
Le gouvernement français veut organiser, d’ici à la fin juin 2026, le transfert de Wikie et de Keijo, les deux orques encore détenues à Marineland d’Antibes, vers Loro Parque, à Tenerife. L’exécutif invoque l’état dégradé des bassins et une urgence vitale. Mais ce départ, contesté par Sea Shepherd et One Voice, relance une question centrale : comment appliquer la loi de 2021 sur la fin des spectacles de cétacés sans reconduire, à l’étranger, le principe même de leur captivité ?
Ce que l’État dit vouloir éviter
À Antibes, l’histoire n’a plus rien d’un simple dossier animalier. Elle est devenue un embarras d’État, un cas de conscience administratif, un révélateur politique. D’un côté, deux orques, Wikie et son fils Keijo, maintenus dans les bassins de Marineland après la fermeture du parc au public. De l’autre, une loi votée en 2021 pour mettre fin aux spectacles de cétacés et, avec eux, à un certain âge des delphinariums français. Entre les deux, il y a l’urgence invoquée aujourd’hui par le gouvernement, les lenteurs d’une alternative qui n’a pas vu le jour à temps, et la décision désormais envisagée d’un départ vers Loro Parque, à Tenerife.
Le 14 mai, dans un entretien à Nice-Matin, le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a assumé un changement de cap que beaucoup pressentaient sans savoir quand il serait acté. Selon lui, les conditions administratives d’un transfert rapide des deux orques vers l’Espagne sont prêtes. Il justifie ce choix par l’état des installations d’Antibes et par ce qu’il présente comme une urgence vitale. Dans son récit, l’inaction ferait dorénavant courir un risque direct aux animaux.
Le lendemain, lors d’une visite à Antibes, l’exécutif et la direction de Marineland ont confirmé viser un transfert avant la fin du mois de juin 2026. Plusieurs médias citant l’AFP ont précisé que l’opération pourrait se faire par avion cargo. Selon la direction du parc, il faudrait agir avant les grandes chaleurs, au risque de voir le calendrier se refermer. Deux orques que l’on disait promises à une sortie progressive du système des delphinariums seraient ainsi déplacés dans l’urgence.
À ce stade pourtant, tout n’est pas juridiquement plié. Le gouvernement assure que les autorisations françaises sont disponibles. Il reste à Marineland et aux structures espagnoles à s’entendre sur les modalités finales. C’est une nuance essentielle. Le feu vert politique existe, mais le transfert n’est pas encore un fait accompli. Le protocole annoncé n’est pas public. Ses garanties précises et son calendrier opposable ne sont pas documentés dans une source officielle accessible. De plus, les obligations qu’il imposerait aux structures d’accueil ne sont pas non plus documentées. Dans une affaire aussi sensible, cette part d’ombre compte.
Le grand écart d’une loi et de ses délais
Le trouble vient de là. La France n’en est pas à improviser une sortie de crise en terrain vierge. Elle s’est dotée, avec la loi du 30 novembre 2021, d’un cap clair. Le texte interdit finalement la détention des cétacés pour les spectacles dans les delphinariums français. De plus, il fixe au 1er décembre 2026 l’échéance qui doit solder cette page. La promesse portée par la loi n’était pas seulement technique. Elle marquait une rupture politique et culturelle avec un modèle de divertissement fondé sur l’enfermement de ces animaux.
Dans ce sillage, l’État avait ouvert en 2024 un appel à manifestation d’intérêt pour un projet de sanctuaire destiné à accueillir les deux orques de Marineland. L’intention était nette. Il ne s’agissait pas de déplacer le problème, mais de sortir du cadre même qui l’avait produit. Le sanctuaire devait offrir un autre horizon que le bassin. En effet, il remplaçait la reconduction d’un modèle économique déjà condamné par la loi française.
Cinq ans après le vote du texte, la scène est pourtant toute autre. Le gouvernement explique désormais que les pistes de sanctuaire évoquées ces derniers mois ne sont pas opérationnelles. En effet, au Canada notamment, elles ne sont pas compatibles avec la situation d’Antibes dans un délai raisonnable. Le temps long de l’alternative n’a pas rencontré le temps court de l’urgence matérielle.
Ce décalage produit aujourd’hui une décision qui embarrasse jusque dans sa formulation. On ne peut pas présenter Loro Parque comme un sanctuaire. On ne peut pas non plus feindre que son nom est politiquement neutre dans ce débat. Car envoyer Wikie et Keijo dans un autre delphinarium, même avec des garanties promises sur l’absence de spectacles, revient à prolonger hors des frontières françaises une captivité dont le principe a été récusé en France. Toute la difficulté du gouvernement consiste à soutenir qu’il ne renie pas l’esprit de la loi. Cependant, il en contourne, au moins provisoirement, la traduction la plus nette.
Des bassins au centre de tout, et pourtant encore mal documentés
Pour comprendre ce revirement, il faut revenir à ce qui, depuis des mois, travaille le dossier en profondeur : l’état des bassins. Depuis février, plusieurs titres ont fait état d’une dégradation structurelle avancée de l’installation destinée aux orques. Le Monde, Sciences et Avenir et d’autres rédactions ont relayé l’existence d’un rapport d’expertise alertant sur la situation. Dans l’entretien accordé à Nice-Matin, le ministre reprend à son compte cette argumentation. Marineland, de son côté, insiste lui aussi sur l’urgence et sur l’impossibilité de laisser perdurer la situation.
