Avec Cyber Saclay-Team, Sam Borhani fait dialoguer cyber, IA et souveraineté à Paris-Saclay

Sam Borhani, président-fondateur de Cyber Saclay-Team, lors de ‘Minds & Leaders’, soirée organisée le 3 juin 2026 au Village by CA Paris. Crédits : Ekaterina Bykova et Louis Harel / Cyber Saclay-Team. Montage Ecostylia Media avec assistance DALL-E et logo Cyber Saclay-Team.

Sam Borhani, président-fondateur de Cyber Saclay-Team, lors de ‘Minds & Leaders’, soirée organisée le 3 juin 2026 au Village by CA Paris. Crédits : Ekaterina Bykova et Louis Harel / Cyber Saclay-Team. Montage Ecostylia Media avec assistance DALL-E et logo Cyber Saclay-Team.

Au Village by CA Paris, 55 rue La Boétie, le 3 juin 2026, la question débordait la protection des systèmes informatiques. Elle était plus large, plus politique, presque industrielle. Que vaut l’excellence scientifique française et européenne si elle ne devient pas des solutions utilisées, vendues et déployées à grande échelle ? Dans le premier accélérateur de start-up d’Europe, le décor tenait lieu de programme. Ici, la promesse était celle du passage à l’échelle, du laboratoire au marché.

[Note : article de Yoann Pantic, interview de Pierre-Antoine Tsady.]

La soirée Minds & Leaders, organisée par la Cyber Saclay-Team en partenariat avec Le Village by CA et Orange Cyberdéfense, réunissait un accélérateur. Elle rassemblait aussi des entrepreneurs, des chercheurs, un grand groupe cyber et une vingtaine d’étudiants sélectionnés de l’Université Paris-Saclay. Plusieurs acteurs de la souveraineté technologique étaient également présents. Le format tenait davantage de la rencontre d’écosystème que de la conférence classique. Au programme : trois entretiens en tête-à-tête, une table ronde, une démonstration, puis un cocktail. L’intérêt de l’événement ne résidait pas dans une annonce spectaculaire. Il tenait à la netteté des problèmes posés. Il tenait aussi à un fait plus rare. À vingt ans, Sam Borhani avait réussi à faire dialoguer une vingtaine d’étudiants avec des responsables de la recherche, de l’accélération de start-up et de la cybersécurité, dont le fondateur d’Orange Cyberdéfense et un vice-président de l’Université Paris-Saclay.

Ce qui en est ressorti, c’est une tension française familière. Il y a beaucoup de recherche, beaucoup d’ingénieurs et beaucoup de discours sur la souveraineté. Il manque pourtant des passerelles robustes entre le laboratoire, le marché, l’achat public, l’entreprise et la sensibilisation du grand public. À l’heure où l’IA accélère les outils de défense et les capacités des attaquants, ce sujet dépasse largement les spécialistes. Il révèle aussi une difficulté plus discrète. Des acteurs scientifiques de premier plan peinent encore à rendre leur expertise lisible, crédible et audible hors de leur cercle.

Le laboratoire ne suffit plus

Le premier fil de la soirée a été celui du passage de la recherche à l’entreprise. Emmanuel Papadacci-Stephanopoli, directeur général du Village by CA Paris, a rappelé une idée simple. La valeur technologique de demain, en Île-de-France, viendra en grande partie des laboratoires. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner des applications numériques classiques. Il faut aussi aider des projets issus de la deeptech. Ils mûrissent plus lentement, coûtent plus cher et dépendent d’une rencontre réussie entre science, financement et marché.

« L’avenir de la création de valeur dans la Tech passe par la recherche. »

Emmanuel Papadacci-Stephanopoli, directeur général du Village by CA Paris

Dans ce récit, Paris-Saclay occupe une place particulière. Frédéric Pascal, vice-président IA de l’Université Paris-Saclay, dirige aussi l’Institut DataIA Paris-Saclay. Il a insisté sur la densité scientifique du territoire. Mathématiques, IA, semi-conducteurs, quantique, santé, organismes de recherche et grandes écoles y composent un écosystème rare. Mais le constat, même formulé dans un cadre favorable, demeure sévère. La France dispose de « pépites » scientifiques sans toujours transformer cette avance en entreprises puissantes. On ne déploie pas une technologie de rupture comme une application grand public. Il faut du temps, des certifications, des clients de référence. Il faut aussi une patience que le marché récompense rarement.

