
Le 21 janvier 2026, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes publie son rapport annuel en France. Ce rapport porte sur l’état du sexisme et braque le projecteur sur « la menace masculiniste ». Appuyé sur un baromètre mené en ligne auprès de 3 061 personnes de 15 ans et plus, il décrit un sexisme hostile. Ce sexisme se nourrit de la viralité des plateformes et alerte sur un risque de mobilisation idéologique. Prévention, régulation et sécurité, dit le HCE, doivent marcher ensemble.
Un mot lourd, une époque nerveuse
Dans la langue administrative, « menace » est un mot que l’on pèse avant de le poser sur le papier. Il vient d’ordinaire avec des périmètres, des niveaux d’alerte, des procédures. Le HCE le choisit pourtant pour parler d’un objet que l’on reléguait, hier encore, dans les disputes de mœurs, les blagues douteuses et les vieilles habitudes de domination.
Le rapport affirme une idée simple : certaines expressions du sexisme ne relèvent plus seulement d’écarts individuels, mais de logiques d’adhésion collective. Une hostilité peut se fédérer, se mettre en récit, se partager, puis se radicaliser. Ce déplacement, dit le HCE, n’est pas qu’un débat de société : il touche aussi à l’ordre public.
Le diagnostic s’ancre dans une distinction qui traverse tout le texte. D’un côté, le sexisme paternaliste est faussement bienveillant. En effet, il protège en assignant et félicite en rétrécissant. Par ailleurs, il « aime » en gouvernant. De l’autre, le sexisme hostile, frontal, violent, accusateur, prêt à désigner les femmes comme adversaires. Le premier s’habille de douceur. Le second marche à découvert.
Mesurer l’adhésion, prendre la température d’un pays
Le baromètre 2026, réalisé avec Toluna Harris Interactive, ne se contente pas d’interroger le sentiment d’injustice. Il cherche à mesurer l’adhésion à des thèses masculinistes, autrement dit la tentation d’un récit où l’égalité ne serait plus un horizon, mais un complot, une dépossession, une humiliation.
Il s’agit d’une enquête en ligne, conduite auprès d’un échantillon présenté comme représentatif des 15 ans et plus. La méthode ne dit pas tout, mais elle dit déjà ceci : le sujet ne se limite plus à l’écume des commentaires. On peut en prendre la mesure et suivre ses variations. De plus, il est possible de repérer les glissements. Ainsi, on peut agir au moins en partie avant que la violence ne s’installe comme une langue commune.
Là se niche l’un des apports du rapport : il ne se contente pas de dire que le sexisme existe, il en cartographie les formes. Selon le HCE, 17 % des personnes de 15 ans et plus adhèrent au sexisme hostile, soit près de 10 millions de personnes. Le chiffre, même discuté et relatif, prend un relief politique. En effet, un noyau durable suffit pour peser sur les normes. De plus, il peut contaminer les conversations et imposer des réflexes. Surtout, il offre un public à des entrepreneurs d’hostilité.
C’est aussi ce que donne à voir la fracture des perceptions. Le HCE observe que l’on ne se dispute plus seulement sur les solutions, mais sur la réalité même du problème. Or, quand l’évidence se fragilise, le terrain devient fertile pour les récits simplificateurs.
Un continuum, du quotidien au durcissement
Le rapport refuse la tentation du grand soir et de la panique. Il propose un continuum. Le sexisme ordinaire prépare un terrain, fait de blagues, de soupçons, de petites humiliations. Le sexisme hostile y plante des panneaux plus agressifs. Dans certains cas, des radicalisations sexistes s’y greffent, parfois dans des communautés incel, avec une logique de groupe, un vocabulaire de combat, une promesse de revanche.
Cette idée de continuum oblige à une prudence : tout propos brutal ne mène pas à un passage à l’acte, toute provocation n’est pas une menace. Mais elle oblige aussi à une exigence : lorsqu’une idéologie se structure, elle peut produire de l’organisation, donc de la violence.
Dans ce cadre, la présidence de Bérangère Couillard donne au HCE une tonalité particulière. L’instance, consultative et indépendante, ne condamne pas, ne juge pas. Elle documente, alerte, propose. Son rôle est de rendre visible ce que la société préfère parfois laisser dans l’ombre, parce que l’ombre arrange.
Les plateformes, chambre d’écho et machine à amplifier
Le rapport décrit les réseaux sociaux comme des espaces d’amplification des discriminations, du cyberharcèlement sexuel et des violences. Il identifie le cybersexisme comme la première forme de discours de haine en ligne et violence cyber, avec 84 % de victimes femmes. Derrière ce pourcentage, des messages tombent comme des pierres. De plus, des meutes s’organisent et lancent des campagnes de dénigrement. Celles-ci rétrécissent les vies et expulsent de la parole publique.
Le numérique ajoute une vitesse, mais aussi une logique industrielle. Un propos devient un contenu. Un contenu se transforme en format. Le format se décline en série. La série se monétise. La machine ne fabrique pas la haine à partir de rien, mais elle lui offre la répétition, donc la normalisation.
Le HCE insiste sur un point devenu central : la recommandation automatique. L’algorithme ne se contente pas de montrer, il oriente. Il peut enfermer un public dans un tunnel d’hostilité où les mêmes messages se répondent, s’excitent, se confirment. Le rapport demande davantage de transparence sur ces mécaniques, parce que l’invisible gouverne.
Une économie de l’influence, des figures, et des prudences
Le masculinisme, dans la manosphère, s’incarne souvent dans des personnages. Les noms circulent : influenceurs de la manosphère, postures, promesses de réussite, slogans de virilité. Le rapport invite à ne pas confondre cette visibilité avec une causalité simple. Il ne s’agit pas de transformer une figure en preuve. Il s’agit de comprendre un écosystème.
À l’échelle mondiale, Andrew Tate a illustré une virilité ostentatoire, mise en scène, exportée, monétisée. L’homme est aussi associé à des procédures judiciaires à l’étranger, qu’il conteste. Ici, l’enjeu n’est pas le dossier, mais la dynamique : lorsqu’une posture devient un modèle, elle forme un langage commun, et ce langage peut nourrir l’hostilité.

