage de roman, un acteur de campagne : ce que Pigasse change à 2027

Matthieu Pigasse se présente comme un homme qui refuse l’indifférence. C’est sa justification. Qu’on l’approuve ou qu’on s’en inquiète, la scène est désormais installée : un banquier d’affaires, propriétaire de médias, qui assume vouloir influer sur une présidentielle.

Le pari est risqué. S’il va trop loin, il nourrira l’accusation de politisation des médias qu’il prétend combattre. S’il reste trop prudent, il apparaîtra comme un stratège sans courage. Entre les deux, il avance, en funambule, sur une ligne où se croisent capital, culture et démocratie.

Matthieu Pigasse sur France Inter.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.