Le problème n’est donc pas seulement technique. Il est culturel, administratif, commercial. Un chercheur peut lever un verrou scientifique sans savoir trouver un marché. Une start-up peut posséder une technologie crédible sans réussir à passer les certifications, convaincre les grands comptes ou protéger sa propriété intellectuelle. Un grand groupe peut vouloir coopérer avec l’écosystème sans trouver le bon niveau de risque à accepter. Entre tous ces mondes, le vocabulaire lui-même n’est pas toujours commun. C’est précisément ce vocabulaire commun qu’une soirée comme celle-ci tente de fabriquer.

Ce point a traversé plusieurs interventions. Émilie Bonnefoy, dirigeante d’OpenSezam, a décrit une difficulté centrale. Il faut faire cohabiter l’exigence de recherche, les contraintes produit et la nécessité de vendre. Son message n’était pas anti-scientifique, au contraire. La recherche est essentielle. Mais elle ne suffit pas si l’objectif est de rendre un service effectif à des clients exposés. Vendre tôt, disait-elle en substance, n’est pas trahir la science. C’est l’exposer au réel, et donc l’améliorer.

La souveraineté, entre choix et dépendances

Le mot « souveraineté » est souvent employé comme une évidence. La soirée a eu le mérite de montrer qu’il s’agit d’abord d’une série d’arbitrages. Michel Van Den Berghe a fondé Orange Cyberdéfense et le Campus Cyber. Il dirige aujourd’hui Seclab. Il a ramené le débat vers une question moins confortable. Comment faire grandir des acteurs européens capables de rivaliser avec les grands groupes américains ?

« Lever des fonds, c’est bien ; vendre, c’est mieux. »

Michel Van Den Berghe, fondateur du Campus Cyber et patron de Seclab

Son propos a été l’un des plus directs de la soirée. La France, a-t-il rappelé, sait produire de bons ingénieurs et de bonnes technologies. Son propre pari, Seclab, repose sur une cybersécurité « purement électronique ». Elle fonctionne sans ligne de code, donc sans faille logicielle à exploiter. Elle vise les infrastructures les plus critiques. Mais un secteur trop fragmenté reste vulnérable. Dès qu’une entreprise devient visible, un acteur étranger peut la racheter. Cela arrive parfois parce qu’aucun investisseur européen ne met le même chèque sur la table. La souveraineté n’est alors pas seulement une question de patriotisme économique. Elle devient une question de taille critique, de vente, de consolidation et de choix industriels.

Ce débat a aussi fait apparaître une contradiction récurrente. L’Europe protège, régule, certifie. Mais elle peut compliquer la croissance des acteurs qu’elle veut précisément faire émerger. Les normes ne sont pas inutiles. Elles protègent des données, des infrastructures, des usagers. Mais pour une jeune entreprise, leur coût peut devenir un obstacle de marché. Le sujet n’est donc pas de supprimer la réglementation. Il s’agit de savoir si elle aide les entreprises européennes à se distinguer. Ou si elle les ralentit au moment décisif.

Émilie Bonnefoy a formulé l’autre versant de la question : aucune souveraineté n’est parfaite. Dans le cloud, les composants, les modèles d’IA, les brevets ou l’hébergement, les dépendances existent déjà. La première étape consiste à les connaître. La seconde, à choisir celles qui sont acceptables et celles qui ne le sont pas. C’est une approche moins spectaculaire que le slogan souverainiste, mais plus opérationnelle.

Ce tableau mérite d’être recoupé avec deux constats extérieurs à la soirée. Sur le passage à l’échelle, la Direction générale des Entreprises chiffre le besoin à 30 milliards d’euros d’ici 2030. C’est le financement encore nécessaire pour que l’écosystème deeptech français franchisse ce cap. Le problème dépasse donc la bonne volonté des acteurs présents ce soir-là. La DGE l’écrit dans L’innovation de rupture au défi du passage à l’échelle, publié en mars 2025. Sur la souveraineté, la Cour des comptes formulait un autre constat en octobre 2025. L’ambition française « peine à être satisfaite », notamment à cause de la position prééminente des entreprises américaines. Leur législation applicable pèse aussi dans l’équation. Ce constat vient d’une institution indépendante. Il ne provient pas d’un acteur ayant intérêt à défendre la consolidation nationale contre un rachat étranger.

