
Crédits : Richard foster / Flickr via Wikimedia Commons — CC BY-SA 2.0.
Annoncée le 23 mars 2026, la mort de Leonid Radvinsky dépasse de loin le seul destin d’un propriétaire discret. Elle remet au centre ce qu’OnlyFans est devenu dans le débat public : une plateforme au croisement du travail numérique. De plus, elle concerne la sexualité marchande, l’influence et la protection des mineurs. Par ailleurs, elle aborde une régulation que la France comme le Royaume-Uni peinent encore à stabiliser.
La mort d’un propriétaire remet à nu une entreprise devenue objet politique
Le fait est établi. Lundi 23 mars, la plateforme a annoncé la mort de Leonid Radvinsky, qui contrôlait Fenix International, la maison mère d’OnlyFans, depuis 2018. Reuters et la BBC ont rappelé ce que cette trajectoire avait produit en moins d’une décennie : non pas seulement un site prospère, mais une entreprise devenue centrale dans l’économie mondiale des contenus payants pour adultes.
Cette centralité se mesure d’abord par les chiffres. Les documents déposés par Fenix International au registre britannique Companies House indiquent que, pour l’exercice clos au 30 novembre 2023, la plateforme revendiquait plus de 4,1 millions de comptes créateurs et plus de 305 millions de comptes abonnés. Les paiements bruts y atteignaient 6,6 milliards de dollars, tandis que la commission prélevée par la plateforme demeurait fixée à 20 pour cent. Ces données ne disent pas tout du phénomène, mais elles suffisent à en fixer l’échelle. OnlyFans n’est plus une marge d’internet. C’est une place de marché de taille mondiale.
Ce poids économique explique en partie la force du choc politique que provoque aujourd’hui la disparition de son propriétaire. Tant que Leonid Radvinsky restait une figure lointaine, presque abstraite, la discussion pouvait se disperser entre fascination, indignation et folklore numérique. Sa mort oblige à regarder l’entreprise autrement. Qui gouvernera demain une plateforme aussi rentable que contestée ? Qui arbitrera ses rapports avec les régulateurs et ses obligations de conformité ? De plus, qui décidera de sa stratégie de modération et, le cas échéant, d’éventuelles discussions de cession déjà évoquées avant cette disparition ? À ce stade, rien ne permet de répondre avec certitude. Mais cette incertitude n’a rien d’anecdotique. Elle touche au centre de gravité d’un groupe dont les choix pèsent sur des millions de trajectoires individuelles.
Pourquoi la France a décidé de regarder l’écosystème OnlyFans et MYM de plus près
En France, cette séquence intervient alors que les institutions ont commencé à nommer plus directement le problème. Le 10 février 2026, le Sénat a adopté en première lecture une proposition de loi. Celle-ci vise à lutter contre l’exploitation sexuelle en ligne. Le texte a été déposé le même jour à l’Assemblée nationale, sous le numéro 2462, après engagement de la procédure accélérée. Ce que les sénateurs cherchent à viser, ce ne sont pas seulement des contenus ni des comportements individuels. C’est un écosystème où interviennent plateformes, agents, recruteurs et gestionnaires de comptes. De plus, divers intermédiaires participent à cette économie. Autrement dit, c’est toute une économie de la mise en circulation de l’intime.
Le sujet est délicat parce qu’il se tient à la frontière de plusieurs catégories juridiques qui ne coïncident plus. En 2022, la Cour de cassation a jugé que diffuser en ligne des contenus sexuels personnalisés n’était pas de la prostitution. Cela inclut les diffusions en direct et contre rémunération, tant qu’il n’existe aucun contact physique. Cette décision n’a pas clos le débat. Elle l’a déplacé. Depuis lors, le législateur français fait face à une réalité inconfortable. Une activité peut être massivement monétisée et encadrée par des intermédiaires. Elle est aussi organisée selon des logiques de rendement. Cependant, elle n’entre pas pleinement dans les qualifications que le droit utilisait longtemps.