En France, d’autres noms existent, plus proches et plus familiers. En effet, ils sont connus de ceux qui passent leur soirée dans les fils de vidéos courtes. Alex Hitchens a été auditionné à l’Assemblée nationale lors d’une commission sur les effets de TikTok sur les mineurs. Adrien Laurent, connu sous le nom d’AD Laurent, a été entendu dans le même cadre. Dans ces séquences, la critique peut devenir carburant d’audience, et l’audience se convertir en ressource.
Le rapport n’a pas besoin d’accuser pour alerter. Il lui suffit de montrer comment la provocation, lorsqu’elle est récompensée, déplace l’idée même de limite. Le débat public se retrouve alors pris dans un piège : répondre, c’est amplifier ; se taire, c’est laisser faire.

En parallèle du coaching, une autre veine prospère : celle d’une provocation sexualisée. Elle se donne des airs de simple divertissement. Cependant, elle travaille les frontières du consentement et de la dignité. Le rapport insiste sur la porosité des publics et la circulation des extraits. Par ailleurs, l’effet de halo d’une célébrité transforme l’outrance en monnaie.

Les racines d’un backlash, de la rue au flux
Le masculinisme ne naît pas avec les smartphones. Il s’inscrit dans une histoire de réactions à l’émancipation. Le rapport rappelle cette généalogie, faite de contre-mouvements, de nostalgies, d’angoisses identitaires. Dans les années 2010, des collectifs comme Hommen ont mimé des codes militants pour les retourner, notamment lors des débats sur le mariage pour tous. La performance publique annonçait déjà une politique des affects : se présenter en victimes, faire du ressentiment une identité.

