Avec ‘Nu assis au collier’, Modigliani teste Londres, Sotheby’s et la demande mondiale pour l’art moderne

Le portrait de Léopold Zborowski rappelle le cercle parisien de Modigliani, où marchands et collectionneurs ont façonné sa légende. Cette image de contexte éclaire la trajectoire d’un artiste devenu valeur sûre du marché. Crédits : Sailko / Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

Crédits : Sailko / Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

Vendu le 24 juin 2026 chez Sotheby’s Londres, Nu assis au collier a atteint 48,2 millions de livres. Cela représente environ 56 millions d’euros, selon la maison de ventes citée par plusieurs médias européens. Ce tableau de Modigliani fixe ainsi un record européen aux enchères pour l’artiste, sans effacer ses records new-yorkais.

Un record européen, mais pas un record mondial

Le chiffre impressionne, mais il demande une lecture précise. Le montant de 48,2 millions de livres correspond au prix final frais inclus rapporté pour le lot londonien. Il ne s’agit donc pas d’un simple prix marteau isolé. HENI suit les ventes d’art et donne un autre repère. Son relevé indique 63,91 millions de dollars frais inclus pour Nu assis au collier. La vente y est convertie en dollars.

Cette distinction est essentielle. En livres, en euros ou en dollars, le tableau ne raconte pas exactement la même chose. Tout dépend des frais inclus et des taux de conversion retenus. Le record européen évoqué autour de la vente doit donc rester attaché à son périmètre. Il s’agit du prix le plus haut atteint en Europe aux enchères pour une œuvre de Modigliani, selon Sotheby’s. Cette formulation est citée notamment par la presse généraliste. Ce n’est pas un record mondial.

Les sommets mondiaux de l’artiste restent à New York. Deux autres nus de Modigliani, Nu couché, ont franchi des seuils bien supérieurs lors de ventes en 2015 et 2018. Ocula rappelait avant la vente que ces résultats avaient placé Modigliani dans un cercle très restreint. Peu d’artistes ont dépassé deux fois les 100 millions de dollars aux enchères.

La pièce maîtresse de la Lewis Collection

Le lot venait de la vente Masterpieces from the Lewis Collection. Cet ensemble provenait de la famille de l’homme d’affaires britannique Joe Lewis. Sotheby’s a organisé cette dispersion à Londres autour de grands noms de l’art moderne et contemporain. Picasso, Klimt, Freud, Degas, Schiele et Bacon figuraient notamment au catalogue.

Selon HENI, la première session a totalisé 392,6 millions de dollars, soit 296,3 millions de livres. Le relevé compte 24 lots vendus sur 25 annoncés. Il indique aussi que 17 œuvres ont dépassé leur estimation haute. Aucune n’a été vendue sous son estimation basse. Pour une vente de collection privée organisée en Europe, le signal est fort. Il ne suffit pourtant pas à diagnostiquer seul l’état du marché.

Amedeo Modigliani, Il giovane apprendista, fixe un visage grave dans une composition resserrée, typique de sa fin de carrière. Le tableau rappelle la tension entre intimité du portrait et reconnaissance tardive de l’artiste. Crédits : Sailko / Wikimedia Commons, CC BY 3.0.
Amedeo Modigliani, Il giovane apprendista, fixe un visage grave dans une composition resserrée, typique de sa fin de carrière. Le tableau rappelle la tension entre intimité du portrait et reconnaissance tardive de l’artiste. Crédits : Sailko / Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

Le marché des chefs-d’œuvre modernes reste très sélectif. Il peut encore absorber des prix élevés pour des œuvres rares, très identifiées, bien documentées et rattachées à une provenance lisible. Cela ne signifie pas que l’ensemble du marché européen se redresse uniformément. La vente Lewis montre plutôt que les grands lots, lorsqu’ils concentrent rareté, histoire et visibilité internationale, continuent d’attirer les acheteurs.

