
Au coup d’envoi, les caméras glissent toujours vers la tribune d’honneur. Ce soir-là, comme les soirs précédents, la place attendue reste muette. Depuis l’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations, le 21 décembre 2025, Mohammed VI, 62 ans, n’apparaît pas. À sa place, le prince héritier Moulay El-Hassan, 22 ans, se laisse cadrer, salue, applaudit. Le 14 janvier 2026, le Maroc se qualifie pour la finale. Par conséquent, l’absence devient un fait politique. De plus, la question émerge sans conclure : que dit ce silence sur le pouvoir ? Enfin, elle soulève également des interrogations concernant l’après.
Un tournoi comme vitrine, un fauteuil comme symbole
Le football marocain n’a jamais été un simple divertissement. Il est ce miroir où une nation se regarde, s’encourage, s’apaise, parfois se dispute. La CAN organisée au Maroc était attendue comme une scène de démonstration. En outre, elle représentait une répétition générale de grandeur. Enfin, cet événement constituait un exercice d’hospitalité moderne. Les stades flambant neufs, les délégations, le cérémonial, tout devait dire la capacité du royaume à tenir le rang.
Or, dès les premiers soirs, l’œil est allé vers la tribune d’honneur avec une obstination d’enfant. Dans ces places où l’État se met en scène, l’absence ne se contente pas de se voir, elle s’entend. Ce n’est pas seulement un fauteuil vide, c’est une phrase inachevée. Les portraits du souverain, installés en bonne place, ont pris une présence paradoxale. En effet, c’est comme si l’image devait compenser le corps.
Cette absence surprend d’autant plus qu’elle touche un moment de communion rare. Les grandes compétitions servent souvent, au Maroc, d’accélérateur d’unité. Quand l’équipe nationale avance, la politique se tait un peu. La société respire et la monarchie, d’ordinaire, accompagne le mouvement. Ce soutien se manifeste ne serait-ce que par le signe.

Santé de Mohammed VI : paroles comptées et bulletin médical
Le palais a fini par parler, mais avec ce ton mesuré qui, au Maroc, tient lieu d’architecture institutionnelle. Selon le communiqué du palais sur la santé de Mohammed VI, l’absence est liée à une lombosciatalgie mécanique, associée à une contracture musculaire, imposant un repos fonctionnel et un traitement adapté. À ce stade, aucun autre élément public vérifiable n’est venu préciser la durée ni l’ampleur de cet empêchement. La formulation, clinique et rassurante, dit l’essentiel sans ouvrir les portes.
Elle n’a pourtant pas fait taire les questions. Parce que la maladie d’un roi, dans une monarchie où le souverain demeure l’axe, dépasse toujours le médical. Elle devient une question de tempo, de continuité, de signatures, de décisions. L’enjeu n’est pas de transformer une douleur en roman national. Il s’agit de comprendre ce que produit, politiquement, une invisibilité prolongée.
Les dernières apparitions commentées, en octobre 2024, avaient déjà imposé une autre image du règne, et déplacé le regard public vers un détail jadis secondaire, la simple présence physique du souverain, devenue un signe politique en soi. Lors de la venue à Rabat du président français Emmanuel Macron, le roi était apparu très amaigri. De plus, il se déplaçait avec difficulté, appuyé sur une canne. Les explications officielles avaient évoqué des douleurs. La scène, brève, a durablement marqué les esprits, tant elle contredisait le registre traditionnel de la majesté.
Depuis, la monarchie a alterné l’ellipse et la ponctuation. Quelques signaux, peu de mots. Dans ce régime de rareté, chaque silence devient un message involontaire et chaque apparition, une opération de sens.
La monarchie marocaine, une institution qui gouverne aussi par le secret
Le Maroc n’a pas inventé la pudeur monarchique, mais il en a fait une méthode. Le souverain est à la fois chef de l’État, arbitre des institutions, et commandeur des croyants. La concentration des rôles produit une concentration des attentes. Là où une république peut s’accommoder d’un président convalescent, un royaume où l’autorité est incarnée supporte moins facilement l’idée d’un corps empêché.
Dans la tradition politique du pays, la transparence n’est pas une vertu cardinale. La monarchie protège son intimité comme un rempart, convaincue que le mystère entretient la stabilité. Ce choix nourrit toutefois une tension contemporaine. Les Marocains sont connectés, mobiles, exigeants. Ils vivent dans un monde où la santé des dirigeants s’exhibe ou se commente, parfois à l’excès, et où la rumeur circule plus vite que le communiqué.
