
Le 21 septembre 2025, au Festival de San Sebastián, Angelina Jolie présente Coutures et choisit des mots pesés pour alerter: elle dit ne plus reconnaître les États-Unis et juge dangereux tout ce qui limite l’expression. Ses phrases résonnent dans un climat tendu après la suspension de Jimmy Kimmel par ABC/Disney. Cela survient sur fond d’émotion nationale autour de l’assassinat de Charlie Kirk.
Ce qu’elle a dit, et ce qu’on a entendu
À San Sebastián, le 21 septembre 2025, Angelina Jolie n’a pas improvisé. Interrogée par une journaliste espagnole, elle a laissé un silence, puis choisi des mots sobres: « J’aime mon pays, mais en ce moment, je ne le reconnais pas. » Elle ajoute qu’« tout ce qui divise ou limite l’expression personnelle et les libertés est très dangereux ». Le ton est mesuré, l’alerte claire. Elle dit sa prudence: « Ce sont des moments graves, je ferai attention à ce que je dis. »
Jolie replace ses phrases dans une géographie intime: une vie passée à traverser les frontières, une vision « égalitaire, unifiée et internationale ». Elle parle moins d’elle que d’un climat, et de la parole devenue matière inflammable.

Un climat américain qui se durcit
Le contexte est peu commun pour les libertés publiques. Mi-septembre 2025, ABC/Disney suspend Jimmy Kimmel après une séquence tournée en dérision. Elle portait sur l’assassinat de Charlie Kirk, figure extrémiste. La décision embrase les réseaux et ravive les accusations de censure des médias. Elle offre à Donald Trump, président des États-Unis, l’occasion d’applaudir une sanction présentée comme « responsabilisation ». Dans le même paysage, CBS a décidé en juillet 2025 de mettre fin au Late Show de Stephen Colbert au terme de la saison 2025-2026, décision officiellement financière mais lue, par beaucoup, comme un signe supplémentaire d’une époque nerveuse avec ses humoristes.

L’affaire Kimmel agit comme révélateur. Les appels au boycott de Disney se multiplient, de Cynthia Nixon à Tatiana Maslany, de Damon Lindelof à des figures inattendues du monde tech. Jimmy Fallon commente, tandis qu’Hollywood s’écharpe. Chacun réinvente sa frontière entre la blague et l’offense, l’éthique et l’audience, le droit et la morale. C’est dans ce brouhaha que la voix de Jolie, ni outrée ni docile, cherche une ligne: tenir ferme sur la liberté sans céder au vacarme.
Un film en compétition, une héroïne à découvert
À Donostia, Jolie n’est pas venue prêcher. Elle accompagne Coutures, long métrage de Alice Winocour, en compétition officielle. Le récit suit la trajectoire d’une réalisatrice américaine atteinte d’un cancer. Elle se bat pour garder la maîtrise de son corps et de sa création. l’acteur français Louis Garrel incarne un partenaire à la présence discrète mais pleine d’intensité émotionnelle. Sans militantisme frontal, le film parle du droit de dire: dire la douleur, exercer sa liberté individuelle de dire le travail, le corps et l’amour quand la maladie voudrait dicter le scénario.
Jolie y met un peu d’elle-même et ce n’est pas inédit. Elle évoque la mémoire de sa regrettée maman, Marcheline Bertrand, et sa propre expérience face au risque de cancer. Pas de pathos: un souvenir comme point d’ancrage. Le cinéma, ici, devient langage commun quand la conversation publique se crispe.

