Naruto et Safine à Nice : violences filmées, argent du live et prudence judiciaire autour de Jean Pormanove

Une balance de justice symbolise le rôle du juge face aux dérives numériques. À Nice, le procès interroge la frontière entre spectacle en ligne, argent du live et violence punissable. Crédits : CC0 Public Domain photo via Renaissance Numérique.

Une balance de justice symbolise le rôle du juge face aux dérives numériques. À Nice, le procès interroge la frontière entre spectacle en ligne, argent du live et violence punissable. Crédits : CC0 Public Domain photo via Renaissance Numérique.

Owen Cenazandotti, alias Naruto, et Safine Hamadi, dit Safine, comparaissent ce lundi 6 juillet devant le tribunal correctionnel de Nice. Les deux streameurs sont jugés dans le dossier Jean Pormanove pour des violences en ligne présumées. Les poursuites visent aussi des diffusions d’images violentes et des faits d’abus de faiblesse. Le procès ne porte pas directement sur la mort de Raphaël Graven, survenue en août 2025.

Pourquoi Naruto et Safine sont jugés

Le dossier ouvert à Nice vise d’abord des faits antérieurs ou liés aux lives diffusés depuis un local de Contes, près de Nice. Dans un communiqué repris in extenso par Les Petites Affiches, le procureur de la République Damien Martinelli a détaillé les qualifications retenues. Elles incluent des violences en réunion sans ITT sur Raphaël Graven. Elles visent aussi Stéphane G., surnommé Coudoux, comme personne vulnérable. Le parquet cite encore la diffusion d’enregistrements d’images de violences. Il retient aussi des provocations à la haine ou à la violence liées au handicap ou à l’orientation sexuelle. S’y ajoutent des violences sur mineurs, des abus de faiblesse et des outrages.

L’enquête initiale a été ouverte le 16 décembre 2024, après la publication par Mediapart d’éléments sur des vidéos diffusées sur Kick. Le parquet de Nice a ensuite confié les investigations au service local de police judiciaire. Une perquisition du local de tournage de Contes a suivi le 8 janvier 2025, avec la saisie de matériel informatique et audiovisuel.

À ce stade, Naruto et Safine restent des prévenus. Les faits reprochés doivent être examinés par le tribunal. La présomption d’innocence s’applique jusqu’à une éventuelle condamnation définitive.

Un procès distinct de la mort de Jean Pormanove

La précision est essentielle dans cette affaire très exposée. Le procès Naruto Safine ne juge pas une responsabilité directe dans la mort de Jean Pormanove. Raphaël Graven, 46 ans, est mort le 18 août 2025 pendant un live à Contes. Selon le parquet de Nice, l’autopsie n’a pas établi d’origine traumatique du décès. Elle n’a pas non plus établi de lien avec l’intervention d’un tiers.

Les analyses complémentaires citées par le parquet ont plutôt mis en avant une fonction cardio-vasculaire déficiente et instable. Elles mentionnent aussi une hyperthyroïdie et d’autres troubles médicaux. Cette conclusion ne ferme pas le débat public sur les conditions des lives. Elle impose toutefois de distinguer le décès des poursuites correctionnelles examinées à Nice.

Dans son article du jour, Le HuffPost avec AFP rappelle l’horaire annoncé de l’audience. Elle devait s’ouvrir à 13 h 30 devant le tribunal correctionnel de Nice. L’AFP indique aussi que les deux hommes doivent répondre de faits visant Raphaël Graven et deux autres personnes. Ces faits portent sur les mois précédant le décès.

Violences, images et vulnérabilité au cœur du dossier

Le cœur judiciaire du dossier tient à une question précise. Des scènes présentées comme scénarisées, consenties ou rémunérées peuvent-elles constituer des infractions ? La réponse dépend notamment de la vulnérabilité des personnes filmées et d’une éventuelle relation de dépendance économique ou sociale.

