De La Princesse de Clèves aux luttes sociales, Marina Vlady incarne un siècle de cinéma et de combats publics

À Strasbourg, en 2009, Marina Vlady présente ‘Le Fol Enfant’, récit consacré à son fils. L’actrice et écrivaine y prolonge son travail de mémoire familiale. Crédits : Ji-Elle / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 Unported (also available under CC BY-SA 2.5, 2.0, 1.0 and GFDL 1.2 or later).

À Strasbourg, en 2009, Marina Vlady présente ‘Le Fol Enfant’, récit consacré à son fils. L’actrice et écrivaine y prolonge son travail de mémoire familiale. Crédits : Ji-Elle / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 Unported (also available under CC BY-SA 2.5, 2.0, 1.0 and GFDL 1.2 or later).

« C’est l’injustice qui me fait fonctionner », expliquait Marina Vlady en 2014. Elle revenait alors sur scène dans Le Cavalier seul, de Jacques Audiberti. Invitée sur France 2, la comédienne parlait autant de son métier que de ses engagements. Le texte, qui interroge les excès de la religion, lui donnait une nouvelle occasion de les réunir.

L’actrice, écrivaine et chanteuse est morte jeudi 24 septembre 2026, à 88 ans, a annoncé sa famille à l’AFP. Ses enfants ont précisé qu’elle s’était éteinte « chez elle, entourée de ses proches et de ses animaux ». La cause du décès n’a pas été communiquée. L’annonce familiale ne précise pas la localisation de son domicile ni les modalités des obsèques.

Revoir les films de Marina Vlady aujourd’hui permet de mesurer l’étendue de ses rôles. Le parcours va de La Princesse de Clèves à Deux ou trois choses que je sais d’elle. Sa trajectoire relie plusieurs pratiques artistiques. Elle part d’une enfance nourrie de culture russe, puis d’une carrière entre France et Italie. Elle se prolonge par des livres et des spectacles où elle reprend la parole en son nom. Ses engagements féministes et sociaux accompagnent ce parcours.

Une enfance russe, une carrière européenne

Née le 10 mai 1938 à Clichy, Catherine Marina de Poliakoff-Baïdaroff grandit dans une famille où l’art occupe une place quotidienne. Sa mère a été danseuse, son père chanteur lyrique avant de devenir ouvrier. Marina Vlady et ses trois sœurs, Olga Poliakoff, Odile Versois et Hélène Vallier, prennent le chemin du spectacle. Danse, chant et jeu font partie de leur apprentissage.

En 2015, Marina Vlady revenait sur cette éducation lors d’une rencontre avec la presse à Niort. La Nouvelle République rapporte sa formule : « L’art était notre religion. » Elle rappelait aussi que son père était arrivé en France en 1915 pour s’engager dans l’armée française. Ce repère distingue son histoire de celle d’une émigration uniquement consécutive à la révolution russe de 1917. La famille transmet une culture commune, mais ses parents ont chacun leur itinéraire.

Marina Vlady travaille dès l’enfance et tourne très jeune. Avant le déluge, d’André Cayatte, lui vaut en 1954 le prix Suzanne-Bianchetti, qui distingue une jeune actrice prometteuse. Sa carrière se développe ensuite entre les cinémas français et italien. Avec Robert Hossein, elle tourne notamment Les salauds vont en enfer.

La scène prolonge le lien familial. Au théâtre Hébertot, elle joue Les Trois Sœurs, de Tchekhov, avec Odile Versois et Hélène Vallier. Le rapprochement entre les personnages et les interprètes prend ici une dimension concrète : trois sœurs comédiennes portent ensemble un texte du répertoire russe. Elles enregistrent également des chansons sous le nom des Sœurs Poliakoff. Cette pratique collective traverse plusieurs disciplines, bien au-delà de la seule carrière de cinéma de Marina.

Trois rôles pour déplacer son image

Avec La Princesse de Clèves, de Jean Delannoy, en 1961, Marina Vlady accède à un rôle qui engage une autre manière de jouer. Dans un entretien conservé par l’INA, elle souligne la rigueur du personnage, les changements qu’il impose dans la diction et la tenue. Elle mesure aussi l’enjeu professionnel de cette adaptation de Madame de La Fayette, après une carrière commencée enfant.

La jeune femme prise entre désir et devoir lui offre un personnage dont le conflit intérieur porte le récit. L’archive rappelle surtout une actrice consciente du travail demandé. Elle parle de l’importance du rôle, de ce qu’elle doit défendre à l’écran et de la reconnaissance qu’elle en attend. Derrière l’image durable de la princesse, il y a cette ambition de métier.

