
Le 8 janvier 2026, à 21 h 10, M6 relance Qui veut être mon associé ? et installe un nouveau juré au milieu des fauteuils d’investisseurs : Jonathan Anguelov. Cofondateur d’Aircall, l’entreprise créée avec ses associés, ex-enfant placé à l’Aide sociale à l’enfance, il a quitté l’opérationnel de la French Tech pour miser, sur le plateau comme hors champ, via Aguesseau Capital et Offstone, ses véhicules d’investissement immobilier et hôtelier. Sa promesse, répétée en interviews, tient en une formule : transmettre et tendre la main à ceux qui n’osent pas.
Un visage neuf dans une mécanique bien huilée
Dans l’émission, tout commence avant la parole. Les spots blanchissent les fronts, tandis que les caméras s’alignent comme des juges silencieux. Un entrepreneur attend son tour en serrant un dossier trop mince pour contenir des années. Quand les portes s’ouvrent, le récit doit tenir dans la respiration. Le pitch, ici, n’est pas un discours, c’est un test de présence. On a peu de temps pour dire le marché, la solution, la traction, la demande. On a moins de temps encore pour laisser passer une fragilité.
Qui veut être mon associé ? a trouvé son équilibre en rendant l’argent visible, presque racontable. Les chiffres deviennent des personnages secondaires, la décision un point d’orgue. Les investisseurs, eux, se sont mués en silhouettes familières, avec leurs tics, leurs refus, leurs maximes. Après l’édition 2025, la sixième saison ajoute un corps neuf à cette dramaturgie : Jonathan Anguelov, 39 ans, annoncé comme un investisseur de plus, mais attendu comme une histoire en plus.

Le décor ressemble à un tribunal feutré, où l’on plaide sa croissance avec le sourire. Il faut parler vite, paraître solide, savoir quand céder. Anguelov arrive dans cette grammaire-là avec une singularité que la production a, de toute évidence, repérée : l’homme n’a pas seulement un portefeuille, il a un passé qui fissure les certitudes. Il suffit de l’entendre évoquer la peur d’être « nul », ou la sensation de ne pas avoir sa place. Alors, le mythe d’une méritocratie mécanique se met à vaciller.
L’enfance placée ou l’école de l’instable
Ce qui traverse les portraits d’Anguelov n’est pas la décoration d’une enfance difficile, c’est un apprentissage précoce de l’imprévu. Placé dès l’adolescence, il passe par des foyers et des familles d’accueil. Ce que l’on apprend là, ce n’est pas l’ambition. C’est l’anticipation. Les seuils, les horaires, les règles, les sacs à refaire. On grandit au milieu des décisions prises ailleurs. Dans une existence, les commandes semblent toujours un peu hors de portée.
À cet âge, la solitude n’est pas un thème, c’est une organisation. Selon les biographies, il quitte l’ASE à 19 ans et s’accroche aux études, jusqu’à décrocher un diplôme de l’ESCP. Cette trajectoire scolaire, rarement mise en avant à l’écran, dit pourtant l’autre face du récit, la patience plus que l’éclair.
Quand une trajectoire de ce type se raconte à la télévision, elle se transforme aussitôt en matière collective. Elle inspire, elle agace, elle rassure. Elle peut aussi servir de preuve, ce que la télévision adore, ce que la vie déteste. Anguelov le sait, et l’on sent parfois, derrière ses phrases, une prudence. Il parle de l’argent comme d’une protection, moins comme un trophée que comme un abri. Il ne se présente pas en conquérant, mais en survivant devenu stratège.
L’ombre la plus intime, celle de la mère, affleure par touches. Née en Bulgarie et arrivée en France, elle a été élevée seule. Une histoire familiale sans figure paternelle revient dans ses récits. D’abord comme une force première, puis comme une absence. La disparition de sa mère, évoquée dans plusieurs portraits, a figé cette relation à l’urgence. Là encore, la télévision pourrait tout transformer en scène. Le journalisme doit, au contraire, garder la juste distance : dire ce qui éclaire sans exhiber.
Aircall, l’hypercroissance comme dialecte
Avant l’immobilier, il y a eu la technologie et l’épreuve du tempo. Aircall naît en 2014 avec une idée lisible : moderniser la téléphonie d’entreprise en la faisant basculer dans le cloud, brancher la voix sur les outils numériques, rendre la relation client plus fluide, plus pilotable. La jeune société émerge au sein d’eFounders, devenu Hexa, cette fabrique parisienne qui a essaimé une partie du vocabulaire et des méthodes de la French Tech. Avec ses associés, Olivier Pailhès, Pierre-Baptiste Béchu et Xavier Durand, Anguelov participe à ce moment où la French Tech apprend à penser global.
La croissance, dans une start-up, ressemble à une langue étrangère apprise en courant. On embauche et on ouvre des bureaux. On apprend à ne pas casser ce qui fonctionne, mais on découvre la violence discrète des objectifs. L’entreprise, à mesure qu’elle grandit, se déplace aussi géographiquement. La France, puis l’international. L’anglais qui s’impose. Les équipes commerciales qui deviennent une armée. Les chiffres qui, chaque trimestre, décident de l’humeur générale.