Les membres de la Cyber Saclay-Team entourent Sam Borhani après la soirée ‘Minds & Leaders’ au Village by CA Paris. Crédits : Ekaterina Bykova et Louis Harel / Cyber Saclay-Team.
Les membres de la Cyber Saclay-Team entourent Sam Borhani après la soirée ‘Minds & Leaders’ au Village by CA Paris. Crédits : Ekaterina Bykova et Louis Harel / Cyber Saclay-Team.

L’IA donne de l’avance aux attaquants

La partie la plus concrète du débat a porté sur l’IA appliquée à la cybersécurité. Louis-Alexis Brenac dirige l’expertise chez Orange Cyberdéfense. Il a résumé une inquiétude partagée. L’intelligence artificielle ne crée pas forcément des attaques entièrement nouvelles. Mais elle rend les attaques existantes plus rapides, plus crédibles et plus accessibles.

Le phishing peut devenir plus personnalisé. La recherche de vulnérabilités peut s’automatiser. Des outils autrefois réservés à des acteurs compétents peuvent être utilisés par des profils moins expérimentés. L’attaquant choisit le moment, la cible et la méthode ; le défenseur, lui, doit regarder partout. Dans cet équilibre déjà défavorable, l’IA accélère le rythme du côté qui en avait le moins besoin.

La défense s’organise également avec l’IA. Les centres de supervision de sécurité, les SOC, intègrent de plus en plus d’outils capables de trier, corréler et pré-analyser des signaux. Mais l’intervention humaine demeure centrale. Il faut décider, qualifier, comprendre une crise, organiser les responsabilités. Autrement dit, la machine peut filtrer une partie du bruit, mais elle ne remplace pas la gouvernance.

Christophe Remillet, fondateur d’OneVisage, a défendu une approche complémentaire. Elle consiste à réduire les gestes de sécurité demandés à l’utilisateur final. Son exemple de l’authentification biométrique continue part d’un constat banal. Une grande partie des incidents vient de l’humain. Non parce que les individus seraient incapables. Mais parce que les organisations leur demandent d’être constamment vigilants. Dans un train, un ordinateur ouvert, une clé d’authentification laissée branchée, une absence de quelques minutes peuvent suffire. C’est là que la cybersécurité cesse d’être abstraite. De son côté, OpenSezam pousse la même logique vers la détection. L’enjeu est d’analyser en temps réel les signaux faibles et les comportements anormaux. Il s’agit de repérer une fraude avant qu’elle n’aboutisse, plutôt que d’ajouter une contrainte à l’utilisateur.

Ces solutions restent portées par leurs propres concepteurs. Ils ont donc un intérêt commercial évident à en vanter les mérites. La CNIL rappelle de son côté une limite majeure. Une donnée biométrique compromise ne peut jamais être changée, contrairement à un mot de passe. L’autorité recommande aussi de limiter la centralisation des gabarits biométriques sur un même serveur. Aucun représentant de la CNIL n’était présent pour formuler cette réserve ce soir-là.

Autour de la table : six trajectoires

Ce qui frappe, dans le casting réuni par la Cyber Saclay-Team, c’est moins le prestige des titres. C’est la diversité des points de vue. On y trouvait un accélérateur, un institut de recherche, un pionnier de la cyber française et deux entrepreneurs de la confiance numérique. Un grand groupe complétait ce panorama. Réunies, ces six trajectoires dessinent assez bien la chaîne qui va de la science au marché.

