À la BnF, un manuscrit inédit de Mozart révèle le compositeur professeur et ses leçons dans le Paris de 1778

Wolfgang Amadeus Mozart traverse l’article par un portrait posthume peint par Barbara Krafft en 1819. Ce visage tardif accompagne le retour d’un cahier de travail longtemps resté silencieux. Crédits : Barbara Krafft, via Wikimedia Commons (public domain).

Wolfgang Amadeus Mozart traverse l’article par un portrait posthume peint par Barbara Krafft en 1819. Ce visage tardif accompagne le retour d’un cahier de travail longtemps resté silencieux. Crédits : Barbara Krafft, via Wikimedia Commons (public domain).

Un cahier de 44 pages a été identifié dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. Il déplace le regard sur le dernier séjour parisien de Mozart en 1778. Au lieu d’ajouter simplement des pages inédites au catalogue du compositeur, il montre Mozart au travail. Le musicien y apparaît professeur autant que créateur, dans un échange quotidien avec une élève aristocrate. Validé par le Mozarteum de Salzbourg, il contient des leçons de composition et sept pièces pour flûte et harpe. Il sera dévoilé le 21 juin 2026 à la BnF Richelieu, avant une diffusion sur France Musique.

Un cahier anonyme devenu source majeure

La découverte tient d’abord à un geste de conservation. Le 2 février 2026, François-Pierre Goy examine un cahier de musique anonyme de la fin du XVIIIe siècle. Il est alors conservateur chargé des collections antérieures à 1800 au département de la Musique de la BnF. Des indices graphiques, matériels et musicaux l’orientent vers une hypothèse rare : l’une des écritures pourrait être celle de Wolfgang Amadeus Mozart.

Selon la Bibliothèque nationale de France, cette première identification a été confirmée en interne par Laurence Decobert. La musicologue est une ancienne responsable de collections patrimoniales au département de la Musique. En avril, Armin Brinzing, directeur de la Bibliotheca Mozartiana du Mozarteum de Salzbourg, a validé l’attribution. L’institution présente désormais le cahier comme un manuscrit autographe inédit lié au séjour parisien du compositeur.

L’objet n’est pas un grand manuscrit de scène, ni une partition achevée destinée d’emblée à l’impression. C’est un cahier de travail, conservé dans les fonds de la BnF, où apparaissent des exercices de composition et des pièces brèves. Cette nature modeste explique son intérêt : elle documente le Mozart professeur, en train d’enseigner, de corriger et de proposer des idées musicales.

Leopold Mozart accompagne ses enfants Wolfgang Amadeus et Maria Anna dans une scène domestique où la musique devient apprentissage familial. L’image replace le jeune compositeur dans un monde de transmission, bien avant les leçons parisiennes de 1778. Crédits : SCODE / Lille norske leksikon.
Leopold Mozart accompagne ses enfants Wolfgang Amadeus et Maria Anna dans une scène domestique où la musique devient apprentissage familial. L’image replace le jeune compositeur dans un monde de transmission, bien avant les leçons parisiennes de 1778. Crédits : SCODE / Lille norske leksikon.

Ce que le manuscrit dit de Paris en 1778

Le cahier renvoie au dernier séjour de Mozart à Paris, de mars à septembre 1778. Il concerne Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes, harpiste accomplie et fille du duc de Guînes. Son père est aussi flûtiste et commanditaire du Concerto pour flûte et harpe KV 299. D’après la BnF, Mozart lui donne alors des leçons quotidiennes de composition, de mai à juillet.

Le document rassemble sept pièces pour flûte et harpe, ainsi que des exercices. Six pièces sont complètes, selon la BnF ; la dernière est restée inachevée, indiquent les éléments repris par l’AFP. Le point décisif est ailleurs : les mains de Mozart et de son élève s’y mêlent dans des proportions variables. Le cahier n’est donc pas un recueil de sept œuvres entièrement composées par Mozart. Il témoigne plutôt d’une transmission, avec ses essais, ses corrections et ses zones partagées.

Cette nuance fait l’intérêt musicologique du manuscrit. Dans ses lettres, Mozart juge sévèrement les capacités de composition de son élève. Ce regard ne suffit plus à résumer la relation pédagogique. La BnF souligne que les pièces partent toujours d’une idée proposée par Mozart, mais qu’elles laissent voir un travail conjoint. Pour l’histoire de la musique, le cahier ajoute donc moins un « chef-d’œuvre retrouvé ». Il apporte surtout un document précis sur une pratique d’enseignement.