Le 23 juin 2021, la société annonce une levée de fonds de 120 millions de dollars et franchit, dans le même mouvement, le seuil symbolique des entreprises valorisées au-delà d’un milliard. Une licorne, donc, avec tout ce que le mot charrie de prestige et de caricature. Cette date agit comme un baptême pour l’écosystème, mais aussi comme un tournant intime. La réussite, dans la tech, peut être une accélération sans fin. L’on comprend mieux, dès lors, la tentation de chercher un autre rythme.

En septembre 2023, il se retire de l’opérationnel. Non par rupture, plutôt par déplacement. Ce mouvement est fréquent chez les fondateurs quand l’entreprise devient machine. La start-up, devenue grande, réclame des processus, des comités, des cycles. L’entrepreneur, lui, cherche souvent l’élan, la décision, la prise. Dans le récit public, ce retrait devient une transition narrative, presque une élégance : quitter la tech au moment où l’on pourrait s’y installer.
De la start-up au bâti, le désir d’un long terme tangible
La bifurcation d’Anguelov dit aussi quelque chose de notre époque française. Au moment où la tech promet l’immatériel, elle s’oriente vers ce qui pèse et s’ancre. Ce qui résiste inclut notamment l’immobilier et l’hôtellerie. Il fonde Aguesseau Capital et revendique une stratégie de création de valeur plus lente, appuyée sur des actifs, des rénovations, des usages. Le vocabulaire change. On parle moins de croissance exponentielle, plus d’arbitrages, de travaux, de gestion.
Dans le récit qu’il laisse filtrer, un épisode sert de charnière. En 2018, il revend tout son patrimoine immobilier, composé principalement de studios et chambres de service. Cela lui permet de changer d’échelle. Avec son associé Gaëtan Chebrou, il achète un premier hôtel à Paris, le rénove, et le rebaptise Maison Barbès, comme une manière d’inscrire l’investissement dans un quartier, donc dans un réel.
Il y a une logique intime dans cette préférence pour le bâti. Quand on a grandi avec la sensation de ne pas avoir d’adresse stable, posséder des murs devient plus qu’un investissement. Cela ressemble à une réparation. Pourtant, l’immobilier n’a rien d’un refuge moral. C’est une industrie avec ses tensions, ses angles morts, ses effets de rente. En France, l’accès au logement se durcit avec des prix et taux créant des frontières sociales. Par conséquent, l’investisseur ne peut se contenter d’un récit personnel.
Et l’époque ajoute une autre exigence : l’écologie. Le bâtiment concentre des enjeux de rénovation, de sobriété, de consommation d’énergie. Parler de « durable » n’a plus le même sens. Il faut dire durable pour la valeur et durable pour l’empreinte. Sur ce terrain, les acteurs de l’hôtellerie sont attendus. Ils rénovent, ils chauffent, ils accueillent, ils alimentent des flux touristiques. Les murs racontent une économie, mais aussi une responsabilité.
Offstone, la promesse d’accès et le risque de confusion
À l’hiver 2026, un autre nom s’attache à lui avec insistance : Offstone, présenté comme un club d’investissement immobilier fondé sur le co-investissement. Le principe séduit, parce qu’il épouse une impatience contemporaine. Beaucoup veulent participer, ne plus regarder la rente de loin, entrer dans des opérations autrefois réservées aux initiés.
Le projet arrive en pleine séquence médiatique. Par ailleurs, on comprend que la télévision y sert aussi de caisse de résonance. Dans son livre Rien à perdre, publié chez Alisio en 2025, Anguelov retrace ce passage du foyer à l’entreprise et réaffirme un credo de transmission. Offstone s’inscrit dans cette continuité affichée, avec les ambiguïtés que porte toute promesse d’accès.
Mais la démocratisation a ses ambiguïtés. Ouvrir, mutualiser, partager, tout cela sonne bien. Encore faut-il préciser ce qui est partagé : le gain, le risque, la durée, la complexité. À la télévision, l’investissement apparaît comme un geste net, un oui ou un non. Dans la réalité, il se joue dans des dossiers, des clauses, des arbitrages où l’émotion ne pèse pas. Le passage d’Anguelov sur M6, au moment même où il met en avant Offstone, est un télescopage très contemporain : la visibilité comme carburant, la narration comme accélérateur.
Dans ses prises de parole, il dit vouloir « aider ceux qui n’osent pas ». La formule touche parce qu’elle parle à plusieurs publics. Aux entrepreneurs qui tremblent avant de franchir la porte du plateau. Aux téléspectateurs qui se sentent illégitimes devant l’économie. Elle peut aussi devenir une ligne de communication si l’on n’y prend garde. C’est là que la distance journalistique devient nécessaire : entendre la sincérité possible, sans confondre promesse et preuve.