  • Emmanuel Papadacci-Stephanopoli — Directeur général du Village by CA Paris, premier accélérateur de start-up d’Europe. Il est aussi vice-président de l’Observatoire de la Fintech. Il défend une conviction : la prochaine vague de valeur technologique viendra des laboratoires. Encore faut-il savoir les relier au marché.
  • Frédéric Pascal — Vice-président chargé de l’intelligence artificielle de l’Université Paris-Saclay, directeur de l’Institut DataIA Paris-Saclay et professeur à CentraleSupélec. Il porte la voix d’un des écosystèmes scientifiques les plus denses d’Europe. Il plaide pour l’acculturation à l’IA, des étudiants jusqu’aux dirigeants.
  • Michel Van Den Berghe — Figure tutélaire de la cyber française. Il a fondé Orange Cyberdéfense et le Campus Cyber. Il dirige désormais Seclab, dont la technologie « purement électronique » sécurise des infrastructures critiques sans une ligne de code. Son obsession : faire grandir des champions européens.
  • Émilie Bonnefoy — Dirigeante d’OpenSezam, qui développe une authentification forte par biométrie multimodale et une brique d’IA dédiée à la détection de fraude comportementale. Un parcours passé par l’état-major des armées, et un credo : vendre tôt pour confronter la technologie au terrain.
  • Christophe Remillet — Fondateur et dirigeant d’OneVisage, spécialiste de l’authentification biométrique faciale en 3D. Sa solution se veut « privacy by design », sans base biométrique centrale et résistante à l’usurpation. Il milite pour une sécurité qui s’efface devant l’utilisateur plutôt que de l’épuiser.
  • Louis-Alexis Brenac — Directeur de l’expertise d’Orange Cyberdéfense, premier acteur européen de la cybersécurité. Il apporte la réalité du terrain. Il décrit la nature mouvante des menaces. Il montre aussi comment l’IA rebat les cartes, pour les attaquants comme pour les défenseurs.

Une affaire collective avant d’être technique

Pour la collectivité, le message le plus important est peut-être celui-ci : la cybersécurité ne peut plus être pensée seulement comme une spécialité. Elle touche l’entreprise, la recherche, l’État, l’école, les familles, les médias, les campagnes électorales, les hôpitaux, les infrastructures. Elle relève du droit du numérique et de l’ingénierie. Elle relève aussi de la formation, du logiciel, de la vigilance citoyenne et de la stratégie industrielle.

C’est dans ce cadre que les propos de Sam Borhani prennent leur sens. Président-fondateur de la Cyber Saclay-Team, il modérait la soirée. Interrogé après l’événement, il insiste d’abord sur son regard de juriste. Derrière la protection des systèmes, il voit des questions de responsabilité, de confiance, de preuve et parfois de démocratie.

Une cyberattaque n’est pas seulement une panne. Elle peut devenir une crise de responsabilité, une crise de preuve, une crise de confiance. Quand une organisation perd des données, ce sont des individus qui sont exposés. Quand une rumeur fabriquée circule, ce sont des citoyens qui doutent. Quand une infrastructure est touchée, ce sont des services essentiels qui peuvent vaciller.

Borhani parle de « culture du risque » plutôt que de simple peur numérique. Il ne s’agit pas de transformer chaque utilisateur en expert. Il ne s’agit pas non plus de faire de la cyber un langage réservé. L’enjeu est plus simple : faire entrer quelques réflexes dans la vie commune. Reconnaître une arnaque. Vérifier une information. Protéger ses données. Comprendre qu’une image, une voix ou une vidéo peuvent être manipulées.

La désinformation, angle mort démocratique

Le débat sur l’IA et la cybersécurité conduit rapidement à un autre terrain : la désinformation. Ici encore, le sujet dépasse la technique. Une vidéo truquée peut produire des effets politiques sans pirater un seul serveur. Une fausse information amplifiée le peut aussi. Même chose pour un compte automatisé qui cherche à provoquer la colère ou la peur. Borhani détaille ce déplacement dans l’entretien ci-dessous.

L’une des problématiques majeures soulevées par l’événement tient précisément à ce déplacement. La sécurité numérique n’est pas seulement la protection de l’accès à un système. Elle devient aussi la protection des conditions minimales d’un débat public fiable.

La « guerre cognitive », souvent employée comme une expression intimidante, peut alors se comprendre simplement. Il s’agit de peser sur la perception des individus. Non plus seulement voler un secret, mais modifier la façon dont une population interprète ce qu’elle voit. Dans une démocratie, la confiance dans les médias, les institutions et les preuves conditionne la décision collective. Cette fragilité est donc considérable. Des intelligences artificielles peuvent fabriquer une voix, un visage ou une scène en quelques minutes. La frontière entre le vrai et le faux devient l’un des fronts les plus exposés.

Cette perspective impose de relier la cybersécurité, l’éducation aux médias, le droit, la recherche en sciences cognitives et la formation des dirigeants. Elle oblige aussi à ne pas séparer les jeunes du reste de la population. Les étudiants sont très exposés aux réseaux sociaux, mais ils ne sont pas automatiquement plus crédules. Ils peuvent repérer certains mécanismes parce qu’ils ont grandi avec eux. Ils peuvent aussi être saturés de contenus. La compétence décisive reste l’esprit critique.