Le compte rendu de la séance du Sénat dit bien ce déplacement. Plusieurs orateurs ont insisté sur le recentrage du texte. Celui-ci est axé sur l’« exploitation sexuelle en ligne ». Il ne se concentre pas uniquement sur la sanction d’adultes consentants. La sénatrice Laurence Rossignol a résumé ce changement. Elle a observé que « l’essentiel du business du sexe s’est déplacé sur internet ». D’autres intervenants ont mis l’accent sur les mineurs, sur les contrôles d’âge jugés contournables et sur le rôle des managers ou agents qui prélèvent une part importante des gains. Autrement dit, le débat parlementaire ne porte plus seulement sur des contenus. Il porte sur l’organisation économique qui les entoure.
C’est à cet endroit que la régulation OnlyFans France devient un objet d’intérêt général. Elle ne consiste pas seulement à se demander si la plateforme choque, protège ou enrichit. Elle oblige à examiner les zones grises. Celles-ci croisent droit pénal, droit du numérique et droit du travail. De plus, elles concernent la protection de l’enfance et la responsabilité des intermédiaires. Les promoteurs du texte sénatorial invoquent la lutte contre l’exploitation sexuelle en ligne. Leurs contradicteurs craignent un dispositif trop large. Il pourrait rendre plus précaires celles et ceux concernés. De plus, cela affecterait ceux qui tirent déjà leurs revenus de ces plateformes. Les deux arguments doivent être entendus. L’un rappelle qu’une économie numérique peut organiser la dépendance sous couvert d’autonomie. L’autre souligne qu’une mauvaise loi peut déplacer la vulnérabilité sans la réduire.
La plateforme revendique des garde-fous, mais les autorités demandent désormais des preuves
Depuis plusieurs années, OnlyFans s’efforce de présenter son modèle comme celui d’une entreprise responsable. En effet, elle dispose de procédures de modération et de dispositifs de vérification d’âge. De plus, ses équipes de conformité sont capables de dialoguer avec les autorités. Dans ses documents publics, Fenix met en avant ses investissements techniques, ses coopérations institutionnelles et sa volonté de prévenir les abus. Cette stratégie de légitimation n’a pourtant pas suffi à desserrer l’étau réglementaire.
Le précédent britannique l’a montré avec netteté. En mars 2025, l’Ofcom a infligé à Fenix International une amende de 1,05 million de livres pour avoir transmis des informations inexactes sur ses dispositifs de vérification de l’âge. Le grief n’était pas symbolique. Il portait sur un point cardinal du débat public : la capacité réelle de la plateforme à empêcher l’accès des mineurs à certains contenus. Dans une économie où la réputation repose en partie sur la promesse d’un environnement contrôlé, la question change. Il ne s’agit plus seulement de proclamer des garde-fous. Elle est de les démontrer, de les documenter, de les soumettre à vérification.
Cette évolution compte. Elle dit quelque chose de plus large sur le gouvernement des plateformes. Pendant longtemps, les grands services numériques répondaient aux critiques par des engagements généraux, des chartes et des annonces de principe. Cependant, le temps est venu où les autorités réclament des procédures traçables. Elles demandent aussi des réponses exactes, des audits et, au besoin, des sanctions. Sur ce terrain, OnlyFans n’est pas seulement jugée à partir de la nature des contenus qui circulent sur son site. Elle l’est à partir de la robustesse des mécanismes qu’elle affirme mettre en œuvre.
La mort de Leonid Radvinsky survient donc au moment précis où la gouvernance d’OnlyFans cesse d’être une affaire interne. La plateforme doit à la fois rassurer ses partenaires, répondre aux régulateurs et tenir un modèle économique qui reste extraordinairement lucratif. Or plus elle cherche à se présenter comme une entreprise technologique comparable aux autres acteurs de la creator economy, plus elle se heurte à la singularité persistante de son marché, à ses controverses propres et aux exigences politiques particulières qu’il suscite.
OnlyFans a déplacé la frontière entre influence, travail de plateforme et sexualité marchande
La singularité d’OnlyFans tient à ce qu’elle a mêlé plusieurs univers qui, jusqu’alors, se distinguaient davantage. La plateforme a intégré à l’économie des créateurs la logique de l’abonnement et la promesse de la communauté. Elle a également repris la valorisation de l’attention. Elle a repris aux réseaux sociaux l’illusion d’une proximité continue entre l’émetteur et son public. Elle a repris au travail de plateforme la dissémination du risque sur des individus formellement indépendants. Ces derniers sont chargés d’assumer eux-mêmes leur visibilité, leur cadence, leur promotion et leur usure. Enfin, elle a fait de la sexualité marchande le moteur d’une rentabilité exceptionnelle.
