
Le 14 février 2026, sous une pluie fine, la diaspora iranienne s’est rassemblée à Munich. De plus, cet événement a eu lieu en marge de la Conférence sur la sécurité de Munich. Des drapeaux au lion et soleil flottaient, tandis que des chants pour un changement de régime s’élevaient. Par ailleurs, des silhouettes venues d’Allemagne et d’autres pays européens participaient, tout concourant à un récit de démonstration. Au centre, Reza Pahlavi, fils du dernier shah, Mohammad Reza Pahlavi, a promis de conduire une transition vers un Iran démocratique et laïc, encadrée par des élections. Cependant, il a aussi appelé Donald Trump à agir contre Téhéran, allant jusqu’à évoquer l’option militaire. Ainsi, il a déplacé le débat du bitume mouillé vers les chancelleries.
Une place bavaroise, une mise en scène et la querelle des chiffres
La scène commence comme un reportage que l’on croit avoir déjà vu. Une foule en manteaux sombres, des drapeaux claquent au vent, et des pancartes en persan et anglais s’affichent. De plus, une sensation d’un pays transporté en fragments flotte dans l’air. À Munich, on ne manifeste pas seulement contre un régime, on cherche un cadre où l’on peut être entendu. La Conférence sur la sécurité, avec ses couloirs, ses badges et ses délégations, sert de caisse de résonance.
Très vite, la question du nombre s’invite, comme une dispute à ciel ouvert. Les organisateurs annoncent une marée. Une estimation attribuée aux autorités municipales et reprise par plusieurs médias monte jusqu’à 250 000 participants. Une partie de la presse allemande évoque plutôt environ 15 000 personnes. Entre ces deux pôles, l’événement devient un test de narration. La foule, ici, n’est pas seulement un fait, c’est un argument.
Cette bataille d’estimations dit quelque chose de l’opposition en exil. Elle a besoin de prouver qu’elle pèse, parce que son pouvoir est d’abord symbolique. Elle n’a pas de siège au Parlement à Téhéran, pas de candidat sur une liste électorale, pas de chaîne nationale. Elle a des images, des slogans, des chiffres. Et des vidéos qui circulent vite.
Munich, ce jour-là, ressemble à une vitrine. On y voit des drapeaux de l’Iran d’avant 1979, ainsi que des jeunes visages et des retraités. De plus, des familles tiennent ensemble la même pancarte à plusieurs mains. On y entend aussi la langue du monde, parce que l’adresse n’est pas seulement iranienne. Elle vise Berlin, Bruxelles, Washington. Elle vise ceux qui, à quelques rues, parlent de sécurité internationale.
Reza Pahlavi, l’héritier qui se dit passeur
Quand Reza Pahlavi apparaît, 65 ans, silhouette tenue, sourire mesuré, il ressemble à l’idée qu’on se fait d’un homme habitué aux plateaux. Son discours se veut simple, presque procédural. Il répète qu’il ne fait pas campagne pour devenir ‘roi’ ou ‘président’. Il se présente comme une figure de transition, un passeur chargé d’accompagner un processus vers des élections libres.
Ce refus du pouvoir final est devenu sa protection et sa méthode. Il permet de capter la force d’un nom sans endosser la couronne. Il autorise une promesse de neutralité dans un paysage fracturé. Il parle d’un État laïc, d’institutions à reconstruire, d’une transition transparente. Il sait que, pour être audible, il doit s’arrimer à des mots universels.
Mais l’histoire se glisse dans chaque phrase. Le nom Pahlavi renvoie à la modernisation accélérée, à l’autoritarisme, à l’alliance avec les États-Unis, à la répression, puis à l’effondrement de 1979. Pour ses partisans, l’héritier incarne un Iran d’avant la République islamique, un Iran qu’on imagine plus ouvert. Pour ses détracteurs, il incarne un passé qui n’a pas rendu compte.