Un organisateur qui ouvre le dialogue

Il est utile de situer Sam Borhani dans le contexte de cette soirée. Étudiant en droit de vingt ans, il a fondé Cyber Saclay-Team, l’association de cybersécurité de l’Université Paris-Saclay, qu’il préside depuis plus de deux ans. Il est également vice-président de la FNEIR.

Au cours de cette rencontre, son rôle n’était pas d’arbitrer les échanges, mais d’en rendre possible la circulation. En réunissant responsables universitaires, entrepreneurs et dirigeants de la cybersécurité face à une vingtaine d’étudiants, il a donné à une initiative étudiante une fonction concrète de passerelle. La réussite tient moins au prestige du casting qu’à la possibilité, rare pour ces étudiants, d’interroger directement ceux qui transforment la recherche en produits, en normes ou en décisions industrielles.

Le résultat mérite donc d’être salué avec mesure. La soirée a d’abord créé un cadre, des contacts et une grammaire commune. Elle n’avait pas vocation à livrer, dès le 3 juin, une feuille de route industrielle. On attendra surtout les suites publiques : synthèse, partenariats, nouveaux formats ou actions de sensibilisation. Ce temps long est normal. Il permet de vérifier si l’impulsion donnée aux étudiants s’installe dans la durée.

Pierre-Antoine Tsady, Corinne Legrand et Sam Borhani prolongent l’entretien après la soirée du 3 juin. Crédits : Ecostylia Media.
Pierre-Antoine Tsady, Corinne Legrand et Sam Borhani prolongent l’entretien après la soirée du 3 juin. Crédits : Ecostylia Media.

Ce que la soirée ouvre pour la suite

Un très bon événement ne se reconnaît pas seulement aux noms qu’il réunit. Il se reconnaît aussi aux problèmes qu’il rend discutables, donc ouverts. De ce point de vue, Minds & Leaders a bien rempli une première fonction. Il a rendu visibles plusieurs chantiers qui dépassent Paris-Saclay.

Le premier concerne l’industrialisation. La France produit une recherche solide, mais doit encore mieux transformer ses avancées en produits, en achats et en entreprises durables. Le deuxième concerne la souveraineté numérique en pratique. Il suppose de choisir ses dépendances, protéger sa propriété intellectuelle, vendre, consolider et atteindre une taille suffisante. Le troisième touche à la réglementation. Il faut protéger sans étouffer, puis encadrer sans freiner les acteurs européens au moment décisif. Le quatrième est celui de l’IA. Il faut l’utiliser pour défendre, tout en admettant qu’elle arme aussi les attaquants. Le cinquième est celui de la culture du risque cyber. Elle ne peut plus rester cantonnée aux experts.

Nous attendons d’ores et déjà de voir quelles traces publiques prolongeront cette rencontre. Une synthèse, un bilan ou des rendez-vous réguliers aideraient à rendre l’expertise plus durable. Ils permettraient aussi aux publics absents le 3 juin de rejoindre le dialogue.

La question centrale reste donc ouverte, mais elle est désormais mieux posée. Réunir chercheurs, étudiants, entrepreneurs et responsables cyber autour d’une même table est une étape utile. La suite consistera à transformer ces échanges en produits, en entreprises solides ou en réflexes partagés. Ce passage dépendra de décisions industrielles, réglementaires et budgétaires. C’est précisément là que l’initiative pourra être jugée sur sa durée.

Entretien avec Sam Borhani

À l’issue de la soirée, Pierre-Antoine Tsady a tendu son micro à Sam Borhani, pour la Rédaction Ecostylia. L’objectif était de revenir sur sa façon de relier cybersécurité, droit, culture du risque et responsabilité démocratique.

Pierre-Antoine Tsady : Vous venez du droit, pas d’une école d’ingénieur. Qu’est-ce que cela change dans votre manière d’aborder la cybersécurité ?

Sam Borhani : Une vision différente. La cybersécurité, ce n’est pas seulement des lignes de code ou des pare-feu. Derrière chaque attaque, il y a des questions de responsabilité, de droit, de stratégie, de confiance et parfois même de démocratie. Mon parcours me pousse à regarder l’humain avant la technologie. La technique est indispensable, mais elle reste un moyen au service d’un objectif : protéger les personnes et les organisations.