Ce qui change, dit le HCE, c’est l’industrialisation de la diffusion. Le rapport évoque un bombardement de contenus banalisant certaines violences. De plus, dans ses formes les plus extrêmes, il peut aller jusqu’à l’apologie du viol et du meurtre. Il ne prétend pas que l’écran fabrique mécaniquement l’acte. Il dit que l’écran peut fournir un décor, un récit, une permission.
Entre la permission et le passage à l’acte, il y a des seuils, des résistances, des bifurcations. L’enjeu de politique publique consiste précisément à fortifier ces bifurcations, à offrir des sorties, à rendre l’égalité désirable et non humiliatrice.
Saint-Étienne, l’irruption du juridique et du symbolique
Le rapport arrive dans un contexte où la question a quitté, parfois, le seul registre culturel. À Saint-Étienne, au début de juillet 2025, un lycéen de 18 ans a été interpellé par la DGSI. Ensuite, il a été mis en examen et placé en détention provisoire. Cette procédure a été prise en charge par le Parquet national antiterroriste. Les autorités le soupçonnent d’avoir projeté une attaque visant des femmes. La procédure est en cours et la présomption d’innocence s’applique.
Ce dossier marque toutefois un seuil symbolique. La haine des femmes, lorsqu’elle s’organise et cible des victimes en raison de leur genre, devient préoccupante. Ainsi, elle commence à être regardée comme un enjeu de sécurité. Le HCE s’empare de ce tournant sans surenchère. Il insiste sur la dimension collective : quand une idéologie se sent légitime, elle cherche des ennemis, des rites, des récits d’humiliation.
Le point délicat est là : parler de menace sans transformer la peur en spectacle. Écrire sur ces dérives sans en reproduire la propagande. Le rapport tente une ligne de crête. Il nomme les risques, mais refuse l’exhibition.
Des recommandations pour reprendre la main
Le HCE formule 25 recommandations. L’esprit du texte est de ne pas laisser l’école et le numérique seuls face à un phénomène qui traverse les familles, les bandes, les imaginaires. Il demande de consolider l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, appelée EVARS, afin de donner aux adolescents des outils de consentement, d’empathie et de discernement.
Sur le terrain numérique, il réclame un renforcement des signalements et des contrôles. De plus, une meilleure traçabilité des réponses est demandée ainsi qu’une transparence algorithmique accrue. Ce n’est pas une bataille contre la parole, mais contre la mécanique qui la pousse et la classe. Ensuite, cette mécanique la répète jusqu’à la rendre familière. Les recommandations visent aussi les procédures et les délais. De plus, elles concernent la capacité à documenter et sanctionner ce qui relève du harcèlement et de la haine.
Le HCE demande aussi que les doctrines de sécurité et les formations intègrent la possibilité d’un terrorisme misogyne, lorsque l’idéologie vise à terroriser un groupe par la violence. Là encore, l’idée n’est pas de tout criminaliser. Cependant, il est important de nommer ce qui se prépare parfois comme une action collective. Il ne faut pas le considérer uniquement comme un simple dérapage.
Enfin, le HCE propose de se voir confier une mission d’observatoire national sur le masculinisme et les radicalisations sexistes, avec des moyens dédiés. L’ambition est de suivre, de mesurer, d’anticiper, plutôt que de découvrir trop tard.
Un enjeu démocratique, une bataille de récits
Reste une question, plus vaste que les recommandations. Comment répondre à la solitude, aux humiliations, aux peurs, sans offrir en retour une permission de haïr ? Comment parler aux garçons sans les humilier ? De plus, comment s’adresser aux hommes sans les caricaturer ? Enfin, comment rappeler l’égalité sans transformer le débat en procès permanent ?
Le rapport n’épargne pas les ambiguïtés de l’époque. Il rappelle que la majorité rejette le sexisme. Cependant, une minorité structurée peut travailler à délégitimer l’égalité. Elle peut faire passer l’hostilité pour de la lucidité et transformer la violence en réponse. À ce jeu, la démocratie perd toujours deux fois : d’abord quand une partie de la population est menacée, ensuite quand la conversation se réduit à des cris.
Dans la rue, le refus des violences continue de se dire, avec obstination.

La formule « menace masculiniste » n’a de sens que si elle ne produit pas, elle aussi, son propre vertige. Elle doit servir à éclairer, pas à sidérer. Le HCE propose un cadre : distinguer le sexisme qui se déguise en galanterie, celui qui s’affiche en hostilité, et les moments où cette hostilité s’agrège, s’organise, se rêve en action.
L’enjeu, au fond, est démocratique. Une société qui laisse prospérer l’idée que l’égalité serait une agression finit par rétrécir sa propre liberté. L’algorithme, lui, ne connaît pas la nuance : il connaît la rétention d’attention. À charge pour l’école, les plateformes, la justice et le politique de réintroduire du frein, du droit, de la culture commune.
Il ne s’agit pas d’opposer les femmes et les hommes, ni de réduire les garçons à un soupçon. Il s’agit de refuser que la frustration soit convertie en permis de nuire. De plus, il faut empêcher que la violence devienne un langage parmi d’autres. Le rapport 2026, avec ses chiffres et ses recommandations, rappelle une évidence austère : l’égalité n’est jamais acquise. Elle se défend comme on entretient une lumière.