Le parquet dit s’appuyer sur l’exploitation des enregistrements saisis. Il y voit des scènes susceptibles de relever de violences sur mineurs, de violences sur une personne vulnérable et d’humiliations discriminatoires. Raphaël Graven ou Stéphane G. feraient partie des personnes visées. L’enjeu, pour le tribunal, sera moins de rejouer ces séquences que d’en apprécier la qualification pénale. Il devra aussi examiner le contexte de diffusion et l’éventuelle vulnérabilité des personnes filmées.

Les deux prévenus ont déjà présenté une partie des scènes comme des mises en scène. Le communiqué du parquet rapporte que Safine H. s’est décrit comme animateur de la chaîne, tandis qu’Owen C. aurait géré l’aspect technique et la diffusion. Le même texte indique que Safine H. a reconnu, avec le recul, la violence et l’humiliation attachées à certaines séquences, quand Owen C. contestait le caractère violent ou humiliant de plusieurs scènes tout en reconnaissant certains propos insultants.

L’argent du live, autre enjeu de l’audience

L’affaire Jean Pormanove dépasse le seul récit de faits violents en ligne parce qu’elle touche à la monétisation de ces contenus. Selon le parquet de Nice, les flux financiers examinés ont mis en évidence des montants importants. Ils seraient liés à l’activité de la chaîne et de ses protagonistes.

Entre 2021 et 2025, Raphaël Graven aurait perçu près de 140 000 euros via une société créée en 2020. Environ 125 000 euros auraient aussi transité par ses comptes personnels depuis des plateformes et des sociétés, toujours selon le parquet. Sur la même période élargie, Owen C. aurait perçu près de 460 000 euros entre 2022 et 2025. Safine H. aurait reçu plus de 200 000 euros entre 2021 et 2025.

Ces chiffres expliquent pourquoi l’audience intéresse au-delà du prétoire. Elle doit éclairer la frontière entre divertissement rémunéré, consentement revendiqué et exploitation possible de situations de fragilité. Le dossier pose aussi la question de la responsabilité des plateformes lorsque des contenus violents ou humiliants créent de l’audience et des revenus.

Kick, une procédure parallèle à ne pas confondre

La plateforme Kick est présente dans l’arrière-plan du dossier, mais elle ne se confond pas avec le procès de Nice. Le parquet de Nice a indiqué que l’office anti-cybercriminalité était aussi saisi par le parquet de Paris. Cette enquête distincte concerne la plateforme. Le HuffPost avec AFP rapporte qu’elle cherche notamment à déterminer le rôle de Kick dans la rémunération des streameurs. Elle examine aussi les freins mis aux dérives après le décès de Raphaël Graven.

Pour le lecteur, la séparation est importante. À Nice, le tribunal examine les faits reprochés à deux prévenus et la qualification pénale de scènes diffusées en ligne. À Paris, l’enquête concerne la plateforme et sa réaction face aux contenus signalés. Les deux volets relèvent du même choc public, mais pas du même objet judiciaire.

La famille demande un autre regard judiciaire

Un élément nouveau du jour pourrait peser sur l’ouverture de l’audience. Selon Libération, Lionel Graven, frère de Raphaël Graven, entend se constituer partie civile dans le procès. Le quotidien rapporte que ses avocates devaient demander un renvoi et l’ouverture d’une information judiciaire. Cette initiative des proches ne préjuge ni de la décision du tribunal ni de la suite donnée par le parquet.

À l’heure de la rédaction, aucune décision fiable sur un éventuel renvoi n’a été confirmée dans les sources consultées. Le déroulé précis de l’audience reste lui aussi à documenter. L’article doit donc rester prudent : le procès s’ouvre dans un contexte judiciaire mouvant. En revanche, les qualifications retenues sont établies par les sources judiciaires disponibles. La chronologie de l’enquête niçoise et la distinction avec la mort de Jean Pormanove le sont aussi.

Ce lundi, le tribunal de Nice doit donc trancher plus qu’un dossier de violences filmées. Il doit dire comment le droit pénal appréhende des lives où l’humiliation, l’argent, la vulnérabilité et la mise en scène se mêlent. La frontière entre spectacle consenti et atteinte punissable est au cœur de l’audience.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.