
Crédits : domaine public (Photoplay, 1953), mise en page Ecostylia Media avec l’aide de l’IA.
Marilyn Monroe aurait eu cent ans aujourd’hui même, le 1er juin 2026. Hollywood l’a fabriquée blonde, vénale et écervelée. La Cinémathèque française, elle, nous rend tout autre chose. Le temps d’une exposition, nous avons retrouvé une comédienne d’une précision redoutable et une femme d’affaires en avance sur son siècle. Derrière le mythe, une stratège — et il était temps qu’on la regarde en face.
Une exposition qui prend le mythe à rebours
On entre dans l’exposition comme dans un studio. Une porte claque, et le bruit du monde s’éteint. Sur le mur framboise, en lettres de métal, une formule donne le ton : « Marilyn Monroe 100 ans ! » Le malentendu commence là. Ce point d’exclamation, joyeux, promet la star. Le parcours, lui, instruit patiemment le procès de cette starification. Il veut nous rendre quelqu’un d’autre.

Le propos est assumé dès la première salle. La commissaire Florence Tissot le résume d’une formule : « Célébrer la star, exposer l’actrice ». L’exposition se tient à la Cinémathèque française, du 8 avril au 26 juillet 2026. Une rétrospective de ses films la prolonge jusqu’au 12 juillet. Le constat de départ dérange. Marilyn Monroe fut, dit le catalogue, « autant déconsidérée, comme interprète, qu’adulée en tant que star ». On se souvient de ses photographies bien plus que de ses films. On a retenu une silhouette, pas un travail.
La scénographie, faussement sage, travaille tout entière sur le regard. Elle organise des « rebonds » entre Marilyn et ceux qui la fixent. Hier, les badauds se massaient derrière les barrières « Police line, do not cross », sur le tournage de Sept ans de réflexion. Aujourd’hui, ce sont les visiteurs que nous sommes. Très vite, on cesse d’être spectateur : c’est notre propre regard que l’exposition prend pour objet.
Norma Jeane, ou la fabrique d’une star
Avant le mythe, il y a une enfant. Norma Jeane Mortenson, baptisée Baker, naît à Los Angeles le 1er juin 1926. Sa mère, Gladys, est fragilisée par la maladie psychique. Le père reste absent. L’hypothèse la plus solide, renforcée par une analyse ADN en 2022, désigne un certain Charles Stanley Gifford. Rien n’est pourtant certain. L’enfance se passe en foyers et en familles d’accueil. Plus tard, le service de publicité du studio inventera un mélodrame à la Cendrillon. Il ira jusqu’à présenter ses deux parents comme morts. En mai 1952, la presse révèle que sa mère est bien vivante, employée près de Los Angeles. Le mensonge faisait partie du produit.
En 1944, Norma Jeane travaille dans une usine d’armement lorsqu’un photographe militaire la remarque. L’image est devenue célèbre. Une jeune ouvrière sourit à l’objectif au milieu de l’effort de guerre américain. Quelques mois plus tard, elle commence une carrière de mannequin. La transformation peut commencer.
Lorsqu’elle signe son premier contrat avec la Fox, l’industrie hollywoodienne fonctionne comme une gigantesque machine à produire des vedettes. La 20th Century-Fox emploie alors plusieurs milliers de personnes et contrôle chaque détail de l’image de ses acteurs.
Chez Marilyn, rien ou presque n’échappe à cette logique. Les cheveux sont éclaircis. Certaines caractéristiques du visage sont retouchées. Les éclairages sont étudiés. Les photographies minutieusement composées.

L’exposition rappelle un aspect souvent oublié de cette fabrication : elle intervient dans une Amérique encore profondément ségréguée. L’idéal féminin promu par Hollywood est blanc, blond et inaccessible. Marilyn Monroe en deviendra l’incarnation parfaite.
Mais derrière cette image soigneusement construite, une autre réalité affleure déjà. Un détail exposé dans une vitrine en dit long sur cette époque. Phil Moore, qui accompagne Marilyn dans ses premiers apprentissages artistiques, est l’un des premiers musiciens afro-américains employés par un grand studio. Une présence qui demeure alors exceptionnelle dans une industrie encore traversée par les barrières raciales.
Derrière le glamour, il y a toujours une époque. Et derrière Marilyn, une jeune femme qui comprend déjà qu’elle devra lutter pour exister autrement que comme une image.
Le malentendu de la « blonde idiote »
C’est là que se noue le malentendu fondateur. La Fox enferme Marilyn dans des rôles de « blonde idiote », potiche qui sème le trouble dans les couples. Mais, déjà, l’actrice y glisse autre chose. Ses apparitions du début des années 1950 sont brèves, et pourtant elle compose. Baby-sitter inquiétante dans Troublez-moi ce soir, silhouette cartoonesque chez les Marx Brothers. Dans Quand la ville dort, de John Huston, elle déploie une palette plus large que bien des seconds rôles masculins. Le cliché de l’écervelée tient, mais il craque par endroits. Encore faut-il vouloir le voir.
Une actrice au travail
C’est l’apport le plus précieux de l’exposition : elle nous force à regarder Marilyn jouer. Niagara, d’Henry Hathaway, la sacre femme fatale en février 1953. Ce film noir à petit budget rapporte plus de six millions de dollars, pour un coût de 1,25 million. Le New York Times note alors que « les chutes et Miss Monroe valent le déplacement ». La formule, condescendante, en dit long sur l’époque.

