Christopher Nolan face à Homère : ce que l’IMAX gagne et perd dans le grand retour d’Ulysse jusqu’à Ithaque

Matt Damon au Festival du cinéma de Venise, en 2009. L’acteur porte ici le visage d’Ulysse, héros épuisé par la guerre et le retour. Crédits : Nicolas Genin ; recadrage Zerorules677 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Matt Damon au Festival du cinéma de Venise, en 2009. L’acteur porte ici le visage d’Ulysse, héros épuisé par la guerre et le retour. Crédits : Nicolas Genin ; recadrage Zerorules677 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Sorti en France le 15 juillet 2026, L’Odyssée de Christopher Nolan dure 172 minutes. Cette fresque tournée pour l’IMAX transforme le retour d’Ulysse. Matt Damon porte un voyage où le fracas de la guerre, les monstres et l’attente d’Ithaque se répondent. Le spectacle impressionne. Mais l’enjeu décisif reste ailleurs : cette ampleur technique rend-elle sensibles la ruse, la mémoire et le désir du foyer qui animent Homère ?

Un retour d’Ulysse taillé pour l’IMAX

Le film suit Ulysse après dix années de guerre devant Troie. Le roi d’Ithaque veut retrouver Pénélope, interprétée par Anne Hathaway, et leur fils Télémaque, joué par Tom Holland. Pendant son absence, le prétendant Antinoos, auquel Robert Pattinson prête ses traits, cherche à imposer son pouvoir. Le récit alterne ainsi le voyage en Méditerranée et la résistance menée au palais. Il ne réduit pas le poème à une succession de créatures et de naufrages.

Universal Pictures présente le film comme le premier entièrement tourné avec des caméras IMAX argentiques. Le studio annonce sa sortie américaine le 17 juillet, deux jours après la France. Le format n’est pas un simple argument de promotion. Les décors naturels, les effets pratiques et la pellicule donnent du poids à la mer et aux corps. Ils ancrent aussi les machines de guerre dans la matière. Chez Nolan, le merveilleux doit d’abord résister au regard comme une matière.

Cette matérialité produit les morceaux de bravoure attendus. Elle rend aussi le voyage pénible : les paysages immenses ne sont pas des cartes postales, mais des distances à franchir. Le gigantisme trouve là sa justification, lorsqu’il fait sentir l’épuisement d’un homme que la victoire n’a pas rendu intact. Il atteint sa limite quand chaque épisode réclame la même intensité. Le retour au foyer peine alors à ménager une échelle plus intime.

Christopher Nolan au BFI Southbank, en février 2024. Le réalisateur observe la salle avant un échange consacré à son cinéma monumental. Crédits : Raph_PH / Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
Christopher Nolan au BFI Southbank, en février 2024. Le réalisateur observe la salle avant un échange consacré à son cinéma monumental. Crédits : Raph_PH / Wikimedia Commons, CC BY 2.0.

Nolan ne trahit pas la structure d’Homère

La narration non linéaire ressemble à une signature de Christopher Nolan, mais elle n’est pas étrangère au texte antique. Dans le poème attribué à Homère, l’action commence au milieu de l’histoire. Les premiers chants suivent Télémaque, puis Ulysse raconte lui-même une grande partie de ses épreuves aux Phéaciens. Le film pousse ce principe plus loin, avec des souvenirs enchâssés et des passages répétés d’Ithaque au voyage. Il amplifie donc une construction déjà fondée sur le retard, le récit et la mémoire.

Ce choix donne une forme au trouble d’Ulysse, qui ne quitte jamais vraiment la guerre. Il peut aussi dissoudre le présent. La critique de Variety voit dans ces allers-retours une traduction efficace de sa désorientation. Elle estime néanmoins qu’ils affaiblissent parfois l’attente du retour. C’est le paradoxe central du film. Plus le montage rend le trajet vertigineux, plus il doit préserver la simplicité de son but.

Zendaya au Comic-Con de San Diego, en 2016. Dans ‘L’Odyssée’, elle incarne une Athéna maintenue à la frontière du divin et du monde sensible. Crédits : Gage Skidmore / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.
Zendaya au Comic-Con de San Diego, en 2016. Dans ‘L’Odyssée’, elle incarne une Athéna maintenue à la frontière du divin et du monde sensible. Crédits : Gage Skidmore / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Athéna, incarnée par Zendaya, demeure à la lisière de cette architecture. Le traitement naturaliste relevé par Screen Daily donne aux puissances divines et aux monstres une présence tangible. Il évite le kitsch, mais atténue aussi le mystère d’un monde où les dieux changent constamment le cours des vies humaines. Nolan gagne en crédibilité physique ce qu’il risque de perdre en étrangeté sacrée.

