
Trois musiciennes, trois rives, une même boussole : faire circuler la mémoire andine sans folklore figé ni fusion décorative. Rencontre avec Puka Wali, entre héritage vivant, langues en partage et hommage aux femmes compositrices.
Puka Wali, ou la jupe rouge qui tient lieu de boussole
Il arrive qu’un groupe naisse d’une rencontre fulgurante, d’une étincelle immédiate, presque photogénique. Puka Wali, lui, s’est formé autrement : par sédimentation, par affinités patientes, par ces liens souples et tenaces que tissent les festivals, les scènes partagées, les conversations au bord des loges et les amitiés musicales qui mûrissent loin des projecteurs. Rien de spectaculaire au départ, plutôt une évidence lente, qui finit par devenir une voix.
Cette voix est celle de Consuelo Jerí (Pérou), Lucie Delahaye (France/Argentine) et Carole Stöcklin (Belgique). Trois trajectoires, trois manières d’habiter la musique. Et pourtant, dès que l’ensemble prend forme, quelque chose s’ordonne : une géographie intime, celle des Andes, non comme carte postale mais comme matrice : une mémoire, une respiration, une façon d’être au monde.
Le nom dit tout, ou presque : Puka Wali, la pollera rouge en quechua. La jupe andine, vêtement de fête et de travail, de dignité quotidienne et de beauté sans apprêt. Le rouge, couleur de vie et de communauté, devient ici un signe : celui d’une musique qui ne veut pas “représenter” les Andes, mais les faire circuler. Une musique qui ne se costume pas : elle avance, elle transmet, elle rassemble.

Un répertoire comme une restitution, une réparation douce
Puka Wali ne s’installe pas dans le folklore comme on se réfugie dans un musée. Leur démarche est plus exigeante : tenir l’héritage à hauteur de présent. Le trio tresse adaptations de chants populaires latino-américains et compositions originales. Il place au centre un geste simple mais décisif : rendre hommage aux femmes. En effet, il honore les chanteuses, passeuses et compositrices souvent effacées des récits officiels.
Rien d’une posture, tout d’une nécessité. Parce qu’elles sont trois femmes, puisqu’elles écrivent, composent et arrangent, elles transforment la tradition en profondeur. En effet, lorsqu’on la comprend bien, la tradition cesse d’être une cage : elle devient un sol fertile. Dans leur façon de revisiter un chant andin, on sent cette double fidélité : au texte, au souffle, à la pulsation d’origine et à la liberté, cette autre forme de respect.
Trois langues, trois climats intérieurs
Leur musique circule entre quechua, espagnol et français. Non comme un collage, mais comme une palette de climats. Le quechua : une tendresse tellurique, une proximité de la terre et du souffle. L’espagnol : l’élan, la lumière vive, la ferveur. Le français : une rondeur, une pudeur, une poésie de demi-teinte. À l’écoute, ces langues ne s’additionnent pas : elles se traduisent l’une dans l’autre, elles ouvrent des passages. Et l’on comprend que, chez Puka Wali, la langue n’est pas seulement un véhicule : c’est un instrument.
L’instrumentarium, lui aussi, raconte ce pacte. La voix, d’abord, portée par l’expérience et la profondeur de Consuelo Jerí, qui chante la mémoire comme on tient un fil ancien entre les doigts. La guitare, ensuite, qui apporte la charpente, le nerf, les couleurs du Sud argentin autant que l’élégance de l’arrangement. La quena et le charango, enfin, qui ouvrent dans l’air une fenêtre : un vent de haute altitude, une lumière de fête, une gravité joyeuse. Le trio n’additionne pas les timbres : il les fait dialoguer, jusqu’à obtenir ce rare sentiment d’un paysage entier contenu dans quelques mesures.

Une naissance scénique en Europe
Le projet s’est éprouvé dans le réel : celui des répétitions intenses, puis du public en Belgique, à Paris, puis à Berlin. Ce passage de l’écran (le temps du travail à distance) à la présence a donné au trio sa cohérence. Puka Wali n’est pas une formule : c’est une matière vivante, une manière de respirer ensemble, d’ajuster les regards autant que les accords. Et quand la musique trouve sa place sur scène, elle cesse d’être “recherche” : elle devient partage.
Ce partage, elles le disent sans détours : elles aimeraient que le public “attrape le virus” de la musique andine. Non pas l’enthousiasme passager d’un exotisme, mais une curiosité durable : écouter, apprendre, transmettre, rejoindre une communauté. Car au fond, Puka Wali défend une idée très simple, presque radicale par les temps qui courent : la musique comme lien et le lien comme soin.

Ni reconstitution, ni fusion : une alliance
Ce qui rend Puka Wali précieux, c’est précisément ce qu’il évite. Ni “reconstitution” figée, ni “fusion” décorative. Leur art tient dans une troisième voie, plus rare : l’alliance. Une construction horizontale, où chacune arrive avec sa maîtrise du répertoire d’Ayacucho, des rythmes argentins, des instruments andins et où l’ensemble devient une langue commune. Une langue qui n’aplatit pas les différences : elle les fait résonner.