Deux ans plus tard, Le Lit conjugal, de Marco Ferreri, l’emmène dans un univers très différent. Le film, titré L’Ape regina en italien, part du mariage d’un bourgeois quadragénaire. Il épouse une jeune femme répondant aux attentes de son milieu : piété, respectabilité et vocation maternelle. Les conventions matrimoniales deviennent le matériau d’une satire. Marina Vlady y incarne Regina, face à Ugo Tognazzi.

Le Festival de Cannes lui décerne le prix d’interprétation féminine en 1963. La distinction récompense son interprétation dans ce film. Elle inscrit sa carrière dans un cinéma italien capable d’examiner les normes sociales à travers les situations du couple et de la famille.

Marina Vlady en 1976, au cœur d’une décennie marquée par ses rôles au cinéma et ses engagements publics. Ce portrait saisit la sobriété attentive de l’actrice. Crédits : Gábor Martin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 International.
Marina Vlady en 1976, au cœur d’une décennie marquée par ses rôles au cinéma et ses engagements publics. Ce portrait saisit la sobriété attentive de l’actrice. Crédits : Gábor Martin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 International.

Dans Deux ou trois choses que je sais d’elle, de Jean-Luc Godard, en 1967, le cadre change encore. Elle joue Juliette, une femme vivant dans un grand ensemble de la région parisienne et qui se prostitue occasionnellement. Godard fait de son quotidien un point d’entrée dans les transformations urbaines, les rapports marchands et les contradictions de la société de consommation.

De Delannoy à Ferreri puis Godard, les personnages féminins traversent des récits très différents. Adaptation littéraire, satire conjugale et exploration du présent composent cet éventail. Ces films donnent à voir l’amplitude de son parcours sans le réduire à une succession de partenaires célèbres. Sa filmographie comprend aussi Falstaff, d’Orson Welles. Elle s’étend à Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, comédie populaire de Jean Yanne. Elle circule entre ces registres au fil d’une carrière de plus de 80 films, selon l’AFP.

L’écriture et les engagements dans la durée

À partir des années 1990, le théâtre et l’écriture prennent davantage de place. En 1987, Marina Vlady publie chez Fayard Vladimir ou le vol arrêté. Le livre est consacré au poète et chanteur Vladimir Vissotski, son époux mort en 1980. Il sera adapté à la scène. La relation devient ainsi un travail de transmission, porté successivement par le récit écrit et par la voix de la comédienne.

Ses mémoires, 24 images/seconde, paraissent en 2005. Avec une dizaine de livres, elle construit une œuvre d’autrice à côté de ses rôles. Les souvenirs de cinéma, les liens familiaux et les deuils y occupent une place importante. Le Fol Enfant, paru en 2009, revient notamment sur l’accident de l’un de ses fils. Les proches cessent alors d’être seulement des figures de sa biographie publique : ils deviennent les sujets de ses propres récits.

Son attachement à la culture russe demeure, avec une distance explicite envers le pouvoir politique. Lors de son entretien sur France Inter en mai 2022, elle condamne l’invasion de l’Ukraine et évoque les poèmes antimilitaristes de Vissotski. Cette prise de parole éclaire la distinction qu’elle établit entre une culture, des œuvres et les décisions d’un régime.

L’engagement féministe remonte notamment à sa signature du manifeste des 343, en 1971, en faveur du droit à l’avortement. Aux côtés du cancérologue Léon Schwartzenberg, elle s’investit ensuite pour les personnes mal logées et les sans-papiers. Dans son entretien de 2015 à Niort, elle dit avoir participé à la fondation de Droit au logement. Elle décrit sa présence dans les rassemblements de l’association.

En octobre 2015, le DAL annonce sa visite avec Pierre Richard auprès de familles expulsées ou menacées d’expulsion, sur leurs lieux de mobilisation. À l’approche de la trêve hivernale, l’association réclame la suspension des expulsions et des discussions sur le relogement des familles. Marina Vlady apporte sa notoriété à ces demandes, au fil d’un engagement poursuivi après la mort de Léon Schwartzenberg en 2003.

Après sa mort, ses fils ont rappelé à l’AFP ses engagements, de la guerre d’Algérie au droit au logement. Sur France Inter, en mai 2022, elle exprimait encore cette détermination. « Il faut dire les choses et continuer à hurler même si l’on nous bâillonne. »

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.