Lion d’or à Jarmusch, onde de choc « Hind Rajab » : Venise 2025 en clair-obscur

Julia Roberts au Lido, Festival de Venise 2025. Un pas sûr, un sourire discret, la star capte la lumière du tapis rouge.

Clap de fin au Lido : samedi 6 septembre, le Festival de Venise 2025 a couronné le triptyque intime de Jim Jarmusch et mis en lumière The Voice of Hind Rajab. Au Festival de Venise, sous la présidence d’Alexander Payne, le jury a privilégié des récits politiques par la mise en scène. Voici les faits, les réactions et les enjeux qui dessinent la saison des prix et le paysage à venir des sorties.

Un palmarès qui privilégie les voix singulières

Le Festival du film de Venise a clôturé sa 82e édition. Celle-ci s’est distinguée par l’attention portée aux réalisateurs en marge. En effet, le festival a mis en lumière ceux qui sont éloignés des feux d’artifice. Le Lion d’or couronne Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch, triptyque discret et feutré qui suit des trajectoires familiales entre le Nord-Est américain, Dublin et Paris. Le Grand Prix du Jury (Lion d’argent) revient à The Voice of Hind Rajab de Kaouther Ben Hania, œuvre coup-de-poing sur la mémoire d’une enfant palestinienne tuée à Gaza en janvier 2024. Le Lion d’argent de la mise en scène distingue Benny Safdie pour The Smashing Machine, portrait de Mark Kerr, légende du MMA. Côté interprétation, la Coupe Volpi salue Toni Servillo (La grazia de Paolo Sorrentino) et Xin Zhilei (The Sun Rises on Us All de Cai Shangjun). Le Prix du scénario est attribué à Valérie Donzelli et Gilles Marchand pour À pied d’œuvre.

Un Lion d’or à la Mostra de Venise 2025 pour Jim Jarmusch

À 72 ans, Jim Jarmusch signe l’un de ses films les plus sobres. Father Mother Sister Brother se construit en trois mouvements Father, Mother, Sister & Brother qui composent un portrait familial en échos, d’une séquence à l’autre. La mise en scène privilégie les gestes, les silences, une musicalité retenue, fidèle à l’ascèse du cinéaste. Le casting est à l’avenant : Adam Driver, Cate Blanchett, Vicky Krieps, Tom Waits, Charlotte Rampling, Mayim Bialik, Indya Moore et Luka Sabbat se croisent sans jamais écraser le dispositif.

Le film est le fruit d’une coproduction États-Unis/Irlande/France, mêlant notamment Saint Laurent Productions (dirigée par Anthony Vaccarello) et la jeune société avignonnaise Scala Films. Un signe supplémentaire des passerelles désormais assumées entre mode et cinéma d’auteur. Après sa première mondiale au Lido, le long-métrage sortira en France le 7 janvier 2026. Sa distribution sera assurée par Les Films du Losange, tandis qu’une sortie américaine est prévue fin décembre 2025.

Sans effets d’annonce, Jarmusch rappelle que le politique peut affleurer sans slogans. Lors de la clôture, il a assumé une position simple : on peut faire un film « politique » en cultivant l’empathie et la connexion entre les êtres, sans discours martelés. Son triptyque, en embrassant des lieux et des classes sociales diverses, fait de ces fragmentations le véritable sujet.

« La voix de Hind Rajab » : l’onde de choc morale

Présenté en compétition, The Voice of Hind Rajab a bouleversé le public par sa forme : Kaouther Ben Hania reconstruit, à partir d’enregistrements d’appels, les dernières heures d’une fillette de six ans coincée dans une voiture au milieu des combats à Gaza. La réalisatrice choisit de laisser la violence hors-champ, concentrant le regard sur le bureau des opérateurs du Croissant-Rouge. Le film est accueilli par de longues ovations et repart avec le Lion d’argent – Grand Prix du Jury.