Une œuvre rare dans la série des nus

La fiche du lot Sotheby’s identifie Nu assis au collier comme une huile sur toile de 91,5 par 59,7 cm. L’œuvre a été exécutée en 1917-1918. Elle est signée en haut à droite et appartient à la série des nus peints par Modigliani à la fin de sa vie.

Cette série occupe une place particulière dans la légende de l’artiste. Elle est liée à l’exposition organisée en 1917 par la galeriste Berthe Weill à Paris, seule exposition personnelle de Modigliani de son vivant. La présentation fut rapidement interrompue par la police, dans un contexte où ces nus heurtaient les conventions morales de l’époque. Plus d’un siècle plus tard, ce scandale initial nourrit encore la valeur symbolique de ces tableaux.

Artnet rappelait avant la vente que Nu assis au collier revenait aux enchères pour la première fois depuis plus de trente ans. Le même article situait l’œuvre parmi les nus les plus recherchés de Modigliani. Ce corpus reste restreint par rapport à l’ensemble de sa production. L’argument de rareté pèse ici autant que le nom de l’artiste.

Une provenance longue et visible

Sotheby’s documente une provenance qui remonte au marchand Léopold Zborowski. Cette figure centrale de l’entourage de Modigliani à Paris précède Jonas Netter et plusieurs galeries européennes et américaines. La toile apparaît ensuite dans des expositions à Londres, New York, Chicago, Bruxelles, Bâle, Paris ou Sydney.

Le tableau a aussi une histoire récente clairement repérable. D’après la provenance publiée par Sotheby’s, il avait été acquis par le propriétaire actuel chez Christie’s à New York. La vente avait eu lieu le 10 mai 1995. Artnet indiquait que le prix d’achat atteignait alors 12,4 millions de dollars. Trois décennies plus tard, la vente londonienne mesure la progression de la cote. Elle mesure aussi la capacité d’un récit patrimonial à porter une adjudication.

Amedeo Modigliani, Portrait du peintre Manuel Humbert, met en scène un artiste assis, le regard frontal et le corps étiré. Cette sobriété donne au modèle une présence presque silencieuse, loin du spectaculaire des enchères. Crédits : Sailko / Wikimedia Commons, CC BY 2.5.
Amedeo Modigliani, Portrait du peintre Manuel Humbert, met en scène un artiste assis, le regard frontal et le corps étiré. Cette sobriété donne au modèle une présence presque silencieuse, loin du spectaculaire des enchères. Crédits : Sailko / Wikimedia Commons, CC BY 2.5.

La fiche du lot précise également que l’œuvre a été demandée pour l’exposition Modigliani Nord Sud. Celle-ci est prévue au Grimaldi Forum de Monaco du 8 juillet au 3 septembre 2028. Cette projection muséale renforce la lisibilité culturelle du tableau, au-delà du seul résultat financier.

Londres teste sa puissance d’enchères

La vente s’inscrit aussi dans une séquence plus large pour Sotheby’s Londres. Après le Brexit et plusieurs saisons de prudence, la place londonienne continue de défendre son rôle dans les ventes internationales. Une collection privée de ce niveau, confiée sans que l’ensemble du marché soit euphorique, sert de test grandeur nature.

Le résultat de Modigliani donne à Sotheby’s une image forte. Il associe un record européen pour l’artiste, selon la maison de ventes et les médias qui reprennent cette qualification. Il associe aussi un lot phare vendu au-dessus de son estimation basse. La première session dépasse enfin les attentes globales. Ce résultat ne dit pas tout. La suite de la dispersion et les autres ventes londoniennes permettront de tester cette concentration d’acheteurs. On verra si elle vaut pour quelques chefs-d’œuvre seulement ou pour un segment plus large.

Ce que confirme déjà Nu assis au collier, c’est la solidité d’un type précis de valeur. Dans l’art moderne, un tableau rare, reconnu, exposé et documenté peut encore créer son propre marché. Il doit aussi rester relié à une histoire culturelle puissante. Le record européen de Modigliani n’est pas seulement un prix. C’est le résultat d’une provenance, d’une image et d’une rareté rendues immédiatement lisibles par la vente londonienne.

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.