
À l’été 2025, Mohammed VI a 62 ans. Deux scènes résument le moment : à Tétouan (Aïd), il apparaît fatigué, au large de Cabo Negro, il pilote un jet-ski. Les images rassurent sur la continuité, mais confirment un tempo plus rare. Parallèlement, l’État avance sur ses grands chantiers tels que l’école, la santé et l’énergie. De plus, la diplomatie demeure centrée sur le Sahara, qui est au cœur de la ligne royale.
Actualité 2025 : images contrastées, fin de cycle ordonnée
L’année 2025 tient en un contraste.
Le 7 juin, lors de l’Aïd el-Adha à Tétouan, le roi du Maroc Mohammed VI, assis et pâle, inquiète. Deux semaines plus tard, il réapparaît en mer, en jet-ski à Cabo Negro. Le message est clair : continuité au sommet, présence certes plus économe, mais toujours décisive.
Le calendrier reste ritualisé : Fête du Trône (30 juillet), Révolution du Roi et du Peuple (20 août), et visites ciblées (Nord littoral, sites de reconstruction post-séisme, hôpitaux, écoles). Le pouvoir choisit peu de mots, beaucoup d’images.
En filigrane, se dessine une fin de cycle ordonnée. Il ne s’agit pas d’une vacance du pouvoir, mais d’un réglage du tempo : séquences rares, signaux visuels très contrôlés, et discours-balises qui fixent l’agenda. Les étés dans le Nord jouent un rôle de théâtre politique : bains de foule, salutations brèves, rappels au lien direct avec la population. Cette grammaire de l’image rassure et prépare simultanément la transmission.
Architecture du pouvoir : arbitre royal et « gouvernance de projets »
Le schéma est lisible.
- La monarchie fixe les caps : sécurité, diplomatie, grands choix économiques, culte (commandeur des croyants).
- L’appareil techno-sécuritaire (renseignement, walis, gouverneurs) veille à la stabilité et à l’exécution.
- Des agences et opérateurs (ports, rail, énergie, zones industrielles) portent la gouvernance par projets.
Ce mode d’action permet d’aller vite (Tanger Med, LGV Al Boraq, solaire et éolien), mais nourrit un débat sur la transparence, la redevabilité et la place du Parlement dans l’évaluation.
Depuis la régionalisation avancée (mise en œuvre dans les années 2010), les régions disposent de budgets et de compétences élargis. Dans la pratique, les walis et gouverneurs animent la coordination entre services de l’État, communes et opérateurs. Les cours des comptes et inspections générales commencent à évaluer ces politiques, mais le retour d’expérience reste inégal selon les territoires. D’où un enjeu central : mesurer l’impact réel des projets sur le revenu, l’emploi et la qualité des services.
Partis et gouvernement : du PJD à la majorité actuelle
Après 2011, le PJD a dirigé le gouvernement dans le cadre de la nouvelle Constitution. Depuis 2021, une coalition RNI–PAM–Istiqlal mène la politique publique.
La ligne est pragmatique : État social élargi, accueil de l’investissement, accélération des projets. Les partis s’affrontent moins sur des idéologies que sur la capacité à exécuter la feuille de route. L’impulsion royale reste la boussole.
Concernant le législatif, plusieurs textes structurants accompagnent cette ligne directrice. Ils incluent le climat des affaires et une charte de l’investissement repensée. De plus, la numérisation des services comme les procédures administratives et le paiement en ligne est encouragée. Enfin, il y a une généralisation progressive de la protection sociale. Le Parlement débat, mais l’évaluation de l’exécution sur le terrain reste à muscler : les auditions se multiplient sans toujours transformer la mise en œuvre.
Économie et social : progrès réels, fractures tenaces

Depuis 1999, l’économie a crû en moyenne 4–5 %. Les ports (Tanger Med), l’automobile, l’aéronautique et les services tirent la croissance, tandis que l’agriculture reste dépendante de la pluie. L’IDH passe d’environ 0,515 (1999) à 0,710 (2023), seuil des pays à développement humain élevé.
L’État déploie un État social lisible : protection sociale élargie, écoles « pionnières », nouveaux hôpitaux et CHU. Sur l’eau et le climat : dessalement, réutilisation, interconnexions de barrages. En énergie, consolidation du solaire et de l’éolien, exploration de l’hydrogène.
Mais trois fractures persistent : jeunes sur-diplômés sous-employés, territoires intérieurs en retard, qualité des services publics. La clé devient l’exécution locale et la mesure des résultats.
Sur le productif, trois moteurs se distinguent :
- l’automobile (écosystèmes autour de Tanger et Kénitra),
- l’aéronautique (Casablanca-Nouaceur),
- la logistique (zones portuaires et intérieures).
Le tourisme retrouve de l’allant après les années Covid. L’agriculture se transforme grâce à l’irrigation de précision, notamment le goutte-à-goutte. De plus, des filières exportatrices comme les agrumes, fruits rouges et olivier se développent. Cependant, elle bute sur la sécheresse.
Côté inclusion, l’essor des paiements mobiles et du micro-crédit ouvre des portes aux TPE et à l’emploi féminin. Après le séisme de 2023, un programme pluriannuel vise reconstruction et prévention (écoles, dispensaires, habitat), avec un accent sur la résilience sismique.
Reste l’essentiel : qualité de l’école et soins accessibles partout. Sans professeurs soutenus, sans médecins présents dans l’arrière-pays, la promesse d’égalité demeure incomplète.
Libertés publiques : crispations et gestes d’apaisement
Le cadre des libertés oscille.