Dans la foule, on l’appelle parfois ‘prince’, parfois ‘leader’, parfois simplement par son prénom. Cette plasticité du titre est un indice. Chacun projette ce qu’il veut. Reza Pahlavi, lui, tente de garder l’équilibre. Trop de monarchie et il perd les démocrates. Trop de prudence et il déçoit ceux qui veulent un chef.
En France, sa visibilité récente s’est aussi développée dans les courts formats des journaux télévisés. De plus, elle s’est construite à travers des portraits en ligne. On oppose volontiers le ‘sauveur’ à l’opportuniste dans ces médias. Ce cadrage médiatique, efficace, mais réducteur, le sert autant qu’il l’enferme. Il le met en avant dans l’actualité, tout en ramenant constamment la même question. En effet, qu’a-t-il concrètement au-delà du nom et de la tribune ?
L’appel à Trump, ou le vertige de l’ingérence
Le moment le plus inflammable du week-end tient à une phrase reprise largement, parce qu’elle touche au tabou. Reza Pahlavi a appelé Donald Trump à agir contre le régime iranien. Selon une dépêche d’agence, il a mentionné l’option d’une intervention militaire américaine. Il la présente comme susceptible de sauver des vies. En quelques mots, la transition devient une question d’armes.
Ce passage change la couleur du récit. À Munich, beaucoup étaient venus pour dénoncer la répression en Iran et réclamer une pression internationale accrue. Évoquer l’armée américaine, c’est aller plus loin. C’est aussi offrir au pouvoir iranien une cible idéale, l’opposition comme relais de l’étranger.
L’histoire iranienne est traversée par la question de l’ingérence. Le pays, au XXe siècle, a été un terrain d’influences et de rivalités. Le régime actuel a construit sa légitimité sur la promesse d’indépendance. Ensuite, il l’a consolidée en brandissant la menace extérieure. Dans ce contexte, appeler Washington, même au nom de l’urgence humanitaire, revient à marcher sur des braises.
Pour Reza Pahlavi, l’argument est celui de l’asymétrie. Il décrit une population affrontant un appareil sécuritaire massif, et affirme que l’inaction prolongerait la répression. Il veut accélérer la chute du régime, dit-il, pour éviter des morts. La logique est celle du choc, et elle heurte ceux qui redoutent un engrenage régional.
Ce débat se déploie au moment où la diplomatie internationale discute à nouveau du dossier nucléaire iranien. Les manifestations de la diaspora, elles, disent autre chose. Les négociations techniques ne suffisent pas. De plus, la question des droits et de la répression ne peut rester en marge. Par ailleurs, la sécurité ne se résume pas à l’uranium.
Le lion et le soleil, un logo pour l’époque des réseaux
Dans cette mobilisation, le drapeau au lion et soleil joue un rôle de premier plan. Il attire l’œil, il donne une identité, il fabrique de l’unité. Il est aussi un point de fracture. Pour certains Iraniens, il représente la continuité d’une nation au-delà des régimes. Pour d’autres, il rappelle une époque de pouvoir verrouiller, une monarchie tombée parce qu’elle ne supportait pas la contestation.
À Munich, le symbole fonctionne comme un mot de passe. Il permet de se reconnaître et de se compter. À l’ère des réseaux, une cause a besoin d’un motif lisible. Le drapeau devient un algorithme. Il circule, il se partage, il résume.
Mais la politique iranienne contemporaine se méfie des résumés. L’opposition est multiple. Monarchistes, républicains, militants des droits humains, syndicats, féministes et intellectuels ont des aspirations différentes. En outre, les figures locales ne veulent pas la même chose ni au même rythme. La figure de Reza Pahlavi cristallise cette complexité parce qu’elle est connue. Elle fédère par sa visibilité. Elle divise par son héritage.
C’est ici que le style de l’époque compte. La mobilisation de Munich ne se vit pas seulement sur place. Elle se prolonge en séquences vidéo, en extraits sous-titrés, en images d’un drone, en applaudissements captés au plus près. Chaque plan devient un argument. Chaque montage, une interprétation.
La dynastie Pahlavi, un passé qui demande des comptes
Pour comprendre ce retour de flamme, il faut regarder la dynastie sans nostalgie ni caricature. Mohammad Reza Shah Pahlavi a régné au nom d’une modernité imposée. Il a lancé des réformes, transformé l’économie, accéléré l’urbanisation. Il a aussi réduit l’espace politique, réprimé les opposants, gouverné par la peur, notamment via la SAVAK. Le bilan reste un nœud.

La révolution de 1979 a renversé cette architecture et installé une République islamique qui a, à son tour, produit sa mythologie. Résistance, souveraineté, religion, lutte contre l’Occident. Aujourd’hui, les crises s’accumulent et ce récit est contesté par une partie croissante de la société. Celle-ci réclame d’abord une vie vivable, des libertés, ainsi qu’un avenir.
Reza Pahlavi, exilé depuis des décennies, principalement aux États-Unis, incarne cette attente à distance. Ses partisans voient une constance. Ses détracteurs voient une déconnexion. Le débat est insoluble tant que l’on ne peut pas mesurer clairement son influence dans l’Iran d’aujourd’hui, où l’espace public est restreint, où l’information circule difficilement, où les opinions sont risquées à exprimer. Dans cet imaginaire familial et historique, Farah Pahlavi, impératrice d’Iran, reste aussi une figure tutélaire, souvent convoquée comme symbole d’une époque révolue.

La question décisive, faire d’une foule un projet
À la fin, la question est moins celle de la taille du rassemblement que celle de sa traduction. Que peut une diaspora. Elle peut créer de la visibilité, attirer des soutiens, déplacer des agendas. Elle peut aussi produire des illusions, confondre l’écho médiatique avec la force politique.
Le régime iranien, lui, possède un arsenal éprouvé. Il peut dénoncer l’étranger, criminaliser l’opposition, renforcer la répression au nom de la sécurité nationale. Chaque drapeau au lion et soleil brandi en Europe peut devenir, à Téhéran, un prétexte. Chaque appel à l’intervention étrangère peut alimenter la rhétorique de la menace.
Reza Pahlavi avance donc sur une crête. Il promet une transition électorale et laïque. Il réclame des gestes forts de l’extérieur. Il refuse la couronne tout en bénéficiant du prestige d’un nom. Il se veut passeur, mais l’histoire iranienne juge sévèrement ceux qui se présentent comme des passages.
Ce 14 février 2026, à Munich, une partie de l’opposition iranienne a occupé l’espace et le récit. Reste la question qui ne se dissout pas dans la pluie. Comment transformer une foule en projet. Et un projet en réalité, sans confisquer à nouveau le choix des Iraniens.