Fabien Mandon (CEMA) alerte sur la dissuasion face à la Russie : accepter des pertes vraiment?

Le 18/11/2025, le CEMA Fabien Mandon exhorte les maires : assumer pertes et effort économique pour une dissuasion crédible face à la Russie.

Au Congrès des maires, à Paris, le 18/11/2025, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées (CEMA), appelle les élus à préparer la nation à la guerre et aux sacrifices pertes humaines et effort économique et budget de défense au nom de la dissuasion française face à la menace russe en Europe. La formule provoque immédiatement un choc et divise LFI, PCF et RN d’un côté. Par ailleurs, la majorité et les socialistes se retrouvent de l’autre côté. Cela relance le débat sur le rôle d’un chef militaire. De plus, cela soulève des questions concernant l’horizon "trois, quatre ans".

Un avertissement lancé aux maires, au cœur du Salon des maires et des collectivités locales

Fabien Mandon, chef d’état-major des armées (CEMA) depuis le 01/09/2025, a secoué l’assemblée réunie au Congrès des maires de France le 18/11/2025. Devant des élus venus de tout le pays, le général a exhorté les communes à se préparer à des temps plus durs. Il a déclaré qu’il faudra accepter de perdre nos enfants sur des théâtres d’opérations et souffrir économiquement. En effet, cela pourrait arriver si l’effort national s’oriente vers la défense. Par conséquent, il a demandé aux maires d’en parler dans leurs communes. Ainsi, les collectivités sont placées en première ligne de la préparation mentale de la population.

Ces propos s’inscrivent dans une séquence plus longue. Le 22/10/2025, devant des parlementaires, Fabien Mandon avait déjà évoqué la nécessité d’être « prêts à un choc dans trois, quatre ans » face à la Russie, en rappelant que l’Europe possède les moyens industriels et démographiques pour tenir la confrontation mais manque de « force d’âme ». Dans sa bouche, l’enjeu central est la dissuasion européenne : l’adversaire n’attaque que s’il pense nos sociétés rétives aux sacrifices.

Que signifie « perdre nos enfants » ?

La phrase a glacé l’assistance parce qu’elle touche à l’intime. Le CEMA parle des soldats « nos enfants » au sens de la jeunesse engagée sous drapeau et d’un risque inhérent à la guerre que toute stratégie de défense vise précisément à éviter. En filigrane : sans résilience sociale, la dissuasion européenne devient peu crédible. Mandon répète que « les Européens sont largement plus forts que la Russie » si, collectivement, ils manifestent la volonté de se défendre.

Autre précision importante : le scénario évoqué par le CEMA ne décrivait pas une guerre sur le sol français, mais l’hypothèse d’un engagement à l’est de l’Europe, dans l’ombre de la guerre en Ukraine pour soutenir un allié attaqué, dans le cadre des engagements de l’OTAN. Il s’agit d’anticiper l’imprévu (cyber, drones, frappes hybrides, escalade conventionnelle) et d’en parler sans détour, y compris avec les élus locaux qui sont, en crise, des acteurs décisifs de la cohésion.

Pour Mandon, l’Europe dissuade Moscou si elle accepte le coût d’une défense prioritaire, horizon évoqué : un choc dans trois-quatre ans.
Pour Mandon, l’Europe dissuade Moscou si elle accepte le coût d’une défense prioritaire, horizon évoqué : un choc dans trois-quatre ans.

Réactions en chaîne : soutiens, condamnations, lignes de fracture

La tempête politique s’est levée dans la soirée du 19/11/2025. Jean-Luc Mélenchon (LFI) exprime son « désaccord total », jugeant qu’un chef d’état-major des armées « ne devrait pas dire ça ». Le groupe LFI reproche au CEMA de dramatiser des scénarios de guerre et de sortir de son rôle en s’adressant directement aux maires.

À gauche, Fabien Roussel (PCF) fustige un discours « va-t-en-guerre » et renvoie au deuil national gravé dans 51 000 monuments aux morts. Ségolène Royal parle de déclarations délirantes et anxiogènes pour les jeunes. Par ailleurs, elle interpelle Emmanuel Macron sur la ligne de l’exécutif.

À l’extrême droite, Sébastien Chenu (RN) dénonce une « faute » : le CEMA n’aurait pas la légitimité pour tenir de tels propos. Dans la majorité, au contraire, Pieyre-Alexandre Anglade défend la « réalité de la menace ». Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens combattants, rappelle que ne pas se préparer à une guerre de haute intensité d’ici 2030 serait « une faute ». Des voix expertes, comme Jérôme Pellistrandi (Défense nationale), parlent de pédagogie : rendre tangible un risque que l’opinion peine à percevoir.

Derrière la passe d’armes se dessinent trois lignes :

Une gauche radicale (LFI) et une partie de la gauche (PCF, figures socialistes) dénoncent une rhétorique guerrière. De plus, ils critiquent le débordement du rôle militaire.

  • Le RN s’oppose au ton du CEMA tout en se posant en gardien de la paix.
  • La majorité et des sociaux-démocrates défendent un discours de lucidité et de préparation.

Portrait : qui est Fabien Mandon ?

Né le 19/10/1969 à Montmorency (Val-d’Oise), Fabien Mandon est un pilote de chasse passé par l’École de l’air. Il a commandé l’escadron de chasse 3/13 « Alsace », puis la base aérienne 702 d’Avord. Officier d’état-major, il accumule des missions de guerre en Afrique (notamment Tchad et RDC) et dans plusieurs opérations extérieures. Il totalise 144 missions de guerre et a été élevé au rang de général d’armée aérienne.

