
Photographié le 12 mai 2021, Maxime Saada incarne ici le pouvoir de décision de Canal+ sur le cinéma français. Son critère d’image nourrit désormais un conflit avec la CGT Spectacle. Crédits : EnzoCorse / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Canal+ venait de conclure un accord de 980 millions d’euros pour financer le cinéma français et européen entre 2028 et 2032. Le lendemain, mardi 28 juillet, Maxime Saada a confirmé que le groupe écarterait certains projets pour protéger son image. La CGT Spectacle y voit un « blacklistage » visant 4 500 professionnels. Cette confrontation met à l’épreuve les engagements de pluralité pris par le groupe avec la filière.
Le « 1 % » de Maxime Saada face aux « 4 500 » de la CGT
Maxime Saada maintient la position qu’il avait formulée en mai, pendant le Festival de Cannes. Dans une séquence diffusée par France Inter, le président du directoire de Canal+ précise sa position. Il déclare : « Si des gens portent préjudice à l’image de Canal+, on ne financera pas leur film. » Il affirme que cette décision ne concernerait que 1 % des signataires de la tribune Zapper Bolloré, sans identifier les personnes ni les projets visés.
La tribune Zapper Bolloré a été publiée à la veille du Festival de Cannes 2026. Ses auteurs y dénonçaient ce qu’ils présentent comme l’influence croissante de Vincent Bolloré et de l’extrême droite sur le cinéma. Elle comptait environ 600 signatures lorsque Maxime Saada avait réagi en mai. Fin juillet, les décomptes publics varient entre plus de 4 500 et 4 600 signataires.
La CGT Spectacle retient le chiffre de 4 500 professionnels pour mesurer la portée possible de la décision. Les deux périmètres ne se recouvrent pourtant pas clairement. Maxime Saada parle tantôt des « initiateurs » des films, tantôt d’une fraction des signataires. Le syndicat considère que l’ensemble d’entre eux risque d’être touché. À ce stade, aucun refus précis attribué à ce critère n’a été rendu public. L’existence matérielle d’une liste tenue par Canal+ n’est pas davantage établie.
Une assignation civile déjà engagée à Nanterre
L’action judiciaire ne date pas de la nouvelle prise de parole du 28 juillet. Le 23 mai, la CGT Spectacle et la Ligue des droits de l’Homme ont annoncé avoir assigné Canal+ devant le tribunal de Nanterre. L’AFP a indiqué avoir consulté l’assignation. Celle-ci demande au juge d’interdire au groupe les mesures d’exclusion ou les refus de collaboration visant les signataires.
Une assignation saisit une juridiction civile ; elle ne prouve pas, à elle seule, qu’une discrimination a été commise. Cette qualification demeure celle des demandeurs tant que le tribunal ne s’est pas prononcé. Sollicitée par l’AFP en mai, la direction de Canal+ n’avait pas souhaité commenter la procédure.
Mardi, le secrétaire général de la CGT Spectacle, Ghislain Gauthier, a de nouveau dénoncé un risque pour « 4 500 professionnels ». Il a dit espérer une date de plaidoirie en janvier et demandé une loi contre la concentration financière dans le cinéma. Le calendrier évoqué reste une indication syndicale : aucune date d’audience annoncée par la juridiction n’est connue au 29 juillet.
Un accord de 980 millions d’euros qui promet la pluralité
Le contraste est d’autant plus marqué que Canal+ venait de conclure un accord présenté comme historique. Signé le 27 juillet avec le BLIC, plusieurs organisations membres du BLOC et L’ARP, il engage Canal+ et CINÉ+ OCS pour cinq ans. Le groupe doit consacrer au total 980 millions d’euros aux films français et européens à partir de 2028.
Dans le communiqué commun, les parties promettent de préserver la diversité des œuvres, la pluralité des regards et le renouvellement des talents. Elles annoncent un soutien renforcé aux nouveaux auteurs, aux premiers films et aux œuvres d’animation. Sont aussi concernés les films de la diversité et les productions dites « du milieu ». Leur économie se situe entre le cinéma à très petit budget et les projets les plus commerciaux.
Canal+ souligne aussi que cet investissement lui permettra de continuer à proposer des films six mois après leur sortie en salle. Maxime Saada assure, de son côté, que le groupe ne modifiera pas sa politique de diversité. Le communiqué ne définit cependant pas le « préjudice à l’image » ni l’autorité qui appréciera ce critère. Il ne prévoit aucun dispositif public pour vérifier sa compatibilité avec les engagements de pluralité.
Pourquoi le choix de Canal+ pèse avant même le tournage
Le financement du cinéma français repose en partie sur l’argent engagé par les chaînes avant que les films ne soient achevés. Le Centre national du cinéma et de l’image animée définit notamment le préachat comme l’acquisition anticipée de droits de diffusion. Pour un producteur, cette promesse de recettes contribue à consolider le plan de financement d’un film avant ou pendant sa fabrication.
Un refus de Canal+ n’équivaut donc pas à une interdiction de tourner. Un projet peut chercher d’autres diffuseurs, coproducteurs ou sources de financement. Mais la perte d’un préachat important peut fragiliser son budget, retarder sa production ou réduire son ambition. C’est cette capacité de sélection en amont qui donne une portée concrète au désaccord, au-delà des déclarations publiques.
L’engagement de 980 millions d’euros confirme le poids de Canal+ dans cet écosystème. Il ne démontre pas que des signataires seront effectivement privés de financement. La définition du critère annoncé par Maxime Saada intéresse pourtant toute la filière. Une décision visant une personne peut affecter un projet collectif réunissant auteurs, producteurs, techniciens et interprètes.
Trois zones d’ombre au cœur du conflit
La première concerne les personnes visées. L’expression « initiateurs » peut désigner les porteurs d’un film, les auteurs de la tribune ou une catégorie encore plus étroite. En l’état, le chiffre de 1 % avancé par Maxime Saada contredit l’idée que les 4 500 signataires seraient tous écartés. Canal+ n’a pas rendu publique de liste ni de méthode de sélection permettant de résoudre cette contradiction.
La deuxième porte sur l’application du critère. Aucun projet refusé, aucune procédure interne et aucune voie de recours n’ont été documentés publiquement. Sans cas concret, l’effet économique de la position du groupe reste impossible à mesurer. On ne peut pas davantage distinguer une menace générale d’une politique déjà mise en œuvre.
La troisième est judiciaire. L’assignation existe et sa demande est identifiée, mais son calendrier reste à confirmer. Le tribunal examinera les arguments des organisations requérantes et ceux de Canal+. Aucune décision ne permet aujourd’hui de qualifier juridiquement la pratique dénoncée.
Au 29 juillet, deux faits sont donc établis. Canal+ a promis un investissement inédit accompagné d’engagements de pluralité. Son dirigeant maintient qu’un préjudice à l’image du groupe pourra peser sur certains choix de films. Le terme de « blacklistage » reste celui de la CGT Spectacle. L’enjeu sera désormais de savoir à qui ce critère s’applique et s’il produit des refus vérifiables.