
À Paris, l’ambassadeur américain en France, Charles Kushner, a déclenché une tempête diplomatique : sa lettre datée du 24 août 2025 à Emmanuel Macron accuse la France d’inaction face à la flambée de l’antisémitisme. Convoqué le 25 août au Quai d’Orsay, ce proche du clan Trump et de Benyamin Netanyahou cristallise des enjeux de non-ingérence, de mémoire et de sécurité, sur fond de profil controversé et d’absence d’expérience diplomatique.
Un ambassadeur venu des affaires et du clan Trump
À 71 ans, Charles Kushner est ambassadeur des États-Unis en France depuis le printemps 2025, après une confirmation serrée par le Sénat américain. Issu de l’immobilier, il a fondé en 1985 Kushner Companies, pilier d’un empire familial estimé à plusieurs milliards de dollars. Figure influente du New Jersey, il est aussi un important donateur politique.
Cette trajectoire s’inscrit au cœur du clan Trump : son fils Jared Kushner a épousé Ivanka Trump en 2009 et s’est imposé comme conseiller clé lors de la campagne 2016 puis du premier mandat de Donald Trump. La nomination de Charles Kushner à Paris a été perçue par de nombreux diplomates comme un poste politique confié à un allié et donateur, dans une tradition américaine qui réserve souvent les ambassades les plus convoitées à des proches des présidents.
Un casier judiciaire qui pèse encore
Le nouveau représentant américain arrive avec une zone d’ombre majeure : en 2005, il a plaidé coupable pour fraude fiscale, contributions illégales à des campagnes et subornation de témoin. L’épisode le plus marquant reste un chantage à la sextape visant son beau-frère, alors témoin potentiel dans une enquête. Charles Kushner a été condamné à deux ans de prison, dont une partie effectuée en détention. Il a été gracié fin 2020 par Donald Trump, qui a effacé ces condamnations de son casier.
Lors de son audition au Sénat en mai 2025, il a reconnu une « très, très, très grave erreur ». Cependant, il a assuré avoir « payé un lourd tribut ». Par ailleurs, ces éléments nourrissent des doutes à Paris comme à Washington. En effet, on s’interroge sur l’opportunité de confier à ce profil une mission au cœur du partenariat transatlantique.

Réseaux personnels et positionnement pro-Israël
Pilier de la communauté juive du New Jersey, Charles Kushner est un proche du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, qu’il a déjà accueilli par le passé aux États-Unis. Il a fait de la lutte contre l’antisémitisme et du soutien à Israël des priorités publiques. Ce réseau, conjugué à ses convictions, explique en partie la ligne très offensive qu’il adopte aujourd’hui depuis Paris.

Une lettre qui met le feu aux poudres
La lettre datée du 24 août 2025 adressée à Emmanuel Macron a déclenché une crise diplomatique. L’ambassadeur y dénonce « la flambée de l’antisémitisme » en France et « l’absence d’action suffisante » du gouvernement. Il associe, sans détours, les gestes en faveur de la reconnaissance d’un État palestinien à une exacerbation des violences. De plus, il affirme que « l’antisionisme est de l’antisémitisme ».
Le Quai d’Orsay a convoqué l’ambassadeur le 25 août 2025. Ils ont qualifié ses propos d’« inacceptables », « erronés » et « abjects ». De plus, ils ont rappelé l’interdiction d’ingérence dans les affaires intérieures. L’épisode intervient après des tensions déjà vives entre Paris et Jérusalem à propos de la reconnaissance internationale de l’État de Palestine.

Ce que dit le droit diplomatique
Le cadre applicable est celui de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961). Son article 41 pose un principe central : les agents diplomatiques ont le devoir de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures de l’État accrédité. Bien que la liberté d’expression des diplomates existe, les usages exigent des prises de parole mesurées. En effet, cela est particulièrement important sur des sujets hautement sensibles en politique intérieure.
En cas de manquement, l’État hôte dispose d’outils gradués : convocation et rappel à l’ordre, démarches officielles de protestation, voire, à l’extrême, la déclaration de persona non grata (expulsion). Dans une relation alliée comme celle liant Paris et Washington, la convocation est déjà un signal fort.