Porté par un soutien international (des producteurs et artistes hollywoodiens se sont associés au projet), le long-métrage rappelle le rôle des festivals : préserver des voix quand le fracas des armes brouille tout. La cinéaste a d’ailleurs dédié son prix aux équipes de secours, expliquant que le cinéma ne peut ni « ramener Hind », ni effacer les crimes, mais qu’il peut tenir mémoire. Sélectionné pour représenter la Tunisie aux Oscars 2026, le film est en quête de distributeurs en Europe et aux États-Unis.

Mise en scène, corps en lutte : Benny Safdie et Dwayne Johnson

Avec The Smashing Machine, Benny Safdie filme Dwayne Johnson à rebours de ses rôles héroïques. Ici, l’ex-catcheur campe Mark Kerr, star du MMA aux prises avec son corps et ses doutes. Le Lion d’argent de la mise en scène récompense un premier travail en solo pour le réalisateur. Il était longtemps associé à son frère. Le film, produit par A24, entend documenter les zones grises de la performance sportive : dépendances, blessures, prix de la gloire.

Acteurs et actrices : le retour en majesté de Toni Servillo, l’ascension de Xin Zhilei

La Coupe Volpi du meilleur acteur distingue Toni Servillo, président endeuillé dans La grazia de Paolo Sorrentino, film d’ouverture de cette Mostra. Le tandem Sorrentino/Servillo, révélation mondiale de La Grande Bellezza, il y a dix ans, trouve ici un écho mélancolique.

Côté meilleure actrice, la Chinoise Xin Zhilei est distinguée pour The Sun Rises on Us All de Cai Shangjun, tragédie morale sur le temps et la culpabilité.

Scénario, prix spéciaux et jeunes talents

Le Prix du scénario revient au duo Valérie Donzelli/Gilles Marchand pour À pied d’œuvre. Le Prix spécial du jury distingue Below the Clouds de Gianfranco Rosi, méditation documentaire tournée au pied du Vésuve. Le Prix Marcello Mastroianni du jeune interprète met en lumière Luna Wedler pour Silent Friend d’Ildikó Enyedi.

Glamour, mode et cinéma : le Festival de cinéma de Venise sous influence

Le film de clôture, vitrine française : « Chien 51 »

Hors compétition, la séance de clôture a mis à l’honneur Cédric Jimenez avec Chien 51 (Dog 51), thriller d’anticipation situé dans un Paris 2045 quadrillé par une IA nommée ALMA. Il réunit Gilles Lellouche, Adèle Exarchopoulos, Louis Garrel, Romain Duris, Valeria Bruni Tedeschi ou encore Stéphane Bak. Une carte de visite spectaculaire pour la production française, au croisement du polar et de la science-fiction.

Où se place le Lion d’or dans la trajectoire de Jarmusch ?

Le palmarès replace Jim Jarmusch au cœur du canon contemporain. Depuis Stranger Than Paradise (1984), le cinéaste explore la déambulation, l’elliptique et l’ironie douce. Father Mother Sister Brother prolonge cette veine : trois récits autonomes, reliés par un sens de l’épure, une direction d’acteurs millimétrée et une circulation transatlantique qui fait dialoguer New Jersey, Dublin et Paris. La musicalité marque de fabrique de l’auteur de Dead Man ou Only Lovers Left Alive s’entend ici dans la gestion des silences et des respirations, plus que dans la bande originale.

Le film s’inscrit aussi dans une trajectoire biographique : à 72 ans, Jarmusch affine une grammaire minimale qui refuse l’ostentation. Cette retenue a pu désarçonner une partie de la critique pendant le festival. Cependant, la vision d’ensemble, avec sa cohérence morale et formelle, a conquis le jury. Le Lion d’or valorise ainsi un cinéma d’attention et d’empathie, à rebours du spectaculaire.

