
Crédits : Ecostylia Media, image générée avec l’aide de l’IA, logo officiel des 25 ans de Japan Expo.
Un torii gonflable, planté au bout d’une allée sans fin. Sous ce portail rouge, deux fées aux ailes pailletées — des Winx — enchaînent les poses. À quelques mètres, un Luffy croise une Erza, un Pikachu salue une Ellie tout droit sortie de The Last of Us. Bienvenue à Japan Expo 2026. Pendant quatre jours, la fiction japonaise y a pris toute la place.
Du jeudi 9 au dimanche 12 juillet 2026, le Parc des expositions de Paris-Nord Villepinte a accueilli la 25e édition de Japan Expo. C’est le plus grand rendez-vous européen consacré à la culture japonaise. Plus de 800 exposants et des dizaines de scènes se déployaient sur environ 154 000 mètres carrés, soit une vingtaine de terrains de football. Une marée de visiteurs costumés y a célébré un anniversaire qui raconte, à sa manière, l’amour durable entre la France et le Japon. Nous en retenons quatre jours de ferveur, quelque peu ternis par une canicule de plomb.
Villepinte, plus grand village japonais d’Europe
Pour qui n’y a jamais mis les pieds, Japan Expo se résume souvent à un mot : manga. La réalité est plus vaste. On y trouve un immense salon du manga et de la bande dessinée. Mais aussi des halls entiers dédiés au jeu vidéo, aux figurines, à la mode, à l’artisanat, à la cuisine ou aux arts martiaux. En quelques pas, on passe d’une démonstration de calligraphie à un tournoi d’e-sport. Plus loin, un atelier d’origami, puis un showcase de J-pop. C’est un condensé de pop culture japonaise autant qu’une plongée dans la culture japonaise traditionnelle.

L’événement n’a pas toujours eu cette ampleur. Né en 1999 de la passion d’une poignée d’amateurs, il n’a cessé de grandir. Il est devenu la première manifestation d’Europe dédiée au Japon, et dépasse régulièrement les 200 000 visiteurs. Le contraste avec ses débuts est saisissant. La manifestation a vu le jour, il y a vingt-cinq ans, dans le sous-sol d’une faculté. Ses fondateurs, une bande de passionnés, misaient sur un pari fou : réunir les amateurs français de manga et d’animation. Le pari a largement dépassé leurs espérances. Depuis, le salon manga de Paris est devenu un pèlerinage et un baromètre. Pour prendre le pouls de la passion française pour le Japon, c’est ici qu’il faut venir.
Car il faut rappeler une singularité française. Après le Japon lui-même, la France est l’un des pays les plus fervents au monde pour la culture japonaise. On y lit plus de mangas que partout ailleurs en Europe. On y a grandi avec les animés du Club Dorothée, on s’y initie au ramen comme au thé matcha. Cet engouement plonge ses racines dans les années 1980, quand Goldorak, Candy et Dragon Ball ont bercé toute une génération.
Quarante ans plus tard, cette même génération y emmène ses enfants. Japan Expo est le miroir grandeur nature de cette passion : on y vient en initié, mais aussi en curieux. Beaucoup poussent les portes de Villepinte sans rien connaître à la pop culture japonaise. Un dessin animé aimé enfant, une série suivie sur une plateforme, la curiosité pour la passion de leurs enfants : les motifs sont nombreux.
Pour ses 25 ans, le programme voyait large. Côté musique, le salon avait fait venir Yoshiki, fondateur du groupe culte X Japan, en tête d’affiche de l’anniversaire. Côté mangas, l’édition rendait hommage à Keisuke Itagaki, le père de Baki, plaçant la fête sous le signe du combat. Autour, les temps forts s’enchaînaient. Les 30 ans de la saga vidéoludique Persona, une exposition anniversaire, les Daruma Awards du manga et de l’animation. Ou encore la finale d’un tournoi de Street Fighter 6.
Le cosplay, langue commune
Dans les allées, une évidence saute aux yeux : le cosplay est partout. Cette pratique tire son nom des mots anglais « costume » et « play ». Elle consiste à incarner un personnage de fiction en imitant son apparence et son attitude. Les héros viennent d’abord des mangas, des animés et des jeux vidéo japonais. Mais les univers se mélangent volontiers, de My Hero Academia à Wicked.

