Glyphosate, néonicotinoïdes, dérogations : comment Macron a infléchi la politique française des pesticides

Emmanuel Macron franchit le seuil de la Maison-Blanche le 18 août 2025. Une séquence diplomatique l’y réunit avec Donald Trump, Volodymyr Zelensky et plusieurs dirigeants européens. Crédits : Official White House Photo by Daniel Torok.

Emmanuel Macron franchit le seuil de la Maison-Blanche le 18 août 2025. Une séquence diplomatique l’y réunit avec Donald Trump, Volodymyr Zelensky et plusieurs dirigeants européens. Crédits : Official White House Photo by Daniel Torok.

Le Parlement a définitivement adopté, le 21 juillet 2026, un texte ouvrant la voie à des dérogations ciblées pour deux pesticides interdits en France. Cette nouvelle étape éclaire la politique des pesticides sous Emmanuel Macron. Elle rappelle la promesse non tenue sur le glyphosate, le retour temporaire des néonicotinoïdes et le changement d’indicateur. Elle révèle aussi des arbitrages répétés entre environnement, revenu agricole et concurrence européenne.

2026 : des dérogations, pas une réautorisation générale

Le dernier vote a eu lieu au Sénat, par 214 voix contre 111. Il clôt le parcours parlementaire du projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. L’Assemblée nationale avait adopté le compromis la veille. Le compte rendu officiel du scrutin parle bien d’un texte « adopté définitivement » par le Parlement. Ce vote ne suffit toutefois pas à rendre ses dispositions immédiatement applicables : la promulgation et la publication de la loi restent nécessaires.

Le volet le plus contesté ne lève pas d’un seul geste l’interdiction française. Le texte adopté par la commission mixte paritaire prévoit une saisine de l’Anses par le ministre de l’Agriculture. L’Anses est l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. L’agence disposerait alors de deux mois pour décider si une dérogation exceptionnelle peut être accordée. Une autorisation de mise sur le marché, ou une autorisation d’urgence prévue par le droit européen, demeurerait également indispensable.

Le partage entre substances et cultures est précis. La flupyradifurone pourrait faire l’objet de dérogations pour des semences de betteraves sucrières traitées, ainsi que pour les cerisiers et les pommiers. L’acétamipride ne serait concerné que pour la production de noisettes. Dans chaque cas, la décision vaudrait un an et pourrait être renouvelée deux fois, soit trois années au maximum.

Plusieurs verrous sont inscrits dans le dispositif. Il faudrait établir une menace grave pour la filière et l’absence manifeste d’alternatives. Un plan de recherche serait également requis. L’Anses devrait aussi s’appuyer sur les connaissances les plus récentes et les conditions d’emploi. Elle vérifierait que la dérogation n’entraîne pas de risque significatif pour la santé humaine. Elle devrait également écarter toute atteinte grave et irréversible à l’environnement. Le texte prévoit enfin des mesures contre la dérive des pulvérisations. Pour les semences traitées, il impose des restrictions temporaires sur les cultures attractives pour les pollinisateurs.

Annie Genevard défend ce mécanisme au nom des impasses techniques. La ministre de l’Agriculture invoque aussi la concurrence avec des producteurs européens qui disposent encore de ces solutions. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, s’est opposée au volet pesticides. Ce désaccord politique est manifeste, mais il ne doit pas masquer l’enchaînement juridique. L’autorisation européenne d’une substance, la règle nationale et la décision sur un produit sont des étapes distinctes. Une décision porte aussi sur un usage déterminé.

2017-2019 : la promesse du glyphosate se heurte aux usages

En novembre 2017, après le renouvellement de l’approbation européenne du glyphosate, Emmanuel Macron demande au gouvernement de préparer son interdiction en France. Il fixe l’échéance à « au plus tard dans trois ans », dès que des alternatives auront été trouvées. L’engagement est clair, mais il ne devient pas une interdiction générale dans la loi.

En janvier 2019, le président reconnaît qu’une sortie totale dans le délai annoncé ne sera pas tenue. L’exécutif privilégie désormais l’abandon des usages pour lesquels une solution de remplacement est disponible. La promesse politique, uniforme et datée, cède ainsi la place à une démarche progressive, différenciée selon les cultures.

Ce revirement est réel, mais il ne suffit pas à mesurer toute l’utilisation des pesticides en France. Le glyphosate est une substance particulière ; son maintien ne prouve ni une hausse générale des volumes ni une stabilité de tous les usages. Une vérification publiée par l’AFP en 2022 examinait les données disponibles jusqu’en 2020. Elle relevait une baisse moyenne des ventes et du nombre de doses utilisées depuis 2017. Elle rappelait toutefois les reculs de l’exécutif sur le glyphosate et les néonicotinoïdes.