Ce constat n’est pas anecdotique. Il constitue le socle-même de la position gouvernementale. Sans lui, le départ vers Tenerife apparaîtrait comme un choix d’opportunité. Avec lui, il devient, dans le récit officiel, une mesure de sauvegarde. Or c’est précisément ici que le débat se tend. Car les conclusions détaillées du rapport ne sont pas librement mises à la disposition du public dans une source officielle simple d’accès. Le lecteur doit s’en remettre à ce que les médias en rapportent et à ce que le ministère en dit. De plus, il doit aussi considérer ce que l’exploitant fait valoir.
Ce flou explique pour une part le malaise qui entoure cette affaire. Quand la contrainte matérielle devient l’argument central, encore faut-il que sa démonstration soit autant que possible, partagée. Faute de quoi le soupçon prospère, et avec lui l’idée que l’urgence servirait aussi à imposer une issue longtemps contestée.

Les associations rappellent le sens du vote de 2021
Sea Shepherd et One Voice n’abordent pas le dossier comme un simple désaccord sur une destination. Leur critique est plus frontale. Selon elles, envoyer les deux orques à Loro Parque reviendrait à trahir l’intention du législateur. Les associations contestent la logique du moindre mal si celle-ci aboutit à maintenir des animaux dans un univers de captivité commerciale. Elles soutiennent qu’un transfert de ce type déplacerait le problème davantage qu’il ne le résoudrait.
Leur argumentation n’est pas seulement morale. Elle est aussi politique. Depuis le vote de 2021, la France a donné à cette question une portée dépassant le sort d’un parc. De plus, elle va au-delà du sort de quelques individus. Elle a voulu signifier qu’un certain rapport au spectacle animalier n’était plus tenable. En ce sens, le cas des orques de Marineland est devenu un test. Si la sortie implique un départ vers un site lié depuis longtemps aux représentations publiques, alors l’affirmation de principe perd sa force.
Les ONG mettent également en doute la manière dont l’urgence est formulée. Elles ne nient pas nécessairement que la situation soit préoccupante, mais refusent d’en faire l’argument automatique d’un transfert vers un delphinarium. Elles plaident pour une solution de sanctuaire ou pour une transition plus fidèle à l’esprit de la loi. Elles rappellent aussi que des recours ou démarches contentieuses peuvent encore intervenir. Là encore, la temporalité compte. L’État parle comme si l’issue la plus vraisemblable était désormais fixée. Les opposants, eux, veulent maintenir ouvert l’espace d’une autre décision.
Leur objection oblige le gouvernement à un effort de précision qu’il n’a pas encore pleinement fourni en public. Qu’entend-il exactement par absence de spectacles ? Quel contrôle durable serait possible sur ce point une fois les animaux transférés en Espagne ? Quelles garanties seraient prises sur la reproduction et l’exploitation commerciale ? De plus, quelle serait la durée de l’accueil ? Enfin, comment ces engagements seraient-ils compatibles avec le droit espagnol et la nature du site d’arrivée ? Tant qu’aucun document public n’apporte de réponse claire, la promesse demeure politique avant d’être probante.
Les dauphins aussi, et toute la mécanique d’une fermeture inachevée
Les orques captent l’attention parce qu’elles concentrent la charge symbolique du dossier. Mais elles ne sont pas seules. Douze dauphins demeurent également à Marineland. Selon les informations rapportées après la visite du 15 mai, quatre pourraient être envoyés à Valence et huit à Malaga, avant qu’une partie d’entre eux ne rejoigne éventuellement, à l’horizon 2027, une structure dédiée annoncée au ZooParc de Beauval. Ici encore, rien n’a la simplicité d’un plan linéaire. Le gouvernement et l’exploitant semblent moins dessiner un aboutissement qu’organiser une suite de solutions transitoires. Ce détail dit beaucoup de l’impasse actuelle.

La fermeture du parc au public, en janvier 2025, n’a pas clos l’histoire. Elle l’a rendue plus visible. Une fois les visiteurs partis et les gradins vides, restaient les animaux, les bassins, les responsabilités, les coûts, les échéances légales. La direction de Marineland évoque pour le seul transfert des orques un montant de plusieurs centaines de milliers d’euros, à répartir entre les parcs. Mais derrière la facture, il y a surtout le prix politique d’une transition menée sans lieu d’atterrissage pleinement prêt. C’est peut-être la leçon la plus sévère de cette affaire.
Il reste donc, aujourd’hui, une décision lourde de gêne et de nécessité mêlées. L’État peut soutenir qu’il cherche à éviter le pire. Les associations peuvent répondre qu’il accepte, sous couvert d’urgence, de reconduire ce qu’il avait promis de dépasser. Entre les deux, il y a moins une bataille de slogans qu’une question administrative et politique redoutable : comment finir proprement ce que l’on a eu raison de condamner, quand les instruments concrets de cette sortie n’existent pas encore.
Le destin de Wikie et de Keijo se joue désormais dans cet intervalle. Non entre le bien et le mal clairement séparés, mais entre une issue revendiquée comme nécessaire et une promesse politique demeurée incomplète.
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