De la réserve au pupitre

La trajectoire du cahier raconte aussi comment un document peut changer de sens dans une collection. La BnF le rapproche de partitions confisquées en 1794 au domicile du duc de Guînes. Pendant la Révolution française, ces partitions sont entrées dans les collections publiques. Des marques matérielles le relient notamment à une copie française du Concerto pour flûte et harpe déjà repérée par les spécialistes.

Le lien avec le concerto KV 299 donne au manuscrit Mozart de la BnF une portée particulière. Le duc de Guînes jouait de la flûte, sa fille de la harpe. Les deux instruments structurent à la fois la commande du concerto et les exercices retrouvés. À Paris, la harpe est alors très présente dans les salons. Ces pages ouvrent une fenêtre sur un répertoire rare. Elles éclairent aussi un instrument que Mozart a peu servi en dehors de cette commande.

Le jeune Mozart tient un cahier de musique dans une miniature attribuée à Johann Eusebius Alphen. La pose, presque studieuse, dialogue avec le cahier retrouvé à la BnF et rappelle combien l’écriture musicale se transmet par gestes, corrections et reprises. Crédits : Johann Eusebius Alphen ; photo Elektromagikum / Wikimedia Commons (CC0).
Le jeune Mozart tient un cahier de musique dans une miniature attribuée à Johann Eusebius Alphen. La pose, presque studieuse, dialogue avec le cahier retrouvé à la BnF et rappelle combien l’écriture musicale se transmet par gestes, corrections et reprises. Crédits : Johann Eusebius Alphen ; photo Elektromagikum / Wikimedia Commons (CC0).

Le département de la Musique de la BnF conserve déjà un ensemble important de manuscrits autographes de Mozart. L’institution évoque 45 manuscrits musicaux, dont ceux de Don Giovanni et du Concerto pour piano no 23. Le nouveau cahier compte parmi les rares pièces qui appartiennent dès l’origine aux collections de la Bibliothèque nationale.

Une première écoute encadrée

La première interprétation publique est prévue dimanche 21 juin 2026 dans la salle Ovale de la BnF Richelieu. Radio France indique que Mathilde Caldérini jouera ces pages lors de la présentation du manuscrit. Elle est première flûte solo de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Elle sera accompagnée par Nicolas Tulliez, harpiste.

L’enregistrement sera diffusé le lendemain sur France Musique, selon un second communiqué de Radio France. Ces précisions font passer le cahier de l’archive au son. Un objet longtemps silencieux devient enfin audible. Pour autant, la présentation publique ne résume pas à elle seule la portée de la découverte.

Le Monde a assisté à la préparation musicale. Il décrit des pièces d’environ vingt minutes au total, proches d’un style galant, entre sérénade et suite de danses. Cette première écoute n’épuise pas l’intérêt du document. Elle le rend audible, mais l’enjeu principal reste l’accès à un Mozart de travail. Il est saisi dans un cadre d’enseignement, dans une capitale où il espérait encore relancer sa carrière.

Pourquoi la découverte compte

La rareté d’un manuscrit autographe inconnu de Mozart suffit à expliquer l’attention. Mais la portée du cahier tient surtout à ce qu’il ajoute au récit parisien de 1778. Cette année-là, le compositeur cherche des commandes et travaille pour des protecteurs. Il compose pour des instruments précis. Il se heurte aussi à un milieu qui ne répond pas à toutes ses attentes. Le manuscrit inscrit ces tensions dans des pages concrètes : du papier français, des exercices, des reprises, des mains alternées.

Il rappelle aussi que le patrimoine musical n’est pas seulement fait de partitions monumentales. Une source de travail peut modifier la compréhension d’une œuvre, d’un réseau social et d’un geste pédagogique. La BnF n’a pas encore mis en avant, dans les sources consultées, une notice de catalogue définitive propre à ce cahier. À ce stade, les informations les plus solides restent celles de l’institution. Elles se complètent avec les communiqués de Radio France et les reprises journalistiques qui documentent la présentation.

Pour les interprètes comme pour les chercheurs, la prudence est essentielle. Il ne s’agit pas d’ajouter sans réserve sept « nouvelles œuvres » au catalogue de Mozart. Il faut plutôt lire un manuscrit où une idée du maître devient exercice, dialogue et parfois morceau jouable. C’est précisément cette zone intermédiaire, entre la leçon et la musique, qui donne à la découverte sa valeur.

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.