Dans les allées, impossible de faire trois pas sans croiser un cosplayeur. Dans la file, deux jeunes femmes ont fait le voyage depuis l’une de nos régions, en costumes cousus main, pour leur première Japan Expo. Plus loin, un enfant d’une dizaine d’années, costumé en créature de jeu d’horreur, marche d’un pas mécanique sous les flashs. Une autre visiteuse incarne un kitsune, le renard à neuf queues du folklore japonais, cape et masque façonnés à la main. Chez ces passionnés, un costume représente souvent des mois de travail et plusieurs centaines d’euros.
Cette ferveur trouve son point d’orgue dans l’Extreme Cosplay Gathering (ECG), le grand concours de cosplay du salon. Cette année, une vingtaine de nations concouraient : de l’Afrique du Sud au Danemark en passant par le Maroc et la France. Sous les projecteurs comme dans les allées, le costume fonctionne comme une langue commune. On se reconnaît, on échange un numéro, une photo, une passion.
De Yoshiki aux manettes Nintendo : l’anniversaire côté scène
Sur la grande scène, la musique a tenu son rang. Le concert de Yoshiki, figure du rock japonais, comptait parmi les moments les plus attendus. À ses côtés, l’Anisong Festa réunissait plusieurs artistes venus du Japon. Le salon revendiquait plus de 80 concerts et showcases sur l’ensemble du week-end.
Le jeu vidéo n’était pas en reste. Dans le hall 6, Nintendo occupait un vaste espace de démonstration. Les visiteurs pouvaient y tester en avant-première Splatoon Raiders, Nintendo Switch Sports Resort, Village in the Shade ou Orbitals. Non loin, les grandes licences déroulaient leurs exclusivités, Dragon Ball et ses figurines en tête. Entre deux parties, des files entières se formaient devant un simple stand de précommande.
Ankama, 25 ans côté français : la création tricolore nourrie au Japon
La culture japonaise, à Villepinte, n’est pas qu’une importation : elle irrigue aussi la création française. Sur l’un des grands stands, un studio fêtait lui aussi ses 25 ans. C’est Ankama, l’éditeur roubaisien du jeu en ligne Dofus.

Le studio traverse une période faste. Son jeu vedette connaît un second souffle depuis le passage à une nouvelle version, fin 2024. Sa communauté, fidèle depuis vingt ans, mêle la nostalgie des premières heures et l’arrivée d’une nouvelle génération. Sur le stand se pressent des parents venus jouer avec leurs enfants. Cet attachement est si vif que le studio entretient encore d’anciennes versions du jeu, pour ménager les fans de toujours.
Surtout, Ankama incarne une manière française d’habiter la pop culture japonaise. Beaucoup de ses joueurs sont d’abord venus par la série animée, la bande dessinée ou le manga. Cette logique transmédia, où un même univers vit sur tous les supports, est directement héritée du modèle japonais. Le studio la revendique en toute indépendance, resté maître de son capital quand d’autres cédaient aux rachats. La preuve qu’on peut être un pur produit de la passion française pour le Japon et rester chez soi.
L’envers de la fête : chaleur, prix et artistes dans le rouge
Reste que cet anniversaire, censé marquer les esprits, laisse un goût contrasté. Passé les grilles, l’édition 2026 aura été, de l’aveu de plusieurs exposants, une année étrange. Sur les stands, éditeurs, libraires et surtout artistes indépendants en sont ressortis épuisés, et parfois déficitaires.
Plusieurs facteurs se sont conjugués. Une canicule, d’abord, a transformé les files d’attente en épreuve. L’organisation a même loué un hall entier pour abriter les visiteurs du soleil. Un samedi étonnamment calme, ensuite, après un jeudi plutôt bien lancé. À ce jour, aucun chiffre de fréquentation officiel n’a été communiqué pour 2026. L’an dernier, notre reportage sur l’édition 2025 racontait déjà un salon fort de plus de 220 000 visiteurs sur quatre jours.
À ces aléas s’ajoute une équation économique tendue. L’entrée — une quarantaine d’euros la journée, 107 euros le pass quatre jours — cristallise les critiques. Dans un contexte de pouvoir d’achat sous pression, la note pèse. Sur les stands, des artistes ont passé le week-end sans pouvoir se lever, remballant un stock presque intact. Beaucoup ont dit leur amertume, sur les réseaux comme dans les allées. Dans le même temps, un tout autre commerce prospérait : celui des cartes à collectionner One Piece et Pokémon. Devenues objets de spéculation, elles obéissent à une logique financière qui échappe au simple passionné.
Un épisode a particulièrement marqué les esprits : la présence, quatre jours durant, de la douane française. Des agents en uniforme ont interdit la vente de nombreux fanarts, ces créations qui réinterprètent des licences existantes. Or c’est de ces dessins que vit une partie des artistes. En cause, la stricte application de la loi. En juin 2024, la cour d’appel de Rennes a condamné pour contrefaçon un peintre qui détournait le personnage de Tintin. De quoi interroger un modèle où, en France, le fanzine se retrouve dans le viseur. Au Japon, ces mêmes créations amateurs sont pourtant tolérées. Derrière la fête, une question de fond affleure. À force de records et d’invités toujours plus nombreux, le plus grand salon nippon d’Europe ne se dilue-t-il pas ?
Ces réserves ne retirent rien à l’essentiel. En vingt-cinq ans, une convention bricolée par des passionnés est devenue le cœur battant de la passion française pour l’archipel. Un lieu où l’on découvre autant qu’on célèbre. À Villepinte, cette année encore, des milliers de visiteurs sont repartis avec des étoiles plein les yeux. Et, dans les valises, un peu de ce Japon rêvé qui, en France, ne cesse de gagner du terrain.