
Le 6 avril 2026, Donald Trump a publiquement menacé l’Iran de frappes massives contre des ponts et des centrales électriques. Mais le 7 avril, à l’approche de l’échéance qu’il avait lui-même fixée, cette logique de pression s’est doublée d’une offre de cessez-le-feu immédiat pensée, selon Reuters, comme l’ouverture de discussions plus larges sous 15 à 20 jours. Téhéran a rejeté cette proposition. Ce virage ne change pourtant pas le fait central : pour arracher un accord sur le nucléaire et le détroit d’Ormuz, la Maison-Blanche a déjà publiquement mis en jeu des infrastructures dont dépend la vie civile.
De la menace brute à la trêve conditionnelle
Le fait nouveau n’est donc plus la seule menace d’une nouvelle frappe. C’est la manière dont Washington tente de convertir cette menace en levier diplomatique. Reuters rapporte qu’une proposition transmise via le Pakistan prévoyait un cessez-le-feu immédiat et la levée du blocus de fait sur Ormuz, puis des discussions vers un règlement plus large sous 15 à 20 jours. Dans le même temps, Donald Trump continuait d’agiter un plan d’attaque concentré sur quatre heures et assurait que tout le pays pourrait être « anéanti en une nuit ». Présentée ainsi, la séquence déplace le débat : elle ne porte plus uniquement sur l’intensité de l’escalade, mais sur la licéité de la menace et sur la crédibilité de la porte de sortie diplomatique.
En droit international humanitaire, les biens de caractère civil ne peuvent pas être pris pour cible en tant que tels. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle, dans sa base de droit coutumier, que les attaques doivent distinguer entre objectifs militaires et objets civils. Dans une analyse de référence sur les infrastructures énergétiques, les conseillères juridiques du CICR Eirini Giorgou et Abby Zeith soulignent en outre que l’électricité alimente des services indispensables aux civils, de l’eau aux hôpitaux. Autrement dit, une centrale ou un pont ne peut pas être traité comme une cible légale par principe ; tout dépend de son usage militaire concret, de la nécessité militaire invoquée et de la proportionnalité de l’attaque.
Cela ne permet donc pas d’affirmer qu’un crime de guerre a déjà été commis. Mais la menace publique, elle, fait monter d’un cran le risque juridique et politique, même si elle s’accompagne désormais d’une trêve proposée. France 24 relevait le 7 avril que cette rhétorique s’inscrivait désormais dans un débat ouvert sur les crimes de guerre. En effet, elle vise des équipements dont la destruction toucherait d’abord les civils.

Des alliés occidentaux toujours dans l’embarras
Cette séquence complique la position des partenaires occidentaux. Sur le fond, plusieurs capitales européennes partagent l’objectif de contenir le programme nucléaire iranien et de sécuriser la navigation commerciale dans le Golfe. Mais elles ont aussi posé, ces dernières semaines, une ligne rouge sur les attaques visant les populations et les infrastructures civiles.
Le 27 mars, les ministres des Affaires étrangères du G7, réunis sous présidence française, ont appelé à « un arrêt immédiat des attaques contre les populations et les infrastructures civiles ». Cette formule ne visait pas uniquement la rhétorique américaine. Toutefois, elle devient politiquement embarrassante lorsque le président des États-Unis menace publiquement des ponts et centrales iraniennes, puis tente d’adosser cette menace à une trêve. Pour Paris, Berlin, Rome ou Bruxelles, le coût n’est pas seulement moral. Il touche à la crédibilité d’un camp occidental qui affirme défendre l’ordre international. Cependant, ce camp est sommé de commenter, soutenir ou relativiser une menace contre des installations civiles tout en saluant, ou non, l’ouverture diplomatique.
La France, de son côté, a déjà condamné la fermeture de fait du détroit d’Ormuz. De plus, elle a dénoncé les attaques iraniennes contre des navires commerciaux et des installations énergétiques. Mais la séquence ouverte par Donald Trump complique encore l’équation : les alliés peuvent approuver la liberté de navigation, la non-prolifération et même l’idée d’une trêve, sans endosser pour autant une menace formulée contre des infrastructures civiles. C’est cette dissonance qui fragilise la coalition diplomatique.
Pourquoi le détroit d’Ormuz compte aussi pour l’Europe
La deuxième conséquence est très concrète. Le détroit d’Ormuz reste l’un des passages énergétiques les plus sensibles du monde. L’Agence internationale de l’énergie indique qu’en 2025 environ 20 millions de barils par jour de brut et de produits pétroliers y ont transité. L’Energy Information Administration américaine estime que ce corridor a représenté près de 29 % des flux pétroliers maritimes mondiaux. De plus, au premier semestre 2025, il a constitué une part majeure du commerce de gaz naturel liquéfié.

Pour l’Europe, cela signifie une exposition rapide aux chocs de prix, même sans dépendance uniforme à chaque fournisseur du Golfe. Si une trêve tenait réellement et s’accompagnait d’une réouverture d’Ormuz, une partie de la pression pourrait retomber sur les marchés. Mais tant que ce passage reste vulnérable, une nouvelle dégradation militaire peut faire grimper le baril, renchérir le coût du transport maritime puis alimenter les prix des carburants et, par ricochet, l’inflation. Dans un contexte déjà tendu, la séquence Trump-Iran ne concerne donc pas seulement Washington et Téhéran : elle menace aussi le portefeuille des ménages européens.
Une fenêtre diplomatique qui n’efface pas le précédent
Au stade actuel, plusieurs points demeurent incertains. Reuters a décrit un schéma en deux temps, avec cessez-le-feu immédiat puis 15 à 20 jours de discussions. Mais aucun document officiel iranien pleinement vérifié ne confirme encore une acceptation de cette formule. La qualification pénale d’éventuelles frappes reste, elle aussi, conditionnelle : elle dépendrait des cibles réellement touchées, des justifications militaires avancées et des effets concrets sur les civils.

Mais l’essentiel est déjà visible. En menaçant publiquement des ponts et des centrales puis en accolant à cette menace une trêve conditionnelle, Donald Trump a déplacé le centre de gravité. La question n’est plus seulement de savoir jusqu’où l’armée américaine peut aller. Il s’agit aussi de savoir jusqu’où les États-Unis sont prêts à instrumentaliser le droit international, la sécurité énergétique mondiale et l’embarras de leurs alliés pour arracher un accord à Téhéran.