Viennent les grandes comédies, là où se révèle son métier. Les hommes préfèrent les blondes, d’Howard Hawks, puis Comment épouser un millionnaire. Puis Sept ans de réflexion, et sa robe blanche soulevée par une bouche d’aération. L’image fut si reproduite qu’elle a presque effacé le film. Marilyn y maîtrise un art difficile entre tous : le tempo comique. Elle désamorce le désir qu’elle suscite par une innocence jouée au millimètre.
Le tournant, l’exposition le situe à New York. En 1955, au sommet de sa notoriété, Marilyn quitte Hollywood. Elle suit les cours de l’Actors Studio de Lee Strasberg et travaille sa technique. Pour échapper à son image, elle pose anonymement dans le métro. Elle y aurait trouvé, pour la première fois, le sentiment d’être acceptée pour elle-même. La presse, elle, ricane. On lui reproche de gâcher, par de prétentieux « efforts intellectuels », un talent qu’on prétend purement instinctif. Le piège est parfait. Naturelle, elle n’a aucun mérite ; appliquée, elle est ridicule.
Les faits, pourtant, la rattrapent. Après Bus Stop (1956), le redoutable critique du New York Times Bosley Crowther capitule. Marilyn Monroe, écrit-il, « s’est enfin révélée actrice ». Le réalisateur Joshua Logan la comparera à Chaplin, pour son don de mêler le rire et la peine. Vient ensuite Certains l’aiment chaud, de Billy Wilder (1959). Ce chef-d’œuvre lui vaut le Golden Globe de la meilleure actrice de comédie. Wilder, agacé par ses retards et ses oublis de texte, lui rendra pourtant hommage. N’importe qui, dira-t-il, peut retenir ses répliques. Mais il fallait une artiste pour arriver sans les savoir et jouer ainsi. Son dernier film achevé, Les Désaxés (1961), fut écrit pour elle par Arthur Miller. Leur mariage, alors, s’effondrait. Échec commercial et critiques partagées, le film a depuis été réévalué. Rien d’une carrière ratée : une œuvre dense, et de vraies récompenses de son vivant.
La femme d’affaires que l’on n’attendait pas
Voici le chapitre que les portraits tragiques oublient toujours. En janvier 1955, Marilyn annonce la création de sa propre maison. Fondée avec le photographe Milton Greene, Marilyn Monroe Productions est détenue par elle en majorité. Le geste est d’une audace folle pour une star sous contrat. Elle se met en grève et tient tête à la Fox pendant plus d’un an. Fin 1955, elle obtient un contrat inédit. Il lui accorde un droit de regard sur ses films et ses réalisateurs. Le magazine Time la décrira en femme d’affaires avisée, ayant « mis à genoux la puissante Twentieth Century-Fox ».

Soyons précis, car la légende exagère vite. Marilyn ne fut pas « la première actrice à fonder sa société de production ». Dès le muet, des dizaines de femmes l’avaient précédée, de Mary Pickford à des pionnières oubliées. Sa société ne produira d’ailleurs qu’un seul film, Le Prince et la Danseuse (1957). Mais le rapport de force, lui, est réel. Et la cause est limpide : l’argent. Les chiffres réunis par l’exposition sont éloquents. Sur Les hommes préfèrent les blondes, Marilyn touche environ 18 000 dollars. Sa partenaire Jane Russell, mieux établie, en perçoit 200 000. L’écart demeure abyssal jusqu’à la fin. Sur Something’s Got to Give, en 1962, elle est payée 100 000 dollars, contre 500 000 à son partenaire masculin. Elle reste pourtant, depuis dix ans, la star la plus rentable de la Fox. Ses films y auraient rapporté plus de 200 millions de dollars. Quand elle pose nue sur ce dernier tournage, ce n’est pas un caprice. C’est une arme, un coup d’éclat pour reprendre la main face à son licenciement. La « blonde idiote » jouait, en réalité, une partie d’échecs.
Les légendes, passées au crible
Marilyn a produit ses mythes en série. L’exposition en démonte quelques-uns, et nous prolongeons l’exercice.
Le plus tenace d’abord : son prétendu QI de 168, supérieur à celui d’Einstein. L’archiviste Scott Fortner, qui a inventorié ses affaires, n’a retrouvé aucun test. Le chiffre est une pure fabrication. L’universitaire Sarah Churchwell le dit sans détour : le plus grand mythe, c’est celui de sa bêtise. Car Marilyn lisait. Beaucoup. La photographe Eve Arnold l’a vue plongée dans l’Ulysse de Joyce, qu’elle gardait dans sa voiture. À sa mort, sa bibliothèque comptait plus de quatre cents ouvrages, dispersés chez Christie’s en 1999. Non pas une intellectuelle d’apparat, mais une autodidacte affamée.

