Avec Notre Salut, Emmanuel Marre filme Vichy par les bureaux et la conscience trouble portée par Swann Arlaud

Swann Arlaud avance avec une gravité sans emphase. Cette retenue convient à un film où l’ambition administrative devient trouble moral.

Présenté en compétition officielle le 20 mai à Cannes, « Notre Salut » est le deuxième long métrage d’Emmanuel Marre. Il suit, dans la France de 1940, le parcours d’un petit fonctionnaire. Ce dernier trouve dans Vichy un terrain propice à son ascension. Porté par Swann Arlaud et nourri d’une archive familiale, le film s’attache moins aux sommets du régime qu’à ses bureaux, à ses routines et à la langue de l’administration.

Un film qui déplace le regard sur Vichy

C’est un choix de cadre autant qu’un choix moral. Avec « Notre Salut », Emmanuel Marre ne filme ni les grandes figures du pouvoir ni les emblèmes les plus attendus de la collaboration. Il s’attache à un homme de second rang, Henri Marre, qui entre dans l’Histoire discrètement. Non par le fracas des décisions spectaculaires, mais par l’usage appliqué des procédures.

La fiche du Festival de Cannes précise que le film, coproduit par la France et la Belgique, dure 155 minutes et situe son récit en septembre 1940. Henri arrive à Vichy sans fortune, loin de sa famille. Il a sous le bras un traité politique publié à compte d’auteur, intitulé Notre Salut. Tout l’enjeu est déjà là. Dans cette foi en l’efficacité. Dans cette conviction qu’une catastrophe nationale peut devenir une occasion personnelle. Dans cette manière, surtout, d’habiller l’ambition d’un vocabulaire de service.

Le sujet n’est pas neuf. La manière de l’aborder l’est davantage. Emmanuel Marre part d’une matière intime. Dans son entretien au Festival, il raconte que son arrière-grand-père fut fonctionnaire sous Vichy. Il ajoute qu’il subsistait dans la famille un livre, des lettres et une zone de silence. Le film ne se présente pourtant ni comme une enquête de filiation ni comme un procès domestique. Il transforme cette origine en question de cinéma et, plus largement, en question civique.

Ce déplacement est décisif. « Notre Salut » ne demande pas seulement ce que fut la collaboration. Il demande à quoi elle ressemble quand on l’observe à hauteur de bureau. Quand elle prend la forme d’un dossier à traiter, cela peut être une instruction à transmettre. De plus, il peut s’agir d’une compétence à faire valoir ou d’une promotion à saisir.

Le pouvoir gris des procédures

C’est là que le film se montre le plus troublant. Franceinfo décrit un glissement progressif du personnage vers des fonctions liées à l’encadrement de la main-d’œuvre, au recensement. De plus, il s’oriente vers le tri et l’acheminement dans un contexte où la politique antisémite de Vichy s’installe. Le récit, tel qu’il est présenté, ne repose pas sur une brusque conversion idéologique. Il montre au contraire une continuité de tâches, de réflexes et de justifications.

Cette continuité retire à la collaboration toute dimension commode. Elle ne la livre plus comme une exception monstrueuse, immédiatement repérable, mais comme une suite d’ajustements, d’obéissances, d’intérêts bien compris. « Notre Salut » ne prétend pas documenter à lui seul toute la complexité historique de Vichy. Il isole une mécanique. Il montre comment un régime devient praticable pour ceux qui ne se vivent pas eux-mêmes comme des bourreaux.

Le détour historique éclaire le propos. Les administrations de Vichy ne furent pas un simple décor autour des décisions politiques. Elles en furent l’un des instruments. La gestion de la main-d’œuvre et le contrôle croissant de la société ont produit un univers particulier. En outre, la montée des politiques de contrainte a engendré un monde où l’ordre et l’efficacité dominaient. Cependant, cette langue recouvrait des réalités de plus en plus violentes. Le film s’inscrit clairement dans cette perspective. Il ne cherche pas le spectaculaire. Il s’attache à l’ordinaire.

Swann Arlaud laisse affleurer une douceur de surface. Elle rend plus troublante la compromission ordinaire que le film d’Emmanuel Marre choisit d’observer.
Swann Arlaud laisse affleurer une douceur de surface. Elle rend plus troublante la compromission ordinaire que le film d’Emmanuel Marre choisit d’observer.

Le Festival de Cannes évoque une « proximité documentaire » et un « grotesque administratif » plutôt qu’une fresque historique. La formule éclaire le projet. Emmanuel Marre semble préférer les couloirs aux tribunes, les bureaux aux cérémonies, les compromis minuscules aux grandes déclarations. Les premiers retours décrivent ainsi une sensation d’étouffement plus durable que ne le permettraient des effets plus démonstratifs.