L’entretien qui suit éclaire ce tissage. Elles racontent la genèse par les rencontres et les festivals, la joie sans emphase de la première session en présence, la vie secrète des langues dans l’émotion, l’équilibre entre tradition et invention, le sens profondément féminin de la pollera rouge, et cette conviction partagée : l’art répare non pas en promettant de guérir le monde, mais en rendant à chacun une part de lui-même, une mémoire, une joie, une force.
Place à leur parole.
Pierre-Antoine Tsady : Vos parcours sont traversés par trois mondes quechua, européen et argentin. Comment cette rencontre humaine et culturelle a-t-elle fait naître une voix commune, celle de Puka Wali ?
Puka Wali : La naissance de Puka Wali ne relève pas d’un hasard isolé, mais d’un lent tissage, nourri par les festivals, les rencontres, les espaces partagés autour de la musique latino-américaine. C’est au sein de cette communauté vivante notamment lors du festival Sonamos Latinoamérica que Carole a rencontré Consuelo et Lucie. Il y avait déjà, dans l’air, une langue commune faite de rythmes, de silences et de curiosité mutuelle. Carole a alors proposé un travail en trio, presque comme on ouvre une porte : sans certitude, mais avec l’intuition qu’un espace sensible pouvait s’y créer. Ce projet est né de cette intuition-là : nos histoires, loin de s’annuler, pouvaient se répondre et se renforcer.
P.-A. T. : Lors de votre première véritable session musicale ensemble, avez-vous ressenti un choc culturel, une évidence artistique… ou une lente reconnaissance mutuelle ?
P. W. : Après plus d’un an de travail à distance, la première rencontre en présence a été une immense joie. En effet, cela s’est fait à travers les écrans de Zoom, mais le contact physique était irremplaçable. Celle de pouvoir enfin respirer ensemble, écouter les corps autant que les voix, ajuster les regards autant que les accords. Il n’y a pas eu de choc brutal, ni d’évidence spectaculaire. Plutôt une construction patiente, nourrie par une énergie collective et une écoute très attentive. Nous nous sommes plongées dans un travail intensif de répétitions à Bruxelles. Ensuite, nous avons emmené cette matière vivante sur scène. En effet, cela s’est déroulé en Belgique, à Paris puis à Berlin. C’est là, dans la durée et le mouvement, que Puka Wali a trouvé sa cohérence.
P.-A. T. : Votre musique circule entre le quechua, l’espagnol et le français. Comment ces langues modifient-elles l’émotion, la texture ou la couleur d’un même chant ?
P. W. : Ces trois langues sont profondément musicales, mais chacune porte une charge émotionnelle singulière. Le quechua, langue ancestrale, transmet une tendresse presque tellurique, une relation intime à la terre et au souffle. Le français apporte une douceur, une rondeur, parfois une pudeur poétique. L’espagnol, quant à lui, affirme une force, une intensité, un élan vital très marqué. Nos vies sont traversées par ces langues. Par conséquent, les faire cohabiter dans notre musique nous permet d’exprimer pleinement notre identité pluriculturelle. Chaque chant devient alors un espace de passage, un lieu de traduction sensible entre les mondes.
P.-A. T. : Lorsque vous revisitez une chanson traditionnelle andine, comment parvenez-vous à maintenir l’équilibre entre fidélité à l’héritage et liberté créatrice ?
P. W. : Chacune de nous possède une « zone de confort » musicale, liée à son histoire. Lucie, par exemple, connaît intimement les rythmes argentins la chacarera, la cueca, la zamba. Consuelo, originaire d’Ayacucho au Pérou, porte en elle tout le répertoire andin de sa région. Carole, quant à elle, possède une connaissance très fine des flûtes andines et du charango. De plus, elle maîtrise le répertoire qui leur est associé. C’est précisément dans cette maîtrise que la liberté créatrice peut s’exprimer avec le plus de justesse. Là où la tradition est comprise en profondeur, elle cesse d’être figée. Elle devient un terrain fertile pour l’invention, notamment dans nos compositions. Ainsi, l’héritage se prolonge plutôt qu’il ne se répète.
P.-A. T. : Le nom Puka Wali la jupe rouge est chargé de symboles. Que représente-t-il pour vous, tant sur le plan artistique que féminin ?
P. W. : La pollera rouge incarne pour nous une vitalité assumée, une force joyeuse, portée par une féminité contemporaine et libre. La jupe, loin d’être un simple costume, devient un manifeste : celui d’un corps en mouvement, d’une identité plurielle, d’une présence affirmée sur scène. Nos différences d’âge, de nationalité et de parcours n’ont jamais été des obstacles. Au contraire, la musique andine et plus encore, la musique andine portée par des femmes nous a réunies. Ce que nous voulons transmettre, c’est cette audace-là : celle de la joie, de la transmission et de la liberté.
