À São Paulo, huit planches de ‘Jazz’ de Matisse retrouvées après l’enquête : cinq Portinari manquent encore

Dans ‘Femme en jaune et bleu à la guitare’, peinte en 1939, Henri Matisse fait surgir un visage pensif au milieu de couleurs franches. Cette toile rappelle sa palette sans appartenir aux huit planches de ‘Jazz’ retrouvées. Crédits : Francesco Bini / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Dans ‘Femme en jaune et bleu à la guitare’, peinte en 1939, Henri Matisse fait surgir un visage pensif au milieu de couleurs franches. Cette toile rappelle sa palette sans appartenir aux huit planches de ‘Jazz’ retrouvées. Crédits : Francesco Bini / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Le 13 août, la Police civile de l’État de São Paulo a récupéré huit planches du livre illustré Jazz d’Henri Matisse. Elles ont été retrouvées dans une habitation de São Bernardo do Campo après huit mois d’enquête. Restituées à la Bibliothèque Mário de Andrade, elles doivent encore être expertisées avant de regagner ses collections. Cinq gravures de Candido Portinari, emportées lors du même vol, restent introuvables.

Huit planches retrouvées et rendues à la bibliothèque

Les huit œuvres ont été saisies ensemble dans une habitation de São Bernardo do Campo, dans la périphérie sud-est de São Paulo. Le communiqué publié par la municipalité précise qu’elles ont été identifiées puis remises à une représentante de la Bibliothèque Mário de Andrade. Un procès-verbal de la Police civile consigne cette restitution, intervenue le jour même de la récupération.

L’ensemble comprend Le Clown, Le Cirque, Monsieur Loyal, Le Cauchemar de l’éléphant blanc et Le Codomas. Il rassemble aussi La Nageuse dans l’aquarium, L’Avaleur de sabres et Le Cowboy. Ces huit compositions appartiennent à un même exemplaire de Jazz, publié en 1947. Leur retour matériel ne signifie toutefois ni qu’elles sont intactes, ni qu’elles pourront être de nouveau montrées rapidement.

Un homme présent dans le logement a été interpellé. D’après la Police civile, il est soupçonné d’avoir conservé les œuvres pour le compte d’autres personnes mises en cause. Il doit répondre de soupçons de recel et de détention illégale d’une arme à feu saisie sur place. Ces qualifications relèvent encore de l’enquête et ne constituent pas une condamnation.

L’opération a été conduite par la première unité spécialisée Cerco, qui suivait l’affaire depuis décembre. Les autorités n’ont pas rendu public le détail qui a permis de localiser les gravures. Elles présentent cependant cette saisie comme l’aboutissement de perquisitions et de recoupements. Ceux-ci ont été menés à São Paulo, São Bernardo do Campo, Diadema et Rio de Janeiro.

Jazz, un livre d’art plutôt qu’une série d’images isolées

La portée de la récupération tient à la cohérence de l’ensemble. Le Museum of Modern Art de New York décrit Jazz comme un livre illustré de vingt pochoirs, conçu entre 1943 et 1947. Tériade l’a publié à Paris à 250 exemplaires. Le pochoir est une technique d’impression manuelle par caches découpés. Il a été choisi ici pour restituer les aplats de couleurs des papiers gouachés que Matisse découpait directement.

L’artiste travaillait alors avec une mobilité très réduite après une lourde opération. Ce qu’il appelait son dessin aux ciseaux lui permettait de composer avec la couleur avant même de tracer un contour. Les vingt planches mêlent le cirque, le voyage, les contes et la mythologie. Sous leur apparente gaieté, certaines portent aussi la tension des années de guerre. Le projet a pris forme durant cette période, comme le rappelle la notice du Metropolitan Museum of Art.

Les huit feuilles récupérées ne sont donc pas de simples reproductions interchangeables. Elles appartiennent à un volume identifié, conservé dans une collection publique et chargé de sa propre histoire matérielle. Une série imprimée peut exister en plusieurs exemplaires tout en exigeant une traçabilité précise pour chacun. Celle-ci porte sur la provenance, l’état du papier, l’intégrité des couleurs et la continuité du fonds.

Dans le livre, les compositions alternent avec un texte manuscrit de Matisse. Leur succession donne au volume son rythme, comme une partition visuelle. Les huit œuvres avaient été détachées de ce contexte pour l’exposition. Leur portée ne se limite pourtant pas à leur surface colorée : chacune occupe une place dans une séquence de vingt planches. Retrouver tout le groupe préserve ainsi davantage qu’une addition de pièces isolées.

La valeur marchande publiée par les autorités, supérieure à un million de reais, donne un ordre de grandeur mais ne résume pas l’enjeu. L’assurance des pièces est restée confidentielle. Pour la bibliothèque, la perte touchait surtout un document patrimonial conservé par une institution publique. La signification de cet ensemble tient autant au livre qu’à chaque planche.

Henri Matisse pose devant l’objectif de Carl Van Vechten en 1933, le regard calme sous une coiffe sombre. Ce portrait d’atelier replace les planches de ‘Jazz’ dans la trajectoire de leur créateur. Crédits : Carl Van Vechten / Library of Congress.
Henri Matisse pose devant l’objectif de Carl Van Vechten en 1933, le regard calme sous une coiffe sombre. Ce portrait d’atelier replace les planches de ‘Jazz’ dans la trajectoire de leur créateur. Crédits : Carl Van Vechten / Library of Congress.