Polyphème et Circé, deux épreuves décisives

L’épisode du Cyclope mesure mieux que tout autre la fidélité profonde de l’adaptation. Chez Homère, Ulysse ne triomphe pas par la force : il enivre Polyphème, se nomme Personne et cache ses hommes sous les béliers. Sa victoire tient à la langue et à la ruse, avant que son orgueil ne le pousse à révéler son identité. Le spectacle doit conserver cette ambivalence. L’intelligence sauve le héros, mais sa vanité le condamne à errer davantage.

Le film traite Polyphème comme une menace de cinéma de monstres et Circé comme une séquence plus sensuelle et inquiétante. Télérama salue précisément ces deux passages, ainsi que le cheval de Troie, tout en reconnaissant que le voyage perd parfois ses repères. Le constat est juste : Nolan excelle quand un mythe devient un espace, un son et un danger immédiat. Il convainc moins lorsque l’épisode devrait laisser place au silence nécessaire pour en mesurer les conséquences.

Lupita Nyong’o lors du gala d’ouverture de la Berlinale 2024. Son visage rejoint une distribution où chaque apparition doit trouver sa place dans l’épopée. Crédits : Martin Kraft / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Lupita Nyong’o lors du gala d’ouverture de la Berlinale 2024. Son visage rejoint une distribution où chaque apparition doit trouver sa place dans l’épopée. Crédits : Martin Kraft / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Le cheval de Troie rappelle par ailleurs que Nolan adapte plus largement la mémoire du cycle troyen. Dans L’Odyssée, sa ruse est racontée après la chute de la ville ; elle ne constitue pas une étape du voyage maritime. L’intégrer pleinement montre ce qu’Ulysse rapporte avec lui. Sa victoire repose sur la tromperie et porte un héritage de morts. L’historien grec Patrice Brun le souligne dans une tribune publiée par Libération. Une adaptation se juge aussi comme une recréation de son époque, non comme un relevé d’écarts au texte.

À Ithaque, l’émotion change d’échelle

Le véritable adversaire du film n’est donc pas Homère, mais sa propre puissance. À Ithaque, Pénélope ne se contente pas d’attendre. Elle retarde les prétendants, protège la continuité du royaume et éprouve l’homme qui revient. Anne Hathaway doit faire exister cette intelligence dans les intervalles d’un montage dominé par le périple. Le grand format devient alors moins utile. Un regard, une hésitation ou une parole retenue devraient reprendre le dessus.

Anne Hathaway à Los Angeles, en 2008. Dans le rôle de Pénélope, elle défend une intelligence patiente face au tumulte du voyage d’Ulysse. Crédits : Anthony Citrano / Wikimedia Commons, CC BY 2.0.
Anne Hathaway à Los Angeles, en 2008. Dans le rôle de Pénélope, elle défend une intelligence patiente face au tumulte du voyage d’Ulysse. Crédits : Anthony Citrano / Wikimedia Commons, CC BY 2.0.

La reconnaissance finale d’Ulysse, dans le chant XXIII, repose sur le secret d’un lit construit autour d’un olivier enraciné. Pénélope ne cède ni à l’apparence ni au récit des autres : elle vérifie une mémoire partagée. Cette scène résume la morale la plus concrète de L’Odyssée. Revenir ne suffit pas. Il faut encore prouver que l’on appartient au foyer et accepter que celui-ci a continué d’exister en votre absence.

Tom Holland au Comic-Con de San Diego, en 2016. Son Télémaque grandit dans l’ombre d’un père devenu légende avant d’être un souvenir. Crédits : Gage Skidmore / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.
Tom Holland au Comic-Con de San Diego, en 2016. Son Télémaque grandit dans l’ombre d’un père devenu légende avant d’être un souvenir. Crédits : Gage Skidmore / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Télémaque porte l’autre moitié de cette attente. Son enquête ouvre le poème avant que son père n’apparaisse et transforme le retour en question de filiation. Tom Holland incarne un fils qui connaît surtout Ulysse par sa réputation. Lorsque le film donne du temps à cette incertitude, il rappelle le coût domestique de la gloire. Elle laisse un enfant contraint de devenir adulte parmi des hommes qui occupent sa maison.