Des procès de journalistes et de militants alimentent critiques et autocensure. En miroir, le Palais a signé en 2024 deux grâces marquantes : libérations de journalistes et militants, puis plus de 4 800 agriculteurs du Rif (cannabis thérapeutique). Les ONG appellent à une normalisation durable du champ médiatique et à une réforme pénale clarifiant les délits d’opinion.
Le numérique a changé la donne : presse en ligne, réseaux sociaux et vidéos citoyennes brassent l’espace public. Le pouvoir tolère des zones de débat mais sanctionne quand il estime que la sécurité ou la diffamation sont en jeu. D’où la demande, récurrente, d’une réforme pénale qui sécurise l’expression et définit mieux les lignes rouges.
Diplomatie : multivectorielle, centrée sur le Sahara

Le Sahara occidental est la boussole. Rabat propose une autonomie sous souveraineté marocaine. La reconnaissance américaine (2020) et la normalisation avec Israël s’inscrivent dans cette logique.
En Afrique, le Maroc a réintégré l’Union africaine (2017) et diffuse ses entreprises (banques, télécoms, engrais). Avec la France, après des frictions, les agendas se réalignent. Avec l’Algérie, la frontière reste fermée, les signaux demeurent symboliques (discours de « main tendue »), sans percée.
La diplomatie marocaine articule trois leviers :
- Économique (zones industrielles, interconnexions énergétiques, chaînes de valeur africaines),
- religieux (rayonnement d’un islam du juste milieu, formation d’imams),
- migratoire (coopérations avec l’UE et les pays africains).
Objectif : stabiliser le voisinage, sécuriser les approvisionnements et ancrer la position marocaine en Afrique de l’Ouest.
Santé de Mohammed VI : communication sobre, continuité de l’arbitrage
Depuis 2018, la santé de Mohammed VI nourrit rumeurs et commentaires : interventions cardiaques, sarcoïdose, amaigrissement en 2021, canne lors de certaines audiences. Les séquences de 2025 mêlent fatigue et vigueur, tandis que la maladie du roi du Maroc alimente rumeurs et démentis. La communication reste minimale, mais l’arbitrage royal continue de rythmer l’action publique par des discours et décisions très suivis.
La gestion du temps royal s’adapte : davantage d’arbitrages écrits, de séquences courtes très visibles, et une montée en présence du prince héritier dans certaines cérémonies. Le dispositif vise à préserver la symbolique tout en assurant la continuité.
Le roi et la famille royale marocaine : capital patient, demandes de clarté
Les holdings Siger et Al Mada irriguent banque, distribution, industrie, énergie et télécoms. Des estimations de fortune circulent (plusieurs milliards d’euros), et le budget de la Maison royale alimente un débat régulier. Les partisans parlent d’un capital patient utile aux investissements, d’autres demandent plus de publication et de contrôle parlementaire.
Le train de vie royal (palais, résidences, yachts) revient à la une, surtout l’été. Le roi, amateur d’art et de mer, partage ses séjours entre Rabat, villes impériales et Nord.
Au-delà du versant entrepreneurial, les fondations royales jouent un rôle crucial. Notamment, la Fondation Mohammed V pour la Solidarité mène des actions sociales variées. Ces actions incluent le soutien aux populations vulnérables, l’organisation de campagnes médicales et la formation. Elles s’inscrivent dans le cadre des initiatives de la famille royale marocaine. Elles renforcent l’ancrage social de la monarchie, tout en relançant la question de la coordination avec les ministères.
Succession et stabilité : le prince héritier Moulay El Hassan en apprentissage
Le prince du Maroc Moulay El Hassan (né le 8 mai 2003), héritier, est majeur depuis 2021. Très présent dans les cérémonies et missions, il incarne la continuité. La Constitution prévoit la régence en cas de besoin. L’hypothèse centrale reste celle d’une transition ordonnée.
Son apprentissage est pratique : gestion de protocoles, prise de parole en public, dossiers économiques et climatiques. Formé au Collège royal, il évolue dans un environnement multilingue et diplomatique. Le message voulu est clair : continuité sans rupture, modernité sans tabou sur l’héritage.
Bilan d’un règne (1999-2025)
Acquis :
- Réconciliation mémorielle (IER) et Moudawana (2004) élargissant les droits des femmes.
- Infrastructures majeures (Tanger Med, LGV, autoroutes) et forte montée des renouvelables.
- Retour à l’Union africaine et stratégie Sud-Sud.
- IDH en hausse, protection sociale en extension, capacité d’exécution élevée.
Points de vigilance :
- Libertés publiques et pluralisme médiatique : besoin de garanties durables.
- Inégalités territoriales et emploi des jeunes : nécessité d’un choc éducatif et productif.
- Gouvernance économique : clarifier la frontière public/privé, renforcer l’évaluation.
- Voisinage et Sahara : environnement tendu et dépendant d’équilibres extérieurs.
Ce qui se joue maintenant
Trois priorités se dégagent :
- Consolider les institutions et ouvrir davantage l’espace public.
- Distribuer mieux les fruits de la croissance par une école et une santé réellement universelles.
- Clarifier les règles de l’économie politique : place de la monarchie dans l’entreprise, contrôle des agences, transparence budgétaire.
En arrière-plan, trois tests diront la suite :
- la réduction mesurable des inégalités territoriales (accès aux soins, résultats scolaires),
- la création d’emplois qualifiés hors grands pôles,
- la confiance citoyenne, que nourrissent la parole publique et la prévisibilité des règles.
C’est à cette aune que s’écrira la fin puis la transmission d’un règne qui aura profondément reconfiguré l’État.