Le plateau comme miroir social, et comme machine à simplifier
Qui veut être mon associé ? n’est pas seulement un divertissement. C’est un miroir de notre rapport au travail, à la réussite, à la possibilité de changer de vie. On y voit une France qui entreprend, qui rêve de croissance, qui croit pouvoir résumer sa complexité en quelques minutes. On y observe une économie où la visibilité est aussi importante que la solidité. De plus, on y recherche non seulement des fonds, mais aussi une validation publique.
L’arrivée d’Anguelov déplace la focale. Son histoire réintroduit une question que le business aime escamoter : d’où part-on ? La naissance, les protections, les absences, tout ce qui n’apparaît pas dans les slides. L’enfance placée fissure le confort du récit méritocratique. Elle rappelle que l’audace dépend des conditions de possibilité. En effet, celles-ci varient selon l’endroit d’où l’on vient.
Mais le plateau simplifie par nature. Il transforme les trajectoires en lignes claires, les décisions en instants. La télévision adore le moment où l’investisseur tranche, parce qu’il ressemble à une justice. Or l’investissement, surtout lorsqu’il est sérieux, est une durée. L’accord se discute, se relit, se renégocie. Il arrive que l’enthousiasme de plateau se heurte aux réalités juridiques ou aux désaccords d’après. Ce décalage n’invalide pas l’émission, mais il rappelle ce qu’elle est : un théâtre utile, pas une salle des marchés.
Avec Ariane Daguin, un duo qui élargit la notion de réussite
Cette saison accueille aussi Ariane Daguin, entrepreneure franco-américaine issue de la gastronomie, connue pour avoir développé la maison D’Artagnan aux États-Unis. Sa présence élargit la cartographie de l’investissement. On ne parle plus seulement de logiciels et d’hypercroissance, mais d’alimentation, de filières, de savoir-faire, de qualité.
La confrontation de ces profils est, pour la télévision, un dispositif parfait. D’un côté, le cloud et les équipes commerciales mondialisées. De l’autre, la matière, le goût, la chaîne du vivant. Entre les deux, une même logique : sélectionner, accompagner, parier. L’émission devient une petite France de l’entreprise, où s’affrontent des visions sans se caricaturer.
Pour Anguelov, cette cohabitation est aussi une façon de sortir du couloir de la tech. Il apporte la culture du recrutement, de l’international, du rythme. Il apporte aussi, dit-il, la mémoire du doute. Sur le plateau, la peur de ne pas être légitime devient un ressort dramatique. Dans le réel, elle est souvent une discipline.
La réussite à l’épreuve de la distance
Tout portrait d’entrepreneur sur un plateau télé se heurte à une contradiction. La réussite se raconte volontiers comme une ligne claire, un destin cohérent, un escalier montant. La réalité, elle, est faite de détours, de fatigue, de hasards, de mains tendues. Anguelov insiste sur le travail, l’endurance, la constance. Il insiste aussi sur un refus du bling, une sobriété affichée.
Cette sobriété, paradoxalement, est devenue un code de l’époque. Dans un monde dans lequel l’on vend du rêve, se dire discret revient à se dire fiable. Cela ne prouve rien, mais cela raconte une posture : l’investisseur qui ne promet pas de miracles, l’entrepreneur qui ne transforme pas sa vie en roman facile. Le danger, à l’inverse, serait de faire de cette posture une aura.
Reste l’enjeu principal : que fait-on une fois la caméra éteinte ? L’émission valorise l’instant, la phrase qui tranche, le visage qui dit oui. Le travail d’investisseur se joue dans l’ombre, dans l’accompagnement patient, dans les renoncements discrets. Le juré de télévision est une fonction. L’investisseur, lui, est une responsabilité.
Une entrée en scène qui raconte une époque
L’arrivée de Jonathan Anguelov sur M6 est une actualité télévisuelle, mais elle parle au-delà de l’écran. Elle décrit l’importance de l’entrepreneuriat dans l’imaginaire collectif. En effet, la réussite économique semble être devenue une forme de récit national. Elle dit aussi l’appétit du public pour des histoires de passage, de réparation, de transmission.

Dans un pays où l’on se méfie parfois de l’argent tout en rêvant de l’apprivoiser, Anguelov offre un personnage paradoxal : un investisseur qui parle de fragilité, un homme de chiffres qui évoque la réparation. La télévision aime ces contradictions, parce qu’elles ressemblent à la vie. Le journalisme doit utiliser cela pour poser la question qui persiste, loin du plateau. Comment transformer un récit de survie en manière d’agir ? Cela doit se faire sans que l’intime ne devienne un argument. De plus, il faut éviter que l’écran n’absorbe tout.
Ce soir-là, on jugera sa façon de regarder, de questionner, de dire non. Mais l’enjeu n’est pas seulement de savoir si le nouveau juré est bon personnage. Il est de comprendre ce que notre époque attend d’un investisseur : qu’il signe, qu’il conseille, qu’il raconte, et qu’il répare, tout à la fois. Et de mesurer ce qu’il reste, malgré le vernis des lumières, d’une vérité simple : on ne devient pas associé par une phrase. On le devient par la durée. Et, parfois, par la manière dont on choisit de la partager.