Robert Pattinson à la Berlinale 2017. Son Antinoos concentre la menace des prétendants qui assiègent le palais d’Ithaque. Crédits : Maximilian Bühn / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Robert Pattinson à la Berlinale 2017. Son Antinoos concentre la menace des prétendants qui assiègent le palais d’Ithaque. Crédits : Maximilian Bühn / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Face à lui, l’Antinoos de Robert Pattinson concentre la violence des prétendants. Leur pression ne relève pas seulement d’une rivalité amoureuse : elle menace la transmission du pouvoir et l’ordre de l’île. Les passages à Ithaque donnent ainsi une urgence politique au voyage. Ils empêchent le retour d’Ulysse de devenir une simple quête personnelle. Le principal prétendant, très appuyé, simplifie pourtant parfois cette lutte.

Derrière l’aventure, les séquelles de la guerre

Le rapprochement avec Oppenheimer n’est pas seulement affaire de démesure. L’Odyssée s’intéresse à ce qui subsiste après la victoire : la culpabilité, les morts et l’impossibilité de reprendre aussitôt sa place. Matt Damon compose moins un héros conquérant qu’un homme vieilli par la guerre. Cette fatigue donne au récit une lecture contemporaine. Le voyage devient une tentative de revenir parmi les vivants après avoir contribué à la destruction de Troie.

Charlize Theron au Festival de Cannes 2015. Sa Calypso offre à Ulysse l’immortalité, mais aussi l’oubli du foyer qu’il cherche encore. Crédits : Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.
Charlize Theron au Festival de Cannes 2015. Sa Calypso offre à Ulysse l’immortalité, mais aussi l’oubli du foyer qu’il cherche encore. Crédits : Georges Biard / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Calypso, interprétée par Charlize Theron, cristallise ce conflit. Elle offre l’arrêt, l’oubli et même l’immortalité, tandis qu’Ulysse regarde la mer et désire une demeure mortelle. Chez Homère, ce refus donne au retour sa valeur : le héros préfère une vie limitée auprès des siens à une éternité sans appartenance. Le film retrouve sa force quand l’immensité de son dispositif sert cette idée simple plutôt que de chercher à surpasser l’épisode précédent.

La distribution prestigieuse élargit encore ce monde, de Lupita Nyong’o à Elliot Page. Tous les visages ne disposent pourtant pas du même espace dramatique. Cette profusion nourrit l’épopée et en révèle le danger : un personnage peut devenir une apparition avant d’avoir imposé son enjeu. Les interprètes les plus mémorables n’ajoutent pas seulement du faste. Ils introduisent une résistance, une peur ou une contradiction dans la marche d’Ulysse.

Elliot Page au National Book Festival 2023. L’acteur rejoint une distribution prestigieuse dont la profusion nourrit autant qu’elle menace l’équilibre du récit. Crédits : Frypie / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Elliot Page au National Book Festival 2023. L’acteur rejoint une distribution prestigieuse dont la profusion nourrit autant qu’elle menace l’équilibre du récit. Crédits : Frypie / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Nolan ne glorifie pourtant pas la guerre sans réserve. Ses batailles et ses prouesses techniques procurent le plaisir attendu du grand spectacle. Le récit insiste cependant sur des survivants diminués et sur un ordre social à reconstruire. Cette tension est plus féconde qu’un message pacifiste plaqué : le film séduit par la puissance qu’il interroge. Reste qu’il ne résout pas toujours la contradiction entre la dénonciation du carnage et l’exaltation visuelle de ses machines.

Le film est-il à la hauteur de L’Odyssée ?

Les premiers verdicts dessinent moins un consensus qu’une ligne de fracture. Le Monde juge le grandiose peu convaincant. Télérama retient la réussite de plusieurs épisodes malgré une orientation parfois flottante. Screen Daily admire la densité physique du monde tout en trouvant l’ensemble moins agile sur le plan émotionnel. Variety, enfin, décrit une œuvre souvent éblouissante mais légèrement distante. Ces désaccords portent tous sur la même question : l’immersion suffit-elle à faire naître l’attachement ?

La réponse est nuancée. L’Odyssée de Christopher Nolan réussit comme cinéma de l’épreuve. La mer a un poids, les monstres une présence et la guerre une traîne morale. Elle est moins assurée quand le voyage aboutit à un lit immobile, une épouse prudente et un fils sans souvenirs. L’IMAX agrandit admirablement les obstacles ; il ne donne pas automatiquement plus de profondeur au retour.

Le film ne se mesure donc pas à Homère en reproduisant ses vingt-quatre chants. Il en déplace les forces vers les obsessions de Nolan : le temps brisé, la culpabilité et le retour impossible. Cette recréation perd une part de la souplesse et de l’intimité du poème. Elle en retrouve pourtant une intuition essentielle : une odyssée n’est pas la somme des exploits accomplis loin de chez soi. C’est l’épreuve qui consiste à savoir qui revient, et ce qui peut encore l’accueillir.

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Bande-annonce de L’odyssée

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.