Liberté et politique: le rôle des artistes entre présence publique et risque mesuré
Qu’attend-on d’une actrice à l’heure où la parole surchauffe ? À San Sebastián, Jolie ne joue ni la rebelle, ni l’ambassadrice docile. Elle s’expose juste assez pour témoigner. La tradition américaine remonte à loin : de Jane Fonda à d’autres artistes ayant traversé la tempête. En effet, la scène culturelle a souvent servi de caisse de résonance et parfois de bouc émissaire. Jolie s’inscrit dans cette lignée discrète: elle assume un point de vue, pose des limites, refuse les slogans. Ses phrases, courtes, évitent l’ivresse de la punchline.
La question n’est pas de savoir si l’art doit être politique, mais comment. Quand un late show devient champ de bataille, quand un tweet fait office de tribunal, l’artiste n’a plus seulement un public : il a un front. Jolie, elle, décadre: ramener la conversation au vécu, à l’universel, à ce qui reste quand le bruit retombe.
Ce que dit le droit, ce que disent les usages
On brandit souvent le Premier amendement, pierre angulaire des libertés publiques américaines. Il protège la parole contre la censure de l’État, mais il ne gouverne ni les plateformes ni les chaînes privées. En outre, celles-ci fixent leurs propres règles, sanctions comprises. La politique actuelle invoque la « responsabilité », ses opposants parlent de censure. Entre les deux, un territoire trouble : l’effet de peur. Qui ose encore la satire ? Qui modère par prudence ? Le champ médiatique ressemble à une scène de théâtre où la mise en conformité s’écrit hors champ. En effet, cela se fait par pressions diffuses, par calculs d’antenne et par la peur d’un bad buzz.
La remarque de Jolie touche juste parce qu’elle décentre la question. Limiter la parole ne commence pas toujours par une loi ; cela s’installe aussi par habitudes, boycotts, déprogrammations. Le public, lui, reste juge: il zappe, s’abonne, se désabonne, sanctionne à sa manière.
Hollywood, caisse de résonance des libertés publiques
Depuis Los Angeles, la polémique autour de Jimmy Kimmel a pris des allures de référendum. Cynthia Nixon, Tatiana Maslany, Damon Lindelof et d’autres appellent au boycott. Des humoristes divergent sur la limite entre provocation et irrespect. L’industrie calcule, les agences s’inquiètent des marques exposées, les diffuseurs lisent les audiences. Le consensus n’existe pas ; il n’existe plus. Chaque camp voit dans la sanction de Kimmel soit un rappel à l’ordre, soit une ligne rouge franchie.
Dans ce tumulte, Jolie a le mérite de revenir au principe : les libertés collectives comme bien commun. Pas un totem, un usage. Autrement dit : ce qui permet encore aux opposants de se parler.
L’angle institutionnel: la parole comme bien démocratique
Vue depuis la France, la controverse renvoie à une évidence souvent oubliée: la liberté de la presse, classée information politique et générale (IPG) par les autorités, n’est pas un confort, mais une infrastructure de la démocratie. Ce statut, comme le regard de la CPPAP sur l’indépendance et la pluralité, rappelle que l’espace public a besoin de temps longs, d’archives, de débats contradictoires. On peut débattre des choix éditoriaux des chaînes, de leurs pressions commerciales, mais l’enjeu reste le même: tenir l’espace où la société se parle, sans réduire la parole à un risque.
Une Amérique regardée de loin, encore aimée sur certains aspects
« J’aime mon pays », dit Jolie. La formule n’est pas un paravent, c’est une boussole. Elle dit à la fois l’attachement et l’inquiétude. Vue depuis l’Europe, l’Amérique semble parfois mimer sa propre légende. En effet, la liberté d’expression ne se prouve plus par le droit, mais par la capacité à encaisser la contradiction. Or la contradiction se déplace: du plateau télé au fil social, du rire partagé à la coalition de communautés qui ne se rencontrent plus.

Le cosmopolitisme de Jolie, forgé par des années de terrain humanitaire et de tournages, propose un autre cadre: replacer la conversation dans une humanité commune. Cela n’abolit pas le conflit; cela évite la fracture.
Ce que Coutures raconte aussi du moment
Le film d’Alice Winocour parle de corps et de langage.Il décrit une femme déterminée à ne pas laisser la maladie tout contrôler. En effet, elle reprend possession de ses gestes, de sa voix et de ses images. À l’écran, Louis Garrel apporte un contrepoint: une écoute, une complicité sans ostentation. On y voit ce que le débat public perd parfois: l’attention. Regarder, écouter, reformuler, répondre sans écraser. Au bout, la parole ne triomphe pas: elle tient.
Comparaisons historiques, sans nostalgie
On cite souvent Jane Fonda quand on parle d’artistes dans la tourmente. Le parallèle vaut moins pour les causes que pour la méthode: l’exposition de soi comme outil politique, le coût de cette exposition, et l’apprentissage d’une prudence qui n’est pas du renoncement. Jolie, à sa manière, reprend cette grammaire. Elle ne pose pas en icône. Elle pratique une parole située, consciente de ses répercussions.
Calendrier et réception: ce que le festival dira
Le Festival international du film de San Sebastián se tient du 19 au 27 septembre 2025. Coutures concourt pour la Concha de Oro au sein d’une sélection où se croisent cinéastes européens et américains, et où la présence de Jennifer Lawrence ou de Colin Farrell rappelle l’ampleur d’un rendez-vous très observé. Donostia/Saint-Sébastien n’est pas Cannes : l’atmosphère y est plus intime, la conversation avec le public souvent plus directe, et les débats d’actualité trouvent, dans les conférences de presse, un rebond qui dépasse les frontières.
Premières réactions dans les salles : un accueil chaleureux pour la tenue formelle du film et le jeu retenu de Jolie. Le portrait d’une créatrice face à la maladie circule comme un miroir de ce que le débat public peine à nommer : la fragilité. Il faudra voir comment la presse américaine, polarisée par les affaires Kimmel et Kirk, lira ce geste artistique venu d’Europe.