C’est là que surgit le mot qui, à lui seul, dit une partie du mécanisme. Le Makhzen n’est pas une conspiration : c’est un écosystème de pouvoir, fait d’entourages, de réseaux administratifs, de notables, de sécurités, de conseillers, d’intérêts. Lorsque le souverain se retire, cet écosystème ne s’effondre pas, il occupe le vide. Concrètement, les arbitrages se transmettent par des circuits plus étroits. Les cabinets et relais territoriaux de l’État jouent un rôle d’amortisseurs. De plus, ils filtrent les urgences, préparent les décisions et portent la parole sans toujours l’exposer.
Gouverner sans se montrer, ou la tentation du règne à distance
Plusieurs observateurs décrivent depuis des années une gouvernance devenue plus discrète. En effet, c’est comme si le palais s’était déporté dans un espace moins visible. Le roi signerait, arbitrerait, trancherait, mais sans nécessairement occuper la scène. Dans ce récit, le téléphone, les dossiers, les intermédiaires, prennent plus d’importance que la poignée de main.
Ce mode de gouvernement n’est pas inconnu ailleurs, mais il prend ici une coloration particulière. Parce que l’autorité, au Maroc, est aussi affaire de présence. Elle s’exprime par un regard, un protocole, une tournée, un geste. L’absence du roi à une compétition dont le pays est l’hôte crée une dissonance. En effet, l’équipe nationale en est la figure.
La CAN, en cela, a joué le rôle d’un révélateur impitoyable. Elle a mis en lumière une question que l’institution préfère tenir à distance. Quelle est la capacité réelle du souverain à exercer, au quotidien, un pouvoir qui demeure central dans la mécanique de l’État.
Moulay El-Hassan, héritier et visage de la continuité
Dans les stades, une silhouette a pris place là où l’on attendait le père. Le prince héritier Moulay El-Hassan a multiplié les apparitions protocolaires. Il a salué, présidé, occupé la tribune. Son rôle est resté strictement cérémoniel, mais la répétition a fait sa force. À force de le voir, on a commencé à l’imaginer.
Un soir de match, la scène se répète avec une régularité presque pédagogique. Le prince arrive, bref sourire, poignée de main aux responsables sportifs, quelques mots échangés à l’oreille. Il se lève pour l’hymne, s’assied, se penche vers ses voisins quand le but approche, applaudit sans débordement. Cette retenue n’est pas froideur. Elle est apprentissage. Le protocole dessine un futur en pointillés, sans jamais dire qu’il commence.

Cette stratégie, si stratégie il y a, suit une logique prudente. Présenter un héritier, sans l’exposer à la critique politique. Offrir un visage, sans transférer le pouvoir. Le prince, élevé dans les codes du palais, apprend par l’image. Il entre par effraction douce dans le paysage des Marocains, comme on apprend par l’ombre.
La monarchie y gagne un avantage immédiat. Elle rassure sur la continuité dynastique, dans une région où les transitions sont souvent des secousses. Elle rappelle que le trône n’est pas une hypothèse, mais une ligne. Elle installe, par petites touches, une familiarité.
Lalla Salma, présence absente et question sensible
Dans les conversations, une autre figure revient, tantôt par nostalgie, tantôt par calcul. Lalla Salma, mère du prince héritier, s’est faite rare dans la vie publique depuis plusieurs années. L’institution ne communique guère sur son statut, et cette discrétion alimente naturellement les spéculations, parfois contradictoires.

Dans une monarchie où la symbolique compte autant que la loi, l’absence d’une figure féminine identifiée a des effets. Elle laisse le protocole se reconfigurer. Elle redistribue les rôles visibles. Elle rappelle aussi qu’au Maroc, l’équilibre de la cour ne se lit pas seulement dans les textes. En effet, il se perçoit également dans les images que l’on consent à montrer.
Faut-il en déduire qu’une régence pourrait s’organiser autour d’elle. Rien ne permet de l’affirmer, et l’idée se heurte d’ailleurs à la lettre du droit.
Régence au Maroc, succession et zones grises du droit
La Constitution du Maroc organise un Conseil de régence, mais dans un cas précis, celui de la minorité du roi. Le dispositif vise à assurer la continuité lorsque le souverain n’a pas l’âge d’exercer pleinement ses prérogatives. Or, Moulay El-Hassan a 22 ans. La question qui taraude aujourd’hui l’opinion n’est donc pas celle d’un roi enfant. En revanche, elle concerne un roi adulte potentiellement diminué.
C’est ici que surgit une zone grise, que les commentateurs décrivent sans pouvoir la clore. Comment une monarchie constitutionnelle gère-t-elle un empêchement durable du souverain, si l’hypothèse n’est pas explicitement écrite. Que se passe-t-il lorsque le pouvoir, bien que théoriquement intact, est exercé de manière plus collective ? En effet, il est influencé par l’entourage, les institutions et les routines.