P.-A.T. : La soirée du 3 juin insistait beaucoup sur les passerelles entre étudiants, entreprises et institutions. Pourquoi ce besoin vous paraît-il important ?

S. B. : Je voyais énormément d’experts passionnants, mais très peu d’occasions pour les étudiants de les rencontrer. L’idée de Cyber Saclay-Team est née de ce constat. Au lieu d’attendre que quelqu’un crée ces opportunités, autant essayer de les construire nous-mêmes. Ce qui me motive, c’est de créer des passerelles autour d’un sujet commun. Il concerne les étudiants, les entreprises, les institutions et, plus largement, les citoyens.

P.-A.T. : Vous dites que la cybersécurité est devenue un sujet citoyen. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

S. B. : Les experts restent indispensables, mais chacun est concerné. Quand on utilise son téléphone, quand on partage des informations ou quand on vote, le numérique est partout. La cybersécurité touche à notre manière de vivre, de travailler et même de débattre. Pour moi, elle ne peut plus être considérée comme une affaire réservée à quelques spécialistes.

P.-A.T. : Quand on parle de « guerre cognitive », de quoi parle-t-on concrètement dans la vie quotidienne des citoyens ?

S. B. : On parle de choses que l’on voit déjà tous les jours. Une vidéo truquée peut devenir virale. Une fausse information peut circuler plus vite que la vérité. Un faux compte peut chercher à créer de la colère ou de la peur. Il n’est plus forcément nécessaire de pirater un ordinateur pour déstabiliser un pays. Il suffit parfois d’influencer la manière dont les gens perçoivent la réalité.

P.-A.T. : Les jeunes sont très exposés aux réseaux sociaux. Sont-ils plus vulnérables à la désinformation, ou au contraire plus lucides que les générations précédentes ?

S. B. : Je pense que nous sommes à la fois les plus exposés et les mieux placés pour comprendre certains mécanismes. Nous avons grandi avec les réseaux sociaux, donc nous repérons parfois plus facilement certains pièges. Mais, en même temps, nous sommes bombardés de contenus toute la journée. Personne n’est totalement à l’abri. La meilleure protection reste de développer son esprit critique.

P.-A.T. : Si vous deviez identifier une faiblesse numérique prioritaire en France, laquelle citeriez-vous ?

S. B. : Je parlerais surtout de culture du risque. On investit beaucoup dans les technologies, mais on oublie parfois que le premier rempart, c’est l’humain. Beaucoup de personnes pensent encore que la cybersécurité ne les concerne pas. Puis elles sont victimes d’une arnaque ou d’une attaque. Il faut réussir à faire comprendre que ce sujet fait désormais partie du quotidien. On apprend aux jeunes les règles de sécurité routière ; il faudrait aussi leur apprendre les règles de sécurité numérique.

P.-A.T. : Vous dialoguez avec de grandes institutions et de grandes entreprises. Comment garde-t-on son indépendance dans ces conditions ?

S. B. : Pour moi, un partenariat, ce n’est pas être dépendant. C’est mettre des compétences en commun autour d’un objectif partagé. Notre mission reste claire : sensibiliser, transmettre et créer des opportunités pour les étudiants. Tant qu’elle tient, nous gardons notre indépendance. Au contraire, travailler avec des acteurs très différents permet d’avoir des points de vue complémentaires.

P.-A.T. : La cybersécurité devrait-elle être enseignée comme une matière civique, au même titre que l’éducation aux médias ?

S. B. : Oui, complètement. J’aime parler d’une forme de « conscience numérique » : comprendre les risques comme les opportunités liés à nos usages, adopter des comportements adaptés et mesurer l’impact de nos actions en ligne. L’enjeu n’est pas seulement technique ; il est civique. Il s’agit de permettre à chacun d’agir en connaissance de cause.

P.-A.T. : Dans dix ans, quels dangers numériques risque-t-on de regretter de ne pas avoir pris assez au sérieux aujourd’hui ?

S. B. : La difficulté à distinguer le vrai du faux. Avec l’intelligence artificielle, on peut déjà créer des vidéos, des voix ou des images très réalistes. Dans quelques années, ce sera encore plus simple. Si nous ne développons pas une véritable culture du doute et de la vérification, le risque n’est pas seulement technique. C’est la confiance entre les citoyens, les médias et les institutions qui peut être fragilisée. Or une démocratie fonctionne avant tout sur la confiance.

Cet article a été rédigé par Yoann Pantic.