
Marjane Satrapi à Cannes en 2008, quand Persepolis a déjà fait d’elle une figure internationale du cinéma d’animation. Le portrait accompagne l’hommage à une artiste libre. Crédits : Georges Bird / Wikimedia Commons, CC BY 3.0.
Marjane Satrapi est morte à 56 ans, ont annoncé ses proches jeudi 4 juin 2026 par l’intermédiaire de l’AFP. L’autrice de Persepolis était devenue une figure de la bande dessinée, du cinéma et de la liberté de création. Les hommages reçus depuis dépassent la nécrologie culturelle : ils rappellent son lien constant avec l’Iran et les droits des femmes.
Une annonce confirmée, une cause à ne pas médicaliser
La mort de Marjane Satrapi a été annoncée jeudi matin par ses proches, puis relayée par Franceinfo à partir de l’AFP. L’artiste franco-iranienne avait 56 ans. Les mêmes proches ont associé sa disparition au deuil de Mattias Ripa, son mari, mort le 8 avril 2025.
Cette formulation appelle une prudence simple. À ce stade, aucune cause médicale du décès de Marjane Satrapi n’est établie publiquement dans les sources consultées. L’expression familiale dit une douleur intime ; elle ne doit pas être transformée en diagnostic. La nuance compte, car les recherches autour de la cause du décès se sont immédiatement mêlées à l’émotion suscitée par l’annonce.
Née à Rasht, en Iran, le 22 novembre 1969, Marjane Satrapi avait construit une œuvre à partir de l’exil et de l’enfance. Elle y ajoutait la rupture historique provoquée par la révolution islamique. Arrivée en France dans les années 1990, elle y est devenue l’une des voix les plus identifiées de la culture franco-iranienne. Sa notoriété restait rare pour une autrice de bande dessinée.
De l’Élysée au CNC, l’hommage à une figure publique
L’hommage officiel publié par l’Élysée insiste sur une artiste de la liberté. Il présente une figure de la culture française, tout en rappelant son histoire iranienne. La présidence y voit une créatrice qui a transformé une enfance marquée par l’Iran en récit lisible par un public mondial.
Cette reconnaissance institutionnelle ne tient pas seulement à la popularité de Persepolis. Elle souligne la place civique prise par Satrapi dans le débat public. L’artiste s’exprimait contre la République islamique d’Iran et en soutien au mouvement Femme, vie, liberté. Son refus de la Légion d’honneur, début 2025, avait déjà montré qu’elle ne séparait pas les gestes symboliques des positions politiques concrètes.

Le CNC a, lui, replacé Marjane Satrapi dans une trajectoire de cinéma. Son hommage rappelle le prix du jury obtenu à Cannes en 2007 pour Persepolis, coréalisé avec Vincent Paronnaud. Il cite aussi les deux César reçus en 2008 pour cette adaptation. Le film avait aussi été nommé aux Oscars dans la catégorie du meilleur film d’animation.
Persepolis, une œuvre intime devenue politique
Le premier tome de Persepolis paraît en 2000 à L’Association. Le livre raconte l’enfance de Marji en Iran, la révolution de 1979, la guerre, l’exil et l’apprentissage du regard critique. Son noir et blanc très lisible, presque dépouillé, a contribué à faire entrer un récit politique dans la mémoire intime de millions de lecteurs.
La force de l’œuvre tient à cette double échelle. Persepolis parle de l’Iran sans réduire les Iraniens à un régime. Le récit montre une famille, des contradictions, de l’humour, une adolescence, des peurs et des formes de résistance. C’est aussi pour cela que les hommages, depuis le 4 juin, ne reviennent pas seulement sur une carrière. Ils saluent la manière dont Satrapi a rendu visibles des vies souvent racontées de l’extérieur.

Le passage au cinéma a prolongé cette portée. À Cannes en 2007, Persepolis est présenté dans un contexte où les autorités iraniennes contestent sa sélection. Le succès public et critique du film installe Satrapi comme cinéaste, sans effacer son identité d’autrice. Sa filmographie poursuit ensuite ce déplacement. De Poulet aux prunes à The Voices, elle circule entre mémoire et humour noir. Radioactive et Paradis Paris prolongent ces portraits de femmes face à un monde contraint.
Des hommages qui racontent aussi une transmission
Les hommages venus du cinéma et de la bande dessinée composent un portrait plus personnel. Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni, liées à l’adaptation de Persepolis, incarnent cette circulation entre dessin, voix et écran. Les noms de Joann Sfar, Riad Sattouf, Christophe Blain, Jean-Christophe Menu ou Coco rappellent aussi une appartenance collective. Satrapi n’a pas été seulement une artiste consacrée par les institutions. Elle venait d’un écosystème qui a renouvelé la bande dessinée francophone au tournant des années 2000.
Cette dimension explique la tonalité particulière de la journée d’hommages. Il ne s’agit pas seulement de saluer une réussite internationale, mais de mesurer ce qu’une œuvre a rendu possible. Persepolis a ouvert un passage pour des récits autobiographiques, politiques et féminins qui n’avaient pas toujours leur place dans les grands circuits culturels. Son succès a montré qu’un dessin simple pouvait porter une pensée historique complexe sans perdre le lecteur.

France Télévisions a choisi de traduire cet hommage en programmation. Le groupe public a annoncé la diffusion de Persepolis sur France 5, vendredi 5 juin à 21 h 05. Il prévoit aussi sa mise à disposition pendant sept jours sur france.tv. Le geste est patrimonial autant qu’éditorial : remettre le film à l’antenne revient à replacer son récit dans l’actualité de la disparition.
L’Iran au cœur de l’héritage
L’engagement de Marjane Satrapi pour les femmes iraniennes donne aux hommages leur dimension la plus politique. Après la mort de Mahsa Amini en 2022, elle avait participé à la mise en récit et en images du mouvement Femme, vie, liberté. Le CNC rappelle qu’elle a dirigé l’ouvrage collectif du même nom. Ce travail prolongeait une œuvre déjà traversée par la répression, l’exil et la dignité.
Cette cohérence rend son héritage difficile à enfermer dans une seule catégorie. Marjane Satrapi était autrice, dessinatrice, réalisatrice, peintre, académicienne. Elle était aussi une passeuse entre l’Iran et la France, entre l’intime et le politique. Son trait d’enfance dialoguait avec la gravité de l’histoire. Les hommages rendus après sa mort disent d’abord cela : son œuvre avait fait de la liberté un sujet concret, lisible et partageable.