Il faut le dire clairement. En l’absence d’éléments publics plus précis sur l’état de santé du roi, aucune conclusion n’est possible. Les diagnostics présumés, les rumeurs de maladies chroniques, les scénarios de fin de règne appartiennent au registre de l’interprétation. Ils prospèrent sur le silence, mais ne remplacent pas la preuve.
Quand le sport force la politique à se regarder
La CAN, par sa nature, oblige à l’évidence. Elle rassemble dans des lieux ouverts, filmés, commentés. Elle fabrique des images qui circulent. Dans une monarchie où la communication est souvent verticale et maîtrisée, le tournoi impose une forme de démocratie visuelle. Chacun peut constater l’absence. Chacun peut comparer les gestes, compter les apparitions, écouter les explications.

Cette confrontation au visible transforme un événement sportif en question institutionnelle. Elle ne dit pas que le royaume vacille. Elle dit qu’il change d’époque. Le temps où le palais vivait du sous-entendu est révolu. Il se heurte à un espace public plus vaste, où les citoyens réclament, non pas des confidences, mais des repères.
Le paradoxe est que la monarchie demeure, pour beaucoup, un point d’attache. Les critiques visent souvent les gouvernements, les technocraties, les élites économiques. Le roi, lui, conserve une part de sacralité politique, et cette sacralité rend l’incertitude plus difficile à gérer. On n’attaque pas un mystère, on le commente, on l’entoure, on le redoute.
Un règne au long cours, et une transition qui se prépare en sourdine
Mohammed VI règne depuis 1999. Son règne a combiné grands chantiers matériels et gestes symboliques. Il a accompagné, au début des années 2000, l’ouverture d’un travail inédit sur la mémoire des années de plomb. Cela s’est fait avec l’Instance Équité et Réconciliation. Puis, en 2004, la réforme du Code de la famille a marqué une inflexion sociale. Cette inflexion a longtemps été présentée comme une modernisation encadrée. En 2011, une nouvelle Constitution a été adoptée après des mobilisations qui demandaient davantage de garanties institutionnelles. Et, en 2018, l’inauguration de la ligne à grande vitesse Al Boraq a offert au pays une vitrine technologique.
Cette trajectoire éclaire le présent. Lorsque la santé du roi, ou simplement sa présence, paraît vaciller, c’est toute la centralité du système qui vacille. Cela renvoie à une question simple et redoutable : qui incarne, qui arbitre, qui tient la continuité au quotidien.
Dans cette configuration, la montée en visibilité du prince héritier ressemble moins à une rupture qu’à une préparation. Elle se fait sans proclamation, par petites marches, dans la douce lumière du protocole. La CAN en a offert la scène la plus nette. L’héritier n’a pas pris la parole politique, il a pris la place de l’image.
La question, au fond, n’est pas de savoir si la succession monarchique viendra. Elle viendra, comme partout. La question est de comprendre comment elle se raconte, et à quel rythme. Une monarchie ne peut pas tout dire, mais elle ne peut plus tout taire. Entre ces deux contraintes, elle invente un langage.
Au Maroc, ce langage est fait de retenue, d’apparitions rares, de signes calculés. La chaise vide de la CAN n’a pas seulement inquiété. Elle a enseigné. Elle a montré que le pouvoir, même lorsqu’il se retire, continue de produire des effets. Et que l’histoire, parfois, bascule non dans le fracas, mais dans le calme d’une tribune où l’on attend un homme qui ne vient pas.
Ce que dit la chaise vide, ce que promet la tribune
Dans les prochains mois, le royaume devra composer avec une demande de lisibilité. Elle ne prendra pas forcément la forme d’une contestation. Elle peut être une attente plus douce et plus profonde, celle de savoir qui tient réellement la barre. Qui incarne, qui décide. La monarchie, de son côté, cherchera à préserver ce qui fait sa force. La continuité, l’unité, la capacité à absorber les crises.
Rien n’indique, à ce stade, un changement brusque. Mais tout indique un déplacement. À la CAN 2025, le Maroc a gagné une finale, et a peut-être perdu une part d’évidence. Celle d’un roi présent, visible, immédiatement reconnaissable. À sa place, un héritier s’est avancé, sans bruit.
Le pays, lui, continue d’aimer le football et de scruter le palais. Entre les cris des tribunes et la retenue des salons, une même question circule, obstinée et polie. Dans quel état se trouve le roi, et quel récit la monarchie choisira-t-elle, désormais, pour dire sa propre continuité.