P.-A. T. : Votre répertoire met en lumière des compositrices souvent oubliées du paysage musical latino-américain. Pourquoi ce geste vous semblait-il essentiel ?
P. W. : Parce que nous sommes des femmes, tout simplement. Nous portons en nous la nécessité de participer aux mouvements actuels. Ainsi, nous contribuons à la reconnaissance et à la visibilité des femmes dans l’art. Chacune d’entre nous écrit ou compose. Il nous paraissait donc fondamental de mettre en avant des figures féminines de la musique traditionnelle, souvent effacées de l’histoire officielle. Ce choix n’est pas militant au sens strict : il est organique, profondément lié à notre manière d’habiter la musique.
P.-A. T. : Consuelo, que signifie pour vous chanter en quechua en Europe, loin de la terre andine où vous êtes née ?
Consuelo : C’est une question que je ne m’étais jamais vraiment posée auparavant. Aujourd’hui, je dirais que chanter en quechua en Europe, c’est faire exister une culture millénaire. En effet, elle a survécu à l’oubli et aux fractures de l’histoire. Je ressens aussi combien les Péruviens vivant en Europe ont besoin d’entendre cette musique. Quand ils m’applaudissent, quand ils pleurent en écoutant un wayno, ils embrassent symboliquement leur terre, retrouvent leurs proches, reviennent à la vie. Et moi, en retour, je me laisse transformer par cette émotion collective, qui façonne mon âme autant que ma voix.
P.-A. T. : Lucie et Carole, comment votre regard d’Européennes nourrit-il votre approche de la tradition andine ?
Lucie et Carole : Carole, l’aînée du trio, a fondé son premier groupe andin à l’âge de 13 ans, avec quatre jeunes filles belges. Depuis lors, son regard n’a jamais cessé de se tourner vers l’Amérique du Sud. Cela s’exprime à travers ses études d’archéologie et ses nombreux projets musicaux. Elle a traversé les années 70 et 80, marquées par le succès des musiques andines en Europe. Par ailleurs, les contextes politiques douloureux en Amérique latine ont profondément influencé la réception de ces musiques. Lucie, de son côté, est entrée dans cette tradition par la guitare et par l’Argentine. Dès 2008, un projet théâtral mené avec le poète de Tucumán Miguel Ángel Sevilla plaçait le poème Inti y Killa soleil et lune en quechua au cœur du spectacle, pour évoquer l’altérité et la complémentarité essentielles à la cosmovision andine.
P.-A. T. : Votre musique semble traversée par une dimension spirituelle très forte. Quels paysages intérieurs vous accompagnent lorsque vous jouez ensemble ?
P. W. : Les timbres naturels de nos voix et de nos instruments s’unissent avec une grande sensibilité. Ils font naître des images intérieures, liées à nos vécus, mais aussi à ceux du public. Lors de notre première tournée, nous avons traversé l’Allemagne, la France et la Belgique. En effet, ces paysages sont très éloignés du monde andin. C’est précisément là que le sens émerge : apporter d’autres couleurs, évoquer des territoires lointains, proposer un véritable voyage sonore, à la fois intime et collectif.
P.-A. T. : Selon vous, la musique peut-elle réparer, relier ou même guérir, comme le suggère la cosmovision andine ?
P. W. : Nous pensons que toutes les pratiques artistiques musique, danse, poésie, théâtre ont un pouvoir profondément réparateur. En particulier, cela est vrai lorsqu’elles sont pensées dans le collectif et le partage en présentiel. Elles développent une intelligence émotionnelle essentielle à l’équilibre des êtres humains. La musique andine, par son lien étroit avec la nature et la communauté, porte cette capacité de manière particulièrement forte.
P.-A. T. : Votre processus créatif semble très horizontal. Comment s’organise concrètement cette collaboration à trois ?
P. W. : Chacune apporte son parcours, son savoir, ses fragilités aussi. Carole transmet sa vaste culture musicale et son expérience des instruments andins. Consuelo veille à la justesse du chant quechua, à la phonétique, à la mémoire vivante des textes, et c’est elle qui a trouvé le nom du groupe. Lucie, forte de son expérience en Argentine, apporte ses compétences en arrangement, au chant et à la guitare. Ce dialogue constant nous permet d’évoluer ensemble, de nous dépasser et de créer un projet qui nous ressemble pleinement.

P.-A. T. : Enfin, si le public ne devait repartir qu’avec un seul message après un concert de Puka Wali, lequel souhaiteriez-vous lui transmettre ?
P. W. : Nous aimerions que le public « attrape le virus » de la musique andine. Ainsi, qu’il ait envie d’écouter, de jouer et de transmettre à son tour. De plus, nous souhaitons qu’il participe à tous les événements qui font vivre cette culture. Si notre musique suscite la curiosité, la joie et le désir de partage, alors notre mission est accomplie.
Propos recueillis par notre fondateur Pierre-Antoine Tsady à la maison de l’Amérique Latine à Paris un peu avant le passage à l’année 2026.