Sandrine Blancke prolonge la présence cannoise de Notre Salut. Sa visibilité publique rappelle que le film circule aussi par les réseaux et les apparitions.
Sandrine Blancke prolonge la présence cannoise de Notre Salut. Sa visibilité publique rappelle que le film circule aussi par les réseaux et les apparitions.

Dans ce cadre, le film convainc d’abord parce qu’il renonce à grossir les traits. Il ne fait pas du fonctionnaire une figure démoniaque d’emblée lisible. Il s’intéresse à une docilité active, à une disponibilité morale, à une manière de faire carrière dans un monde qui se décompose. Ce n’est pas un film à thèse. C’est un film d’observation.

Swann Arlaud, au plus près d’une conscience qui se dérobe

Encore fallait-il un acteur capable de tenir cette ambiguïté. Swann Arlaud, selon les premiers articles consacrés au film, compose ici un personnage sans surcharge. Le rôle exige de ne jamais absoudre Henri Marre, mais aussi de ne pas le réduire à une silhouette d’époque. Il faut qu’il reste un homme, sans quoi l’expérience proposée au spectateur perdrait sa force.

TF1 Info parle d’un « portrait étonnant d’un fonctionnaire de Vichy ». La formule résume assez bien ce que le film cherche. Non pas l’étrangeté absolue du mal, mais sa part familière. Ce n’est pas l’énigme d’un monstre, mais le parcours d’un homme qui s’adapte et s’élève. Ensuite, il se raconte qu’il sert un ordre nécessaire. Il découvre trop tard, ou pas du tout, ce qu’il a accepté de servir.

Swann Arlaud possède pour cela une qualité rare. Il sait faire exister l’opacité sans la rendre abstraite. Son jeu laisse affleurer le calcul, la faim de reconnaissance, le besoin de se croire légitime. Il ne plaque pas une psychologie. Il installe un mouvement. C’est ce mouvement qui intéresse Emmanuel Marre. Le passage de l’application à la compromission. L’instant où la compétence devient caution.

Sandrine Blancke accompagne un second temps de visibilité autour du film. L’instant inscrit Notre Salut dans la circulation rapide des images cannoises.
Sandrine Blancke accompagne un second temps de visibilité autour du film. L’instant inscrit Notre Salut dans la circulation rapide des images cannoises.

C’est en cela que « Notre Salut » excède le seul cadre du film historique. Il interroge une langue et un comportement. La langue de la nécessité, de l’ordre, du rendement. Le comportement de ceux qui ne se pensent jamais du côté de la faute, parce qu’ils se vivent comme des exécutants sérieux. Le cinéma a souvent représenté la barbarie par ses éclats. Emmanuel Marre la cherche, lui, dans sa prose.

Il y a là une ligne de crête délicate. Un film de ce type peut facilement se laisser enfermer dans la démonstration. À l’inverse, il peut aussi être fasciné par la grisaille des appareils d’État. À ce stade, Notre Salut paraît échapper à ce double piège. Le film garde son centre sur un homme, une trajectoire et des choix qui ne sont pas spectaculaires. Cependant, cela les rend d’autant plus dérangeants.

Une œuvre de mémoire, mais sans monumentalité

C’est peut-être ce qui distingue le plus nettement le film dans le paysage cannois. « Notre Salut » ne traite pas le passé comme un bloc sacré ni comme un décor prestigieux. Il le rend de nouveau embarrassant. Il rappelle que les régimes autoritaires n’avancent pas seulement par la ferveur idéologique ou la brutalité visible. Ils avancent aussi par la bonne tenue des bureaux, par les mots propres, par les carrières qu’ils offrent à ceux qui veulent compter.

Le titre lui-même résume cette ambiguïté. Il sonne comme une promesse collective, presque comme un mot d’ordre de redressement. Mais ce salut-là paraît d’abord celui d’un individu qui cherche à se refaire dans un monde défait. Le mot rassemble en façade. Il masque un intérêt, puis une compromission. Ce glissement donne au film une densité politique singulière.

L’affiche de Notre Salut condense une oppression lente plus qu’un décor historique. Elle annonce un récit administratif où la mémoire française devient inquiétude civique.
L’affiche de Notre Salut condense une oppression lente plus qu’un décor historique. Elle annonce un récit administratif où la mémoire française devient inquiétude civique.

Au bout du compte, Emmanuel Marre signe moins une leçon d’histoire qu’un film de vigilance. Il rappelle que les catastrophes politiques ne se présentent pas toujours sous le visage attendu de l’excès. Elles peuvent prendre celui de l’ordre, de la méthode et de l’ascension. C’est là que « Notre Salut » trouve sa portée la plus inquiétante.

Conférence de presse -NOTRE SALUT – Cannes 2026

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.