
Le 17 février 2026, l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, a choisi Anne-Claire Legendre pour la succession de Jack Lang à l’IMA, démissionnaire. Le conseil d’administration a voté à l’unanimité, sur proposition de l’État. Première femme à diriger l’institution, cette diplomate de carrière arrive au moment où l’IMA traverse une crise de confiance, qui met en cause la gouvernance de l’IMA, sur fond d’enquête financière évoquée par la presse. L’exécutif promet un audit des finances de l’IMA, une réforme statutaire et un cap : assainir.
Un mardi de bascule, sur la place Mohammed-V
Au bord de la Seine, l’IMA a l’habitude des vernissages et des grands mots. Cette fois, ce sont des mots administratifs qui s’invitent : « démission », « audit », « déontologie », « trajectoire soutenable ». Le conseil d’administration se réunit en séance exceptionnelle. Il « prend acte » du départ de Jack Lang, puis élit, à l’unanimité, Anne-Claire Legendre.
Le geste est politique. L’IMA n’est pas un musée comme les autres. C’est une maison hybride : culturelle, diplomatique, symbolique. La présidence n’y ressemble pas à une simple fonction honorifique. Elle tient la porte, elle oriente le regard, elle pèse dans les équilibres.
Dans l’instant, le pouvoir choisit une femme de dossiers. Une diplomate formée aux compromis, aux textes, aux nuances. Et, surtout, une figure qui signale un changement de style : après une longue présidence très incarnée, l’État veut de la méthode.
Une diplomate de carrière, du Yémen à l’Élysée
Anne-Claire Legendre n’arrive pas de nulle part. Elle vient du cœur de l’appareil d’État. Son parcours dessine une ligne continue : le monde arabe, les crises, la parole publique.
Elle débute à l’ambassade de France au Yémen (2005-2006), puis rejoint le ministère des Affaires étrangères. Elle se consacre à la coopération consulaire européenne. De plus, elle gère des dossiers bilatéraux où la France recherche fréquemment l’équilibre entre intérêts, mémoire et présent.
De 2010 à 2013, elle est à la mission permanente de la France auprès des Nations unies, à New York. Là, la diplomatie se fait au millimètre. Les mots sont comptés, les virgules ont un poids. Elle suit notamment les dossiers du Moyen-Orient au Conseil de sécurité.
Elle rejoint ensuite le cabinet de Laurent Fabius, comme conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient. Puis, elle retourne à New York, cette fois comme consule générale (2016-2020). Une fonction d’accueil et de protection, mais aussi d’influence : la France y tient son rang, sa langue, sa présence.
En 2020, elle devient ambassadrice au Koweït. En 2021, elle prend un poste exposé : porte-parole et directrice de la communication au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Le métier consiste à parler juste, vite, sans brûler les ponts.
Depuis décembre 2023, elle était conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient à l’Élysée. À ce titre, elle côtoie les dossiers les plus sensibles et les capitales les plus attentives. Ce profil, très « Quai d’Orsay », change la nature de la présidence de l’IMA : moins tribune, davantage pilotage.
L’IMA, vitrine culturelle et outil diplomatique
L’IMA naît d’une ambition d’État, à la fin des années 1970 : créer, en France, un lieu laïque consacré aux cultures du monde arabe, capable de faire pont entre sociétés, arts et savoirs. Le bâtiment, inauguré en 1987, devient vite une signature dans le paysage parisien.
La façade, avec ses moucharabiehs, n’est pas seulement une prouesse. Elle est un récit : filtrer la lumière, jouer avec l’ombre, composer une modernité à partir d’un motif ancien. À l’intérieur, l’institution empile les fonctions : expositions, musée, bibliothèque, débats, langue arabe, spectacles.
Mais l’IMA est aussi un instrument diplomatique. Sa gouvernance le rappelle : un conseil d’administration de 14 membres, à parité, avec des représentants français et des représentants des États arabes. Au-dessus, un Haut Conseil lié aux pays de la Ligue arabe. Cette architecture institutionnelle, conçue pour partager la maison, la rend aussi fragile : si l’engagement politique s’émousse, les finances et les ambitions s’essoufflent.
La fréquentation, elle, rappelle l’ampleur de l’enjeu : la presse évoque environ 750 000 visiteurs en 2023. L’IMA est une porte d’entrée populaire sur des patrimoines et des créations trop souvent réduits à des clichés.

Jack Lang : treize ans d’éclat, puis la chute
Jack Lang a présidé l’IMA pendant treize ans. Il a donné à l’institution une énergie, une visibilité, un sens du spectacle. Il a aussi incarné, parfois à lui seul, la relation entre la culture et la politique. À 86 ans, il occupait encore cette fonction, reconduit à plusieurs reprises.
Le 7 février 2026, il annonce sa démission, dans un contexte devenu explosif. Le nom de Jeffrey Epstein, financier américain mort en prison en 2019, surgit comme déclencheur de la crise : des révélations sur des échanges et des liens passés alimentent une tempête médiatique et politique.
