
Mathieu Kassovitz n’a jamais quitté les marges du cinéma français, celles où l’engagement n’est pas un vernis mais un socle. Trente ans après La Haine, son film manifeste sur les fractures sociales, le cinéaste revient avec une adaptation scénique. Elle est intitulée La Haine, jusqu’ici rien n’a changé. Cette relecture mêle rap, danse, théâtre et projections vidéo pour raviver une colère restée intacte.
La mise en scène est signée par Kassovitz lui-même avec Serge Denoncourt. Les chorégraphies sont confiées à Émilie Capel et Yaman Okur. Sur scène, Alexander Ferrario, Samy Belkessa et Alivor incarnent respectivement Vinz, Saïd et Hubert. L’ensemble est soutenu par une bande originale contemporaine, allant de Oxmo Puccino à Youssoupha, en passant par Akhenaton et Médine.

Une carrière tendue entre cinéma et révolte
Né en 1967 à Paris, Mathieu Kassovitz grandit dans un foyer déjà tourné vers l’image. Son père, Peter Kassovitz, est réalisateur. Sa mère, Chantal Rémy, monteuse. Il s’initie très tôt au cinéma et passe rapidement derrière la caméra. Après Métisse (1993), La Haine le révèle en 1995. Le film obtient le prix de la mise en scène à Cannes et devient un jalon du cinéma social français.
Cette réussite ne le détourne pas des sujets brûlants. Avec Assassins (1997), L’Ordre et la Morale (2011) ou encore Le Bureau des légendes, il creuse les mêmes thèmes : violence systémique, pouvoir, identité, mémoire collective. Même ses incursions à l’international – Munich de Steven Spielberg, Amen. de Costa-Gavras – prolongent une cohérence intellectuelle.

Un engagement revendiqué, un discours polarisant
Le 19 mai 2025, invité de l’émission C à vous délocalisée à Cannes, Kassovitz déclare : "Il n’y a plus de Français de souche". Il ajoute : "Nous devons être fiers d’être un des pays les plus intégrés au monde. Et j’espère qu’on va continuer à se mélanger."
Ses paroles ont été prononcées lors du Festival où il présentait la version musicale de La Haine. Elles ont suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. Certains y ont vu un appel à l’effacement des identités nationales, d’autres une simple affirmation universaliste. La phrase a été largement reprise, débattue, parfois instrumentalisée. Interrogé, Kassovitz n’a pas cherché à nuancer : il considère ce combat contre le racisme comme un enjeu fondamental.
Son propos s’inscrit dans une trajectoire publique où les frontières entre art et politique sont poreuses. Il est connu pour sa parole libre, souvent radicale, rarement tempérée. Comme un écho à cette formule cinglante de son père, Peter Kassovitz, livrée au journal Le Monde : "L’histoire de mon fils, c’est celle d’un type qui aurait voulu être un grand Noir alors qu’il est un petit juif blanc."

Une esthétique de la fracture, un cri toujours audible
La nouvelle version scénique de La Haine n’est pas une nostalgie. Elle veut prouver que rien n’a changé, ou si peu. Elle rappelle la mort de Makomé M’Bowolé, tué par un policier en avril 1993, qui inspira le scénario original. Elle replace les dialogues dans un contexte de violences récurrentes, d’inégalités persistantes, de défiance envers les institutions.
Les quatorze tableaux de la pièce – entre fragments filmés et performances physiques – tissent un lien entre les années 1990 et 2025. Loin d’être un simple objet muséal, le spectacle invite à réfléchir à la portée sociale du cinéma et à son pouvoir de mobilisation.
Une trajectoire à la frontière de l’art et du débat
Mathieu Kassovitz continue de tracer une ligne singulière. Sa colère et son ironie parfois brutale, ainsi que ses choix artistiques non consensuels, forment son profil. C’est celui d’un homme qui se tient à distance des compromis.
Son accident de moto en 2023 aurait pu l’éloigner durablement de la scène. Il n’en a rien été. Sa présence à Cannes, son verbe tranchant, et cette pièce en forme de réactivation collective d’un malaise ancien montrent une volonté inchangée : faire du cinéma un miroir brisé de nos tensions sociales.
Face aux controverses, il persiste à croire en la puissance de la parole et en la responsabilité de l’artiste. Non pour prêcher, mais pour secouer. Pour faire apparaître, derrière le tumulte, les fractures que l’on s’habitue trop souvent à ignorer.