L’état de l’antisémitisme en France : données récentes
Depuis les attaques du 7 octobre 2023, la France a enregistré une hausse des faits antisémites. Selon le ministère de l’Intérieur, 646 actes ont été recensés entre janvier et juin 2025 (− 27,5 % par rapport à 2024, mais + 112,5 % par rapport à 2023). Sur 2024, 1 570 actes « ayant donné lieu à un dépôt de plainte » ont été comptabilisés, dont 65 % d’atteintes aux personnes. Des faits récents – vandalisations, menaces, affaires de discrimination ont alimenté le climat d’inquiétude.
Ces chiffres constituent une base pour les politiques publiques de sécurité. De plus, ils sont essentiels à la protection des lieux de culte. Par ailleurs, ils contribuent à la pédagogie, notamment la mémoire de la Shoah et l’éducation civique. Ils n’excluent pas la nécessité d’une vigilance permanente. De plus, un débat apaisé sur la frontière entre critique d’Israël et antisémitisme reste essentiel.
Pourquoi la missive de Kushner crispe autant Paris
Quatre facteurs se combinent :
- Le timing de la publication d’une lettre lors des commémorations de la Libération de Paris (25 août) est crucial. En outre, cela confère à la missive une charge symbolique forte, perçue comme une instrumentalisation par certains acteurs français.
- La forme : s’adresser publiquement au chef de l’État avec des injonctions est interprété comme un écart aux usages, surtout entre alliés.
- Le fond de l’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme est un débat ancien en France. De plus, la position de l’ambassadeur heurte une tradition de liberté d’expression. En outre, elle affecte le pluralisme sur la question israélo-palestinienne.
- Le contexte : la reconnaissance d’un État palestinien est devenue un axe de la diplomatie française. Laisser entendre qu’elle « attise la violence » est perçu comme une mise en cause directe des choix de Paris.
Les ressorts politiques et bilatéraux
Côté américain, Charles Kushner incarne une ligne trumpiste : sécurité au premier plan, alignement sur la politique du gouvernement israélien, priorité à la dissuasion et à la répression des actes antisémites. Côté français, l’exécutif met en avant une mobilisation totale contre l’antisémitisme, associée à une diplomatie active. Celle-ci revendique la reconnaissance des droits des Palestiniens et la solution à deux États.
Cette dissonance accroît le coût politique de la relation France — États-Unis, elle réveille des sensibilités historiques. La mémoire de Vichy et le rôle des Alliés sont concernés, exposant les deux capitales à leurs opinions publiques. De plus, cela risque d’importer le conflit israélo-palestinien dans le débat intérieur français. Les partenaires européens observent de près, car l’équilibre entre lutte contre la haine et libertés publiques est un enjeu partagé.
Que peut-il se passer maintenant ?
À court terme, la convocation au Quai d’Orsay devrait aboutir à un rappel ferme des lignes rouges. Des échanges techniques peuvent suivre pour déminer l’incident : communication coordonnée, messages ciblés sur la sécurité des sites juifs et coopération sur la prévention des crimes haineux.
À moyen terme, trois scénarios :
- Canaliser la parole publique de l’ambassadeur, sans remettre en cause son mandat : option la plus probable si Washington et Paris privilégient la stabilité.
- Escalade verbale et contre-attaques médiatiques, avec mobilisation d’alliés politiques : scénario qui fragiliserait la confiance transatlantique.
- Geste de désescalade (communication conjointe, visite symbolique, coopérations concrètes) pour recentrer l’agenda bilatéral (défense, OTAN, Ukraine, économie, climat).
Ce que la crise révèle des deux diplomaties
Côté France, la ligne est double : mobilisation totale face aux actes antisémites et reconnaissance des droits des Palestiniens dans la perspective d’une solution à deux États. Cette approche revendique la souveraineté de la décision diplomatique française, avec une attention à l’équilibre interne (sécurité, libertés publiques, cohésion nationale).
Côté États-Unis, Charles Kushner porte une lecture sécuritaire et très alignée sur le gouvernement israélien : priorité à la dissuasion, assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme, appel à des mesures plus coercitives. Cette rhétorique parle à des segments électoraux américains (conservateurs, évangéliques, une partie des communautés juives) et renforce une image de fermeté à l’international.