Simultanément, plusieurs médias rapportent une enquête du Parquet national financier. Celle-ci porte notamment sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale aggravée ». Ils rapportent aussi des perquisitions menées le 16 février 2026 au siège de l’IMA et au domicile parisien de l’ancien président.
À ce stade, ces éléments relèvent d’investigations en cours. Ils ne valent pas condamnation. Jack Lang conteste, et l’affaire se joue désormais sur deux scènes : celle de la justice, et celle de l’opinion.

Audit, statuts, déontologie : la feuille de route de l’État
Dans cette transition, le message du pouvoir est net : il faut assainir. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères souligne l’« expérience » d’Anne-Claire Legendre. De plus, il valorise ses « qualités » et sa « vision stratégique ». Le vocabulaire vise un objectif : réinstaller une présidence qui rassure.
Sur la table, plusieurs chantiers sont indiqués.
D’abord, une mission d’inspection et un audit, portant sur les finances et les ressources humaines. L’idée est simple : regarder, mesurer, documenter. Puis décider.
Ensuite, une réforme des statuts de l’IMA annoncée à brève échéance. Parmi les pistes évoquées publiquement, il y a une limite d’âge à 64 ans lors de la nomination. De plus, on envisage la limitation des mandats, ainsi que la création d’un comité de déontologie et des rémunérations. Enfin, des règles pour prévenir les conflits d’intérêts incluraient des obligations de déclaration (intérêts, cadeaux).
Enfin, la question des ressources. La presse rappelle qu’une subvention d’environ 12,3 M€ versée par l’État représenterait une part majeure du budget, tandis que la contribution financière des États partenaires est régulièrement interrogée dans le débat public. Là encore, la présidente arrive avec une équation politique : faire vivre une institution franco-arabe, quand l’effort financier repose très largement sur la France.
Anne-Claire Legendre, dans une formule rapportée par plusieurs médias, exprime son souhait de « ramener de la sérénité ». De plus, elle veut également « redonner la confiance du public ». Une promesse de climat. Et, en creux, l’aveu d’une fracture.
Gouverner une maison traversée par les influences
L’IMA est un lieu où la culture croise les diplomaties. Chaque exposition peut devenir un signal. Chaque invité, un message. Chaque absence, un indice.
C’est aussi un lieu où les équipes travaillent dans la durée. Une maison se construit sur des savoir-faire, une mémoire interne, des habitudes. Après une crise, le plus dur n’est pas de changer les statuts : c’est de recoller le quotidien, de remettre de l’élan, de réconcilier les métiers et la direction.
Le défi d’Anne-Claire Legendre sera là : tenir l’équilibre entre trois attentes.
La première est celle de l’État : une gouvernance « lisible », une gestion maîtrisée, un risque réputationnel réduit.
La deuxième est celle des partenaires arabes : être respectés, entendus, sans que l’IMA devienne une annexe d’une seule diplomatie.
La troisième est celle du public : venir pour comprendre, s’émouvoir, apprendre, sans être pris en otage par les polémiques du moment.
Représentation : une question française, sans caricature
À chaque crise de l’IMA, une question remonte, plus ou moins explicitement : qui parle, et pour qui ? Le débat est parfois brutal, souvent simplificateur. Il oppose Paris à ses périphéries, la diplomatie aux quartiers, l’institution au vécu.
Pourtant, l’IMA n’a jamais été conçu pour assigner des identités. Son rôle est de déplacer le regard, de faire place aux arts, à la pensée, aux langues, aux histoires plurielles.
La nomination d’Anne-Claire Legendre, avec son profil de diplomate arabisante, ne résout pas ces tensions. En outre, son expérience de la parole publique n’apporte pas non plus de solution à ces problèmes. Elle les reconfigure. Elle peut ouvrir une autre manière de faire : moins de personnalisation, plus de règles, moins d’incantations, plus de preuves.
À condition de ne pas réduire l’enjeu à une affaire de symboles. La représentation compte. Mais, au bout du couloir, ce sont les programmes, les moyens, l’accès et la confiance qui décident.
Un début de mandat sous microscope
La nouvelle présidente arrive au moment où l’IMA s’avance vers son 40ᵉ anniversaire (2027). À cet âge, une institution doit choisir : commémorer, ou se réinventer. Ici, les deux se confondent.
Anne-Claire Legendre n’est pas attendue sur une vision lyrique. Elle est attendue sur des actes : un audit clair, des règles applicables, un fonctionnement assaini et une programmation qui retrouve son souffle.
Dans les couloirs, une phrase résume l’époque : on ne demande plus seulement à l’IMA de briller. On lui demande de prouver.
Et c’est peut-être cela, le vrai passage « après Lang » : non pas la fin d’une personnalité, mais le début d’un régime où la culture, pour rester libre, devra aussi apprendre à se tenir droite.