
Après Nairobi et sa pluie d’annonces, Emmanuel Macron a choisi Addis-Abeba pour changer de registre. Mercredi 13 mai, le président français doit y rencontrer le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, prononcer un discours au siège de l’Union africaine et participer, selon RFI et une dépêche de l’AFP, à un échange avec Antonio Guterres et Mahmoud Ali Youssouf. L’enjeu dépasse de loin l’agenda du jour. Paris veut prouver que la séquence ouverte au Kenya n’est pas seulement un sommet d’affaires. En effet, elle peut encore aboutir à une parole diplomatique entendue en Afrique. Cependant, la France ne possède plus l’ascendant d’autrefois sur ce continent.
À Addis-Abeba, la France cherche plus qu’une simple escale
Il y a des voyages qui prolongent un sommet. Celui-ci s’inscrit dans cette démarche. Les 11 et 12 mai, à Nairobi, la France et le Kenya ont coprésidé Africa Forward. Ce rendez-vous a été présenté par l’Élysée et par la diplomatie française comme un moment dédié à l’innovation. En outre, il se concentrait sur la croissance et les partenariats économiques. Le décor était celui des investissements, des engagements chiffrés, de la relance des liens entre acteurs publics et privés entre la France et le Kenya. Addis-Abeba déplace brusquement le centre de gravité. Avec l’Union africaine, avec les Nations unies, avec l’Éthiopie comme puissance charnière de la Corne, la visite entre dans une autre épaisseur.
Ce changement de registre est tout sauf anecdotique. Depuis plusieurs années, la parole française sur le continent se heurte à des reculs significatifs, principalement au Sahel. Du Mali au Burkina Faso, du Niger au Sénégal, le repli a été militaire, politique et symbolique. Dans ce contexte, chaque déplacement présidentiel en Afrique est lesté d’une question simple et embarrassante. Que peut encore faire la France sur ce continent lorsqu’elle ne dispose plus de l’évidence de son influence passée ? De plus, elle n’a plus le monopole du récit concernant son rôle présent.
Addis-Abeba n’apporte pas une réponse miracle. La capitale éthiopienne offre en revanche un cadre où la France peut tenter autre chose qu’un plaidoyer défensif. Elle se présente non comme ancienne puissance de sécurité dans son ancien pré carré. Au contraire, elle se positionne comme partenaire parmi d’autres sur un continent qui se pense désormais à l’échelle de ses institutions. Par ailleurs, il se pense aussi à l’échelle de ses marchés, de ses corridors stratégiques et de ses arbitrages propres. Ce déplacement compte donc moins par son exotisme que par ce qu’il oblige Paris à reconnaître. L’Afrique de l’Est ne se travaille ni avec les réflexes qui ont longtemps structuré la présence française à l’ouest. De plus, elle ne se travaille pas avec les mots habituels. Enfin, elle ne se travaille pas non plus avec les hiérarchies traditionnelles.
À l’heure où ces lignes sont écrites, il faut toutefois distinguer scrupuleusement ce qui relève du constat et ce qui relève de l’attente. L’arrivée d’Emmanuel Macron à Addis-Abeba, sa rencontre prévue avec Abiy Ahmed, son discours annoncé à l’Union africaine et le principe d’un format avec Antonio Guterres et Mahmoud Ali Youssouf sont rapportés par RFI et confirmés, pour l’essentiel, par l’AFP. En revanche, ni la teneur précise des échanges ni l’existence d’éventuelles annonces nouvelles ne peuvent être présentées comme acquises. L’étape éthiopienne est donc, pour l’instant, un signal diplomatique. Elle n’est pas encore un résultat.

Le lieu, lui, parle déjà. Addis-Abeba n’est pas seulement la capitale d’un grand État africain. C’est aussi la ville de l’Union africaine, autrement dit un des rares endroits où le continent se met en scène. En outre, elle est considérée comme un sujet politique collectif. Pour Emmanuel Macron, s’y exprimer revient à se présenter devant une architecture institutionnelle qu’aucune capitale européenne ne peut prétendre résumer à sa place. La nuance est de taille. Il ne s’agit plus seulement de convaincre un partenaire, mais de se faire entendre dans un espace où l’autorité française n’est ni centrale ni naturelle.
Derrière les mots d’amitié, une relation faite de dette, d’énergie et d’intérêts croisés
RFI qualifie l’Éthiopie de pays ami. La formule appartient au langage diplomatique courant. Elle ne vaut qu’à condition d’être traduite en faits. Dans le cas franco-éthiopien, ces faits sont avant tout financiers et économiques. RFI rapporte qu’en février 2026 Paris et Addis-Abeba ont conclu un accord de restructuration de dette ainsi qu’un nouveau programme de financement de 81 millions d’euros. L’agence publique éthiopienne ENA a fait état, le 11 février, d’un accord bilatéral de restructuration. De plus, elle mentionne un appui de 81,5 millions d’euros. Quant à l’Agence française de développement, elle décrit une économie éthiopienne engagée dans une sortie de crise depuis mi-2024. Cette sortie est soutenue par des réformes macroéconomiques et par le traitement de l’endettement.
Autrement dit, l’amitié ici n’a rien de vaporeux. Elle se chiffre. Elle se discute dans les calendriers de remboursement, dans les instruments de financement, dans les programmes d’appui et dans les investissements énergétiques. RFI évoque un partenariat de plus de 600 millions d’euros, dont plus de 300 millions dans l’énergie. Ces montants disent une présence réelle. Ils ne suffisent pas à raconter un rapport de force. La France demeure un acteur utile pour l’Éthiopie. Elle n’est ni son seul recours ni son tuteur.