Vient l’inévitable chapitre Kennedy. L’exposition montre une réplique de la robe couleur chair, cousue à même le corps. C’est dans cette robe que Marilyn chanta « Happy Birthday, Mr President » au Madison Square Garden. La scène eut lieu le 19 mai 1962, dix jours avant l’anniversaire du président. Un cartel pose la bonne question. Pour tout autre acteur, ce serait un simple soutien public à un homme politique. Pourquoi, chez elle, n’y voit-on qu’un débordement amoureux ? La rumeur d’une liaison, voire de plusieurs, n’a jamais été établie. Elle relève de la spéculation, et nous nous garderons d’y ajouter.
Quant à sa mort, dans la nuit du 4 au 5 août 1962, elle nourrit tous les fantasmes. L’autopsie revient au coroner adjoint Thomas Noguchi. Le bureau du coroner conclut, lui, à un « probable suicide » par barbituriques. En 1982, une révision du dossier par le procureur de Los Angeles ne trouve aucune preuve crédible d’assassinat. Certains biographes plaident, eux, pour la surdose accidentelle. La thèse de l’assassinat, elle, fut d’abord lancée par un militant anticommuniste désireux d’éclabousser le clan Kennedy. L’écrivain Norman Mailer reconnaîtra avoir privilégié le récit de la femme brisée par amour. Il était plus vendeur que celui d’un accident. La fabrique du mythe avait, comme toujours, ses raisons commerciales. Méfions-nous, enfin, des innombrables citations « inspirantes » signées de son nom. La plus célèbre, sur l’imperfection et la folie, est un faux.
Ce que l’exposition apporte vraiment
Reste à mesurer ce que l’accrochage apporte à la connaissance de l’actrice. La matière est dense. Costumes originaux, escarpins Ferragamo, soutiens-gorge pointus prêtés par le musée des Arts décoratifs. Affiches de la collection de la Cinémathèque, scénario de Niagara ayant appartenu à Marilyn. Sérigraphie d’Andy Warhol, Une du New York Mirror annonçant le suicide, dessins au vitriol de Luz. L’accrochage est riche, documenté, toujours sous-tendu par une thèse. La commissaire s’appuie sur l’historien du cinéma James Naremore. Elle invite à observer les gestes, les expressions, les rapports de jeu. Bref, à regarder une actrice composer.

On pourra adresser à l’ensemble une objection de taille. Pour dénoncer le règne de l’image, l’exposition vit de ces images. On n’échappe pas toujours au vertige de contempler, encore, ce beau visage. La dernière salle, « Performer Marilyn », assume le paradoxe. Elle montre la survivance de l’icône, de Madonna à Beyoncé, de Margot Robbie à Ryan Gosling. Une installation vidéo sur triple écran referme le parcours : « La Nuit des 1000 Marilyn ». On ressort en se demandant si l’on a vraiment vu Marilyn. Ou seulement nos propres projections. C’est, sans doute, le but recherché.
Cent ans : une professionnelle, pas une relique
Un siècle après sa naissance, Marilyn Monroe demeure une marque déposée. Son image est gérée par des ayants droit qui en monnaient l’exploitation. Elle reste aussi une énigme que chaque époque réécrit à sa mesure. Les années 1970 en ont fait une martyre féministe. L’ère post-#MeToo y lit une travailleuse exploitée et une lanceuse d’alerte avant l’heure. Elle dénonçait les prédateurs d’Hollywood et soutenait Ella Fitzgerald contre la ségrégation des salles. Toutes ces relectures disent, au fond, autant de nous que d’elle.
La vraie modernité de Marilyn n’est peut-être pas où on la cherche. Elle ne tient ni à la robe blanche, ni au parfum. Pour dormir, disait-elle, elle ne portait que « quelques gouttes de N°5 ». Elle tient à autre chose. On a réduit cette femme à un corps. Elle a passé sa vie à revendiquer un métier. Elle a négocié ses contrats, lu, travaillé, lutté contre la machine qui l’avait fabriquée. L’exposition de la Cinémathèque ne ressuscite pas une icône de plus. Elle nous rend, enfin lisible, la professionnelle obstinée qui se tenait derrière. C’est la plus belle façon de fêter ses cent ans. Cesser de la plaindre et commencer à la prendre au sérieux.