Représenter la guerre : l’éthique du hors-champ

Avec The Voice of Hind Rajab, Kaouther Ben Hania choisit la pudeur et l’écoute. La violence reste hors-champ. Le film recompose les heures d’attente et d’appels d’une enfant de six ans. Elle est prise au piège à Gaza. Le geste est politique parce qu’il organise une perception : faire exister une voix, préserver une mémoire quand tout concourt à l’effacement. La projection a suscité une ovation de plus de vingt minutes, ce qui est rare. Cette intensité est notable pour un film refusant l’illustration crue.

Le projet a attiré des alliés de poids parmi eux, des artistes engagés et des producteurs internationaux, Joaquin Phoenix et Rooney Mara figurant au rang des co-producteurs sans dévier de sa ligne austère : un dispositif simple, un hors-champ chargé et une mise en présence des secours du Croissant-Rouge. La distinction par le Grand Prix confirme cet aspect. La forme devient aujourd’hui le lieu où se rejoue le débat démocratique. Cela est particulièrement vrai dans le cinéma de festival.

Dwayne Johnson, un corps en reconversion

Dans The Smashing Machine, Benny Safdie travaille l’intensité et la fragilité d’un corps-marque. Dwayne Johnson abandonne la panoplie du blockbuster. Il incarne désormais Mark Kerr, un athlète pris dans la logique de la performance. En outre, il est confronté à la douleur. Le film interroge ce que coûte la domination blessures, addictions, isolement et ce que la caméra peut ou non sauver. Le Lion d’argent de la mise en scène salue un premier geste en solo qui prolonge autrement l’énergie nerveuse de Good Time et Uncut Gems.

Marques, plateformes et coproductions : la nouvelle économie du Lido

Mostra 2025, tapis rouge. Silhouettes sculptées. La couture en étendard, au service des films, pas l’inverse.
Mostra 2025, tapis rouge. Silhouettes sculptées. La couture en étendard, au service des films, pas l’inverse.

Le tapis rouge comme caisse de résonance

Alicia Vikander au Festival de Venise 2025. Éclat sobre. Un tapis rouge où la forme dit le politique.
Alicia Vikander au Festival de Venise 2025. Éclat sobre. Un tapis rouge où la forme dit le politique.

Calendrier et circulation des œuvres

  • Father Mother Sister Brother : sortie États-Unis annoncée fin 2025 ; France le 7 janvier 2026.
  • The Voice of Hind Rajab : sélectionné pour représenter la Tunisie aux Oscars 2026 ; recherche active de distributeurs en Europe et États-Unis.
  • The Smashing Machine : sortie A24 à préciser selon territoires entre fin 2025 et 2026.
  • La grazia : circulation prioritaire en Italie à l’automne 2025, autres pays à confirmer.
  • Silent Friend et The Sun Rises on Us All : ventes internationales en cours, calendrier à affiner.

Ce mouvement illustre la temporalité décalée entre le temps festivalier et la rencontre avec le public. Les récompenses accélèrent la visibilité mais n’abolissent ni la complexité des marchés ni les stratégies par territoire.

Ce que révèle la 82e Mostra

  1. La centralité du politique par la forme : de Jarmusch à Ben Hania, la politique circule par les choix de mise en scène.
  2. Le rôle des coproductions transnationales : Father Mother Sister Brother articule financements et tournages sur plusieurs territoires, et consacre l’entrée des marques dans la production.
  3. Un tremplin pour la saison des prix : les récompenses placent déjà ces films dans le radar des Oscars et Césars.

Repères : dates, jury, contexte

  • Dates : du 27 août au 6 septembre 2025, au Lido de Venise.
  • Direction artistique : Alberto Barbera.
  • Président du jury (Compétition) : le cinéaste Alexander Payne.
  • Ouverture : La grazia de Paolo Sorrentino.
  • Clôture : Chien 51 de Cédric Jimenez.
  • Lions d’or d’honneur : Werner Herzog et Kim Novak.

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.