2021 : le précédent des betteraves

La France avait voté en 2016 l’interdiction des néonicotinoïdes. Entrée en vigueur le 1er septembre 2018, elle a ensuite été étendue aux substances présentant un mode d’action identique. Face à une crise de la jaunisse de la betterave, la loi du 14 décembre 2020 a pourtant rétabli des dérogations temporaires. Elles concernaient des semences enrobées. Des arrêtés ont autorisé pendant 120 jours des semences de betteraves sucrières traitées à l’imidaclopride ou au thiaméthoxame. Ces mesures ont couvert les campagnes 2021 et 2022.

Ce précédent éclaire la séquence actuelle sans s’y confondre. Les dérogations betteravières portaient sur un régime d’urgence circonscrit aux semences et encadré dans le temps. Le dispositif adopté en 2026 répartit deux substances entre quatre filières et confie la décision à l’Anses, sous une série de conditions détaillées. Dans les deux cas, l’argument central est le même : permettre une exception tant qu’aucune alternative jugée opérationnelle n’existe. La contestation porte, elle, sur l’évaluation de cette impasse et sur le coût environnemental de l’attente.

2024 : Ecophyto change d’indicateur

Le bilan quantitatif est plus difficile à établir que la chronologie des lois. Lancé en 2008, le plan Ecophyto visait déjà une réduction de moitié de l’usage des produits phytosanitaires. La stratégie Ecophyto 2030, publiée en mai 2024, conserve un objectif de réduction de 50 % d’ici à 2030. Sa référence reste la moyenne 2011-2013, mais elle retient désormais l’indicateur européen HRI1.

Ce changement empêche de juxtaposer les chiffres comme s’ils décrivaient la même réalité. Le NODU, ancien indicateur de référence, rapporte les quantités vendues aux doses maximales autorisées et estime ainsi un nombre de doses appliquées. Le HRI1 combine les quantités de substances actives vendues avec des coefficients liés à leur classification de danger. L’un suit davantage l’intensité des traitements ; l’autre cherche à rendre compte de l’usage et du risque par une pondération.

Dans son premier bilan d’Ecophyto 2030 de mai 2025, le gouvernement annonçait une baisse de 36 % de l’indicateur de risque. Cette évolution était calculée par rapport à la période de référence. Des associations environnementales contestent cette lecture. Selon elles, le HRI1 baisse mécaniquement lorsqu’une substance très pondérée disparaît. Cette évolution ne refléterait pas forcément une baisse équivalente de la fréquence des traitements. Cette critique ne démontre pas une falsification, mais elle interdit de présenter le pourcentage gouvernemental comme une mesure exhaustive des pratiques.

La question du pesticide « le plus utilisé » n’a donc pas de réponse unique sans préciser l’unité choisie. Un classement en tonnes de substances actives, en doses, en surfaces traitées ou en risque pondéré ne produit pas le même résultat. Les variations annuelles compliquent encore la lecture : les achats avaient fortement augmenté en 2018, avant une taxe, puis chuté en 2019. Les moyennes pluriannuelles sont plus robustes. Toutefois, le passage du NODU au HRI1 empêche une comparaison directe sur toute la période 2017-2026.

Une décennie qui résiste aux verdicts simples

Le parcours d’Emmanuel Macron dessine une rupture nette entre l’ambition affichée en 2017 et les choix opérés ensuite. La sortie générale du glyphosate n’a pas eu lieu dans le délai promis. Les néonicotinoïdes, interdits au niveau national, ont connu des exceptions temporaires, et le Parlement vient d’ouvrir un nouveau dispositif pour des usages ciblés.

Cette succession ne prouve pourtant pas que tous les indicateurs auraient augmenté sans interruption. Elle ne permet pas davantage de conclure que la trajectoire de réduction serait acquise. Les décisions sur quelques molécules, les quantités vendues et le nombre de doses décrivent des dimensions différentes. L’indicateur de risque en éclaire encore une autre dans la politique des pesticides en France.

La prochaine épreuve sera concrète. Si le texte est promulgué, chaque saisine de l’Anses devra documenter la menace sur une filière. Elle devra aussi examiner les alternatives disponibles et les risques associés à l’usage demandé. Les décisions de l’agence et les rapports annuels prévus par le texte préciseront la portée de ces exceptions. Ils diront si elles restent étroites ou deviennent une nouvelle manière durable de conduire la politique phytosanitaire.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.