
Nadav Lapid pose avec l’Ours d’or reçu pour ‘Synonymes’ à la Berlinale 2019. Le trophée rappelle l’aura internationale d’un cinéaste happé par la controverse marseillaise. Crédits : Martin Kraft / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0.
Nadav Lapid ne participera pas au FID Marseille, où le cinéaste israélien devait siéger au jury en juillet 2026. Son retrait intervient après des appels au boycott culturel et le départ annoncé d’une dizaine de films. Une décision de festival devient ainsi un débat sur les artistes, les institutions et la guerre à Gaza dans la vie culturelle française.
Au FID Marseille, une présence devenue impossible
Le Festival international de cinéma de Marseille doit tenir sa 37e édition du 7 au 12 juillet 2026. Nadav Lapid y avait été invité comme membre du jury, selon Tsveta Dobreva, directrice du FID, citée par Le Monde. Plusieurs cinéastes sélectionnés, favorables au boycott culturel d’Israël, ont ensuite retiré leurs films ou menacé de le faire pour protester contre sa présence.
Dans un premier temps, le festival a envisagé une solution plus limitée : renoncer au jury et maintenir une projection du Policier. Ce premier long-métrage de Lapid devait être suivi d’une rencontre autour d’un livre d’entretiens. Mais la contestation s’est déplacée vers cette formule de repli. Interrogée par l’AFP, reprise notamment par L’Orient-Le Jour, la directrice du FID avance environ dix retraits sur 120 films programmés.
Nadav Lapid a finalement renoncé à venir, en expliquant ne pas vouloir mettre l’événement en difficulté. Le terme de censure, souvent mobilisé dans ce type de conflit, demande ici de la prudence : aucune interdiction publique n’a été établie. Les faits disponibles décrivent plutôt un retrait sous pression, dans une institution qui cherchait à préserver sa programmation et son fonctionnement.

Un cinéaste critique de son propre pays
Le paradoxe tient au profil même du réalisateur. Installé en France depuis 2021, Nadav Lapid critique vivement le gouvernement de Benyamin Netanyahou. Sa filmographie interroge aussi la société israélienne avec une grande rudesse. Synonymes a reçu l’Ours d’or à Berlin en 2019. Le Genou d’Ahed a obtenu le prix du jury à Cannes en 2021. Présenté en 2025, Oui est décrit par plusieurs sources comme une charge contre la radicalisation nationaliste en Israël après le 7-Octobre.
Cette trajectoire nourrit l’argument de ses soutiens : viser Lapid revient, selon eux, à effacer une voix qui critique déjà le pouvoir israélien. Dans un communiqué cité par l’AFP, le FID juge illégitime de rendre un cinéaste comptable de la politique de son gouvernement. Il défend aussi l’accueil de voix comme la sienne, quitte à les voir contestées ensuite.
La tribune publiée dans Le Monde le 9 juin prolonge cette ligne. Son titre parle d’une « faillite intellectuelle » du boycott visant Nadav Lapid. Elle ne règle pas le débat. Mais elle fixe une tension : un artiste peut-il être assimilé à un appareil d’État quand son œuvre s’y oppose frontalement ?
Ce que répondent les partisans du boycott
Les défenseurs du boycott culturel contestent cette lecture. Dans un texte publié le 8 juin sur le Club de Mediapart, le collectif La Palestine sauvera le cinéma défend une autre lecture. Selon lui, le refus de participer au FID ne vise ni la nationalité ni les opinions de Lapid. Il viserait les liens institutionnels qui entourent la circulation des œuvres.
Cette position repose sur une thèse plus large : les institutions, les financements et les festivals participent aussi à la représentation internationale des États. La difficulté commence quand cette logique rencontre un cas individuel. Ici, un cinéaste critique du gouvernement israélien voit ses soutiens refuser toute réduction à une identité ou à une ligne de financement.
La question que les festivals ne peuvent plus éviter
L’affaire Nadav Lapid n’est pas isolée. Elle survient dans un monde culturel français traversé par la guerre à Gaza et les appels au boycott d’Israël. Les institutions craignent aussi de devenir le théâtre de conflits politiques qu’elles ne maîtrisent pas. Pour un festival, programmer ne consiste plus seulement à choisir des films. Il faut aussi anticiper les conditions publiques dans lesquelles ces films seront vus.
Cette pression produit deux risques opposés. Le premier serait de traiter tout boycott comme une intimidation illégitime et d’écarter la colère politique qui l’alimente. Le second serait de laisser la logique du retrait décider à la place de la discussion. Les œuvres disparaîtraient alors avant même que le public puisse les entendre, les critiquer ou les contredire.

Le FID se trouve précisément dans cet entre-deux. Sa direction dit être opposée au boycott culturel tout en reconnaissant le droit de chaque cinéaste à retirer son film. Les opposants à Lapid revendiquent un refus politique, tandis que ses soutiens dénoncent un effacement d’artiste. Entre ces deux formulations, la conséquence concrète est déjà connue. Le jury est recomposé, la rencontre annulée et le débat déplacé hors de la salle où il aurait pu se tenir.
Un cas-limite du boycott culturel
Le cas Lapid oblige à distinguer plusieurs niveaux souvent confondus. Au départ, il y a pourtant un fait précis. Un cinéaste invité comme juré au FID Marseille a renoncé à venir après des retraits de films et des appels au boycott. De cet épisode, avant l’ouverture du festival en juillet 2026, naît un débat plus large sur les limites de la pression culturelle. Boycotter une institution financée ou pilotée par un État n’a pas le même sens que refuser un artiste en raison de sa nationalité. Contester un financement public n’a pas le même sens que demander le retrait d’une œuvre. Et soutenir la cause palestinienne n’impose pas mécaniquement de faire taire les créateurs israéliens qui s’opposent à leur propre gouvernement.
C’est cette zone grise qui rend l’affaire si inflammable. Les partisans du boycott y voient une méthode de pression contre l’impunité politique. Les soutiens de Nadav Lapid y voient une contradiction intellectuelle. Elle consiste, selon eux, à priver d’espace un cinéaste qui fait de la critique d’Israël une matière centrale. Le FID Marseille, lui, en paie le prix institutionnel avant même l’ouverture de son édition 2026.
Au-delà du festival, la question reste entière. Si le boycott culturel veut peser sur les États, il doit dire avec précision ce qu’il vise. S’agit-il d’une nationalité, d’une institution, d’un financement, d’une propagande, d’une œuvre ou d’une présence ? Sans cette distinction, il risque de fragiliser les lieux mêmes où la critique politique peut encore se formuler publiquement.