Au sommet de l’appareil politico-militaire, il a dirigé le cabinet militaire du ministre des Armées. Cela a duré du 01/09/2020 au 30/04/2023, avant qu’il ne devienne chef de l’état-major particulier du président de la République. (01/05/202331/08/2025). Sa nomination comme CEMA a été actée en Conseil des ministres le 23/07/2025, avec prise de fonctions au 01/09/2025. C’est le premier aviateur à diriger les armées depuis trois décennies.

Pilote de chasse et ex-conseiller du président, Mandon, CEMA depuis le 01/09/2025, assume un style direct qui divise entre pédagogie et alarmisme.
Pilote de chasse et ex-conseiller du président, Mandon, CEMA depuis le 01/09/2025, assume un style direct qui divise entre pédagogie et alarmisme.

Parcours et réseaux expliquent son ton : habitué des arbitrages politico-militaires, il connaît les interfaces entre stratégie, budget, opérations, opinion. Son propos est abrupt et emprunte le registre de vérité des militaires. Cependant, il choque quand il déplace ce registre dans l’espace civique.

« Accepter de perdre », chez Mandon, décrit l’ultime coût que la nation refuse justement d’assumer en rendant crédible la dissuasion européenne. C’est un paradoxe difficile à porter publiquement.

Ce que disent la dissuasion et la « force d’âme »

La dissuasion européenne conventionnelle et nucléaire repose sur trois piliers : capacité, crédibilité, communication. La capacité : forces, munitions, industries. La crédibilité : la volonté politique et sociétale d’assumer un coût élevé. La communication : un signal lisible pour l’adversaire. Quand Fabien Mandon insiste sur la « force d’âme », il relie cohésion nationale et posture stratégique. Si les sociétés occidentales sont perçues comme récusant toute perte, l’adversaire peut être tenté de « pousser son avantage ».

D’où l’appel aux maires. En cas de crise, logistique, accueil, ordre public, information : les collectivités tiennent la cohésion. Parler « en amont » avec elles, c’est chercher à endurcir le maillon local de la défense.

Les limites démocratiques du rôle du CEMA

En France, les armées sont soumises à l’autorité civile : le président est chef des armées, le gouvernement conduit la politique de défense, le CEMA conseille et met en œuvre. La prise de parole publique d’un chef militaire, surtout devant des élus, pose donc une question de périmètre : alerter est-ce déjà prescrire ? Les critiques (LFI, PCF, RN) estiment qu’en s’adressant aux maires, le CEMA outrepasse. Les soutiens rétorquent qu’expliquer la menace relève d’une responsabilité.

La vraie frontière est institutionnelle : pas d’orientation politique ni de mise en cause des choix du pouvoir civil. Dans son intervention, Mandon reste sur l’alerte stratégique (horizons temporels, vulnérabilité des sociétés, besoins industriels). Mais le choix des mots « nos enfants » radicalise la réception du message.

Contexte stratégique : Ukraine, Russie et horizons 2029-2030

La guerre en Ukraine se poursuit, la Russie combine pressions hybrides (cyber, drones, désinformation) et usure. Des scénarios européens évoquent la possibilité d’un conflit ouvert à l’horizon 2029, tandis que le ministère français parle d’un risque de conflit de haute intensité d’ici 2030. Dans cette perspective, la France et l’Europe accélèrent : munitions, stocks, industrie de défense, réserves, interopérabilité, réarmement européen.

Le CEMA met en avant un déséquilibre moral plutôt que matériel : selon lui, l’Europe « a tout » (savoir, économie, démographie), à condition d’assumer une priorisation budgétaire vers la défense et un effort de résilience. C’est ce signal volonté et cohésion qui, selon lui, dissuade Moscou.

Décryptage d’un vocabulaire qui heurte

  • « Accepter de perdre nos enfants » : formule choc pour dire le prix humain d’une guerre que la stratégie vise justement à prévenir. Elle réactive le souvenir des guerres mondiales et des stèles communales.
  • « Choc dans trois, quatre ans » : ce n’est pas une prédiction, mais un horizon de planification. En effet, cela permet d’outiller les forces, mobiliser l’industrie et sensibiliser la société.
  • « Force d’âme » : traduction morale de la crédibilité stratégique. Sans adhésion minimale, la dissuasion s’étiole.

Ce lexique, efficace en interne, devient abrasif en public. D’où l’accusation d’anxiogène et, à l’inverse, la défense d’une pédagogie « sans fard ».

Ce qui reste en suspens

Plusieurs questions politiques découlent de cette affaire :

  1. Communication stratégique : comment parler vrai du risque sans sidérer ? Faut-il des formats dédiés (notes aux maires, exercices de crise, campagnes d’information) plutôt qu’une formule isolée ?
  2. Capacités : où placer le curseur budgétaire entre défense, transition énergétique, services publics ? L’argument de priorisation avancé par le CEMA ouvre un débat politique.
  3. Rôle des armées dans l’espace civique : quelle fréquence et quels cadres pour les prises de parole du CEMA ?

La séquence Mandon révèle une France partagée entre la volonté d’anticiper et la crainte d’une rhétorique guerrière. Elle rappelle qu’en démocratie, préparer la paix exige à la fois forces prêtes, citoyens informés et mots justes.

Cet article a été rédigé par Christian Pierre.