C’est cette hybridation qui rend son analyse si nécessaire. Parler d’OnlyFans, ce n’est pas seulement parler de contenus pour adultes. C’est parler d’une recomposition des statuts sociaux. La figure qui émerge sur ces plateformes n’est ni tout à fait salariée, ni tout à fait entrepreneuse. De plus, elle n’est pas non plus influenceuse au sens où l’entendait la décennie précédente. Elle est sommée d’être tout cela à la fois : productrice, commerciale, community manager, modératrice d’elle-même, gestionnaire de son image et, souvent, variable d’ajustement d’un système qui promet l’autonomie tout en intensifiant l’exposition.
Un rapport remis le 13 janvier 2026 au gouvernement par le député Arthur Delaporte et l’ancien député Stéphane Vojetta insistait précisément sur ce déplacement. Les deux rapporteurs recommandent de mieux encadrer le recrutement de créateurs de contenus pour adultes. En outre, les directs reposant sur des mécanismes de dons et de récompenses virtuelles sont concernés. De plus, les usages sexualisés de l’intelligence artificielle doivent être mieux régulés. Leur diagnostic mérite attention, car il montre que le débat ne porte plus sur une niche isolée. Il traite de l’extension d’une logique générale de marché. Dans cette logique, la visibilité devient une condition de revenu. Par ailleurs, elle représente parfois une forme de contrainte diffuse.
Il faut ici se garder de l’amalgame. Tous les créateurs ne relèvent pas des mêmes pratiques, des mêmes contraintes ni des mêmes trajectoires. C’est même l’une des difficultés majeures pour le droit comme pour le débat public. Il s’agit de penser ensemble des situations très différentes sans les confondre. De plus, il faut reconnaître que la structure économique de la plateforme peut produire des formes de pression comparables. Mais cette diversité n’efface pas la question sociale centrale.
Une plateforme comme OnlyFans peut offrir à certaines personnes des ressources réelles, parfois décisives. Elle peut aussi installer une dépendance aiguë à la demande et aux sollicitations incessantes. De plus, elle impose des horaires éclatés et des objectifs implicites de performance. Des intermédiaires professionnalisent la gestion des comptes tout en captant une part du revenu ou du pouvoir de décision. Le travail numérique OnlyFans, sous son apparente liberté, révèle ainsi un vieux problème sous des formes nouvelles : celui d’une autonomie qui se paie très cher quand elle ne s’appuie sur aucune protection collective solide.
Après Radvinsky, ce n’est pas une page qui se tourne mais une question qui demeure
Il serait tentant de faire de la mort de Leonid Radvinsky le symbole commode d’une fin de cycle. Ce serait simplifier à l’excès. Sa disparition ne change ni l’existence d’une demande mondiale, ni la rentabilité du modèle. De plus, elle n’affecte pas les usages installés, ni les contradictions que la plateforme a portées à une intensité inédite. Elle ne permet pas davantage de conclure, à ce jour, à une inflexion certaine de la stratégie d’OnlyFans. En outre, cela concerne une vente ou un durcissement de la conformité. Cela implique une redéfinition plus large de son identité d’entreprise.
En revanche, elle agit comme un révélateur. Elle ôte au débat la part de mystère biographique qui entourait le propriétaire et remet au premier plan les questions essentielles. Qui fixe les règles dans cette économie de l’intime numérisé ? Qui bénéficie réellement de la valeur créée ? Quels garde-fous sont vérifiables et lesquels relèvent encore de l’affichage ? Et jusqu’où les États sont-ils prêts à aller pour encadrer un secteur qui ne peut plus être traité comme une simple curiosité du web, mais pas davantage comme un service numérique ordinaire ?
C’est en cela que cette mort constitue un fait politique. Elle ne raconte pas seulement le destin d’un homme discret devenu milliardaire. Elle oblige à regarder en face une infrastructure sociale devenue trop vaste pour être renvoyée à la marge. De plus, elle est trop ambivalente pour être célébrée. Par ailleurs, elle est trop puissante pour être laissée aux seules règles qu’elle se donne à elle-même.
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