C’est toute l’ambiguïté de la séquence africaine voulue par Emmanuel Macron. À Nairobi, selon RFI, Africa Forward s’est achevé sur 23 milliards d’euros d’investissements annoncés, répartis entre 14 milliards de la part d’acteurs français et 9 milliards pour les acteurs africains. Le chiffre est spectaculaire, presque trop. Il donne au sommet le sérieux rassurant des grands mouvements économiques. Mais une annonce n’est pas un décaissement, pas davantage qu’un forum n’est une politique étrangère. L’étape d’Addis-Abeba prend précisément sens dans cet intervalle. Elle vise à donner à l’après-Nairobi une crédibilité politique que les montants, à eux seuls, ne garantissent pas.
La relation avec l’Éthiopie intéresse aussi Paris parce qu’elle échappe partiellement aux schémas usés. Le pays sort de violences, de fractures internes et d’une crise financière aiguë. Il n’offre aucune image simple à la diplomatie française. Ni partenaire exemplaire, ni repoussoir commode, il oblige à une approche plus nue, plus transactionnelle, plus prudente aussi. En cela, il représente pour la France un cas utile. Travailler avec Addis-Abeba permet de discuter de développement, dette, réforme et énergie. Cela évite de réduire le lien à l’ombre des opérations militaires ailleurs sur le continent.
Le pari français se lit ici en creux. Il ne s’agit pas tant de reconquérir que de se redéployer. Non plus imposer un centre, mais retrouver des relais. Non plus parler pour l’Afrique, mais tenter de parler avec certaines de ses institutions et de ses puissances régionales. L’ambition est moins éclatante. Elle est aussi, sans doute, plus réaliste.
La Corne de l’Afrique, entre diplomatie des crises et sécurité des routes maritimes
L’intérêt de cette visite tient enfin à la géographie qu’elle convoque. L’Éthiopie n’est pas seulement le pays hôte de l’Union africaine. Elle est l’une des clés de voûte de la Corne de l’Afrique, cette zone où se croisent guerres civiles, ambitions régionales, routes commerciales et inquiétudes maritimes. RFI rappelle que la coopération militaire franco-éthiopienne remonte à 2019, notamment avec un appui à la formation de la marine éthiopienne. La même source précise qu’elle a été gelée durant la guerre du Tigré, puis relancée au début de 2023 après l’accord de Pretoria.
Le sujet peut prêter à sourire vu de loin. Une marine pour un pays sans littoral semble relever du paradoxe. En réalité, il raconte une obsession très sérieuse. Depuis la perte de son accès souverain à la mer après l’indépendance de l’Érythrée, l’Éthiopie a toujours réfléchi à sa vulnérabilité maritime. Son commerce, ses importations, son ambition régionale dépendent d’issues qu’elle ne contrôle pas pleinement. Former des cadres, réfléchir aux accès portuaires, sécuriser les voies d’échanges, tout cela touche au cœur même de sa stratégie.
C’est ici qu’apparaît le nom du Bab-el-Mandeb, ce goulet maritime entre la mer Rouge et le golfe d’Aden. Pour l’Europe, il compte parmi les passages les plus sensibles du commerce mondial. Pour les États riverains et les puissances qui y projettent leurs intérêts, il concentre les enjeux de circulation et de sécurité. De plus, il est crucial pour l’énergie et l’influence. La France ne découvre évidemment pas cette réalité en mai 2026. Mais en choisissant de prolonger sa tournée africaine par Addis-Abeba, elle signale qu’elle veut inscrire sa présence sur le continent. En outre, elle souhaite une carte plus large que celle de ses anciennes zones d’intervention.

Il serait pourtant trompeur d’y voir le prélude à un spectaculaire retour français dans la Corne de l’Afrique. Paris ne dispose ni d’une liberté d’action illimitée ni d’une position dominante. De plus, elle n’a même pas une lecture unique des crises qui traversent la région. D’autres puissances, du Golfe à la Turquie, de la Chine aux États-Unis, y sont présentes avec leurs moyens, leurs intérêts et leurs réseaux. Surtout, les États africains concernés entendent défendre leurs propres calculs. La France peut proposer, soutenir, accompagner. Elle ne peut plus espérer ordonner seule.
C’est là, au fond, que cette halte éthiopienne prend son relief. Elle force le pouvoir français à sortir de deux illusions symétriques. La première consisterait à croire qu’un sommet aux chiffres flatteurs suffit à recréer de l’influence. La seconde reviendrait à conclure que tout recul au Sahel condamne Paris à l’effacement partout ailleurs. Entre ces deux fictions, Addis-Abeba ouvre une voie plus modeste et exigeante. En effet, elle propose une diplomatie capable d’articuler l’économie, les institutions africaines et les questions de sécurité. Cependant, cela se fait sans travestir ni sa portée ni ses limites.
Emmanuel Macron joue donc davantage qu’une séquence de communication. Il joue la possibilité, pour la France, d’habiter autrement sa relation au continent africain. Non plus dans la posture de la puissance qui arrive chargée de certitudes. Mais plutôt dans celle d’un acteur cherchant encore sa place, ses relais et son langage. Ce n’est pas une victoire. Ce n’est même pas encore une inflexion décisive. Mais dans le trouble des rapports franco-africains, c’est déjà un test de vérité.