Un vol commis en quelques minutes le dernier jour d’exposition

Le 7 décembre 2025, deux hommes armés sont entrés dans la Bibliothèque Mário de Andrade en se présentant comme des visiteurs. Selon le récit établi par les autorités, ils ont maîtrisé une agente de sécurité ainsi que des visiteurs. Ils ont retiré les œuvres de leurs vitrines, puis quitté le bâtiment par l’entrée principale avec un sac de toile. L’opération n’a duré que quelques minutes.

Les treize pièces étaient réunies dans l’exposition Do livro ao museu : MAM São Paulo e a Biblioteca Mário de Andrade. Celle-ci était organisée avec le Musée d’art moderne de São Paulo. Le vol a eu lieu un dimanche matin, le dernier jour de l’exposition. Outre les huit Matisse, les auteurs ont emporté cinq illustrations de Candido Portinari. Elles étaient liées à une édition de Menino de Engenho, roman de José Lins do Rego.

Les images de vidéosurveillance ont permis d’identifier rapidement plusieurs personnes soupçonnées d’avoir participé au vol ou à la dissimulation des pièces. Des arrestations et des perquisitions ont suivi au fil des mois. La Police civile affirme que le groupe agissait avec une répartition des tâches et cherchait à introduire les œuvres sur le marché clandestin. Cette lecture reste celle des enquêteurs ; les responsabilités individuelles doivent encore être établies par la justice.

La municipalité avait signalé les œuvres à Interpol, par l’intermédiaire de la Police fédérale. Des bases nationales recensant les biens culturels recherchés, ainsi que des acteurs du marché de l’art, avaient aussi été alertés. Ce maillage vise à compliquer une revente et à rendre chaque circulation ultérieure plus repérable.

La façade monumentale de la Bibliothèque Mário de Andrade s’élève au cœur de São Paulo. C’est dans cet établissement public que les treize œuvres ont été dérobées le 7 décembre 2025. Crédits : Wilfredor / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
La façade monumentale de la Bibliothèque Mário de Andrade s’élève au cœur de São Paulo. C’est dans cet établissement public que les treize œuvres ont été dérobées le 7 décembre 2025. Crédits : Wilfredor / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Une expertise nécessaire avant tout retour au public

La restitution à la bibliothèque ouvre désormais une phase moins spectaculaire mais décisive. Des spécialistes doivent examiner le papier, les pigments, les éventuels plis, traces d’humidité ou dommages liés aux manipulations et aux conditions de stockage. La municipalité n’a pas encore communiqué le résultat de cette expertise ni indiqué quand les planches pourraient réintégrer le fonds ou être exposées.

Les œuvres sur papier exigent cette prudence. Elles sont plus vulnérables à la lumière, aux variations d’humidité et aux manipulations qu’une peinture sur toile. Le fait que les huit planches apparaissent réunies sur les photographies de la saisie ne permet pas, à lui seul, d’évaluer leur état. Leur remise administrative et leur retour effectif dans les collections sont deux étapes distinctes.

Après le vol, la ville dit avoir revu les protocoles de sécurité et renforcé les effectifs de surveillance. Elle a aussi demandé une formation supplémentaire à la société chargée du gardiennage. Ces mesures répondent à une difficulté propre aux bibliothèques patrimoniales. Elles doivent protéger des pièces rares sans transformer un lieu de consultation et d’exposition en espace inaccessible.

La récupération fournit enfin aux conservateurs des éléments matériels susceptibles d’éclairer le parcours des œuvres depuis décembre. Les supports, emballages ou marques de manipulation peuvent aider à documenter leurs conditions de conservation, indépendamment de leur éventuelle utilité pour l’enquête pénale.

Les cinq Portinari restent introuvables

La saisie du 13 août ne résout que la partie Matisse du vol. Les cinq gravures de Candido Portinari n’ont pas été retrouvées. La police soupçonne qu’elles ont pu être vendues, mais aucune confirmation publique ne permet pour l’heure de l’affirmer. Leur localisation demeure l’un des principaux objectifs de l’enquête.

Le sort de ces pièces rappelle qu’une œuvre volée peut disparaître durablement sans être exposée ni proposée ouvertement à la vente. Elle peut rester cachée, changer plusieurs fois de détenteur ou réapparaître à l’étranger longtemps après les faits. Les signalements internationaux et les registres spécialisés servent précisément à conserver une trace lorsque l’enquête immédiate ne suffit plus.

Plusieurs personnes ont été arrêtées dans les différents volets du dossier, mais la Police civile n’a pas encore présenté un bilan judiciaire définitif. Le rôle précis de chacun et l’existence d’un commanditaire restent soumis aux investigations et à la procédure. Il en va de même pour la destination envisagée des œuvres. Employer les termes de suspect ou de personne mise en cause demeure donc nécessaire.

Pour la Bibliothèque Mário de Andrade, la priorité est désormais double. Elle doit établir l’état réel des huit planches de Matisse et préserver les conditions de leur futur accès. La restitution constitue une étape majeure pour le patrimoine public de São Paulo. Elle ne clôt pas la recherche des Portinari et n’autorise pas encore le retour des œuvres de Jazz devant les lecteurs.

Cet article a été rédigé par Émilie Schwartz.