La dissonance ne signifie pas rupture : les intérêts communs demeurent élevés (sécurité européenne, industrie, transition énergétique). Mais elle augmente le coût politique de la relation France — États-Unis : chaque capitale doit composer avec ses opinions publiques et ses coalitions internes.
Précédents, usages et « lignes rouges »
La Convention de Vienne (1961) fixe la non-ingérence (article 41) comme principe. Les outils gradués vont de la convocation à la déclaration de persona non grata. Au stade actuel, Paris adresse un avertissement clair : la coopération est possible, l’ingérence ne l’est pas.
Autre levier, en amont : l’agrément. Un État peut refuser l’agrément d’un ambassadeur sans motiver sa décision. La France l’utilise avec parcimonie entre alliés. D’où l’importance des usages : sobriété de la parole, respect des rituels (lettres de créance, messages coordonnés), gestion discrète des désaccords.
Trois dossiers à surveiller dans les semaines à venir
- Sécurité des lieux juifs : renforcement des effectifs autour des écoles et synagogues, financements dédiés à la sécurisation (vidéoprotection, contrôle d’accès) et coordination judiciaire accrue pour les crimes haineux.
- Reconnaissance de l’État de Palestine : clarifications sur le calendrier, la portée (symbolique, juridique, bilatérale) et la coordination européenne. Chaque prise de position sera scrutée par Washington et Jérusalem.
- Agenda transatlantique : éviter que la polémique ne parasite les dossiers structurants (Ukraine, OTAN, commerce, climat). Des annonces conjointes pourraient servir de pare-chocs politiques.
Grille de lecture politique
Pour Emmanuel Macron : rappeler la souveraineté de la diplomatie française est essentiel. Il veut maintenir une ligne ferme contre l’antisémitisme. Cependant, il souhaite éviter de réduire le débat sur le conflit israélo-palestinien à une opposition binaire. Éviter l’importation des fractures étrangères dans la politique intérieure. Soigner le lien avec la communauté juive tout en protégeant la liberté d’expression dans le cadre de la loi.
Pour Charles Kushner : tester les limites et imprimer un agenda. L’avantage est la visibilité, le risque est l’effet boomerang : image d’ingérence, perte de crédit auprès des interlocuteurs français et possible bridage futur de sa parole publique.
Pour Benyamin Netanyahou : prolonger, via des alliés, un message de fermeté destiné aux opinions occidentales. Effet attendu : resserrer la solidarité autour d’Israël. Effet collatéral : raidissement des partenaires européens, qui entendent garder leur autonomie stratégique.
Pour Washington et Paris : un stress test utile. Si la coopération opérationnelle continue dans les domaines de la sécurité, du renseignement et de la défense, l’épisode sera utile. En effet, il renforcera l’importance de ces collaborations pour le futur. En effet, il servira de piqûre de rappel sur la valeur des usages diplomatiques.
Repères biographiques express
- 1954 : naissance de Charles Kushner à Elizabeth (New Jersey) dans une famille originaire d’Europe de l’Est.
- 1985 : fondation de Kushner Companies.
- 2005 : condamnation pour fraude fiscale, contributions illégales et subornation de témoin (deux ans de prison).
- 2020 : grâce présidentielle par Donald Trump.
- 19 mai 2025 : confirmation par le Sénat comme ambassadeur des États-Unis en France.
- 24 août 2025 : lettre à Emmanuel Macron sur l’antisémitisme en France.
- 25 août 2025 : convocation au Quai d’Orsay.
Après l’orage diplomatique : ce qu’il reste à faire pour Paris et Washington
Cette affaire repose sur une tension simple : combattre l’antisémitisme sans brider le débat public sur le Proche-Orient. De plus, il est essentiel de préserver les usages diplomatiques entre alliés. La lettre de Charles Kushner a forcé l’explicitation des lignes rouges françaises. La suite dépendra moins des déclarations que de la capacité des deux capitales à produire des résultats concrets : sécurité, prévention, coopération. C’est là que se joue, en vérité, la crédibilité de chacun.