Entretien avec le guitariste Juan Martín Scalerandi, au cœur de la pampa argentine

Sur scène, Juan Martín Scalerandi fait monter la pampa dans la lumière, entre la voix levée et le bois de la guitare. © Ana Palma

Sur scène, Juan Martín Scalerandi fait monter la pampa dans la lumière, entre la voix levée et le bois de la guitare. © Ana Palma.

Il arrive avec une guitare, mais c’est tout un paysage qu’il porte avec lui. Né à Temperley en 1977, dans la province de Buenos Aires, Juan Martín Scalerandi (cf. @juanmartinscalerandi sur Instagram) ne défend pas seulement un répertoire. Il fait entendre une mémoire et une manière d’habiter la plaine. Chez lui, la musique argentine traditionnelle n’est jamais un musée. Elle reste un socle vivant. Formé au Conservatoire Julián Aguirre, il est professeur, compositeur et chercheur de la musique folklorique pampéenne. Il travaille au plus près des formes de la pampa — milonga, cifra, estilo, huella — avec une exigence rare et une parole claire. Ancien guitariste d’Omar Moreno Palacios, il s’inscrit dans une lignée qu’il ne fige jamais. À l’heure où il se produit en France, notamment à la Maison de l’Amérique latine, il le rappelle avec force. La musique folklorique argentine ne se résume pas à ses emblèmes les plus exportés. Sa musique, dit-il, cherche moins à illustrer un folklore. Elle veut rendre présent un lien profond entre la terre, le temps et la voix intérieure d’un peuple.

Juan Martín Scalerandi, ou l’art de faire entendre un paysage

Il est des musiciens qui jouent un répertoire, et d’autres qui semblent porter en eux une géographie secrète. Juan Martín Scalerandi est de ceux-là, plus rares peut-être. En l’écoutant, on ne reçoit pas seulement des formes, des timbres ou des rythmes. On entre dans une profondeur de terre et dans une mémoire portée par le vent. On entend même le silence parler à travers le son. Sa guitare argentine ne cherche jamais l’effet. Ce n’est pas une posture. Derrière cette intériorité, il y a une formation solide, des années d’enseignement et un long travail de recherche sur les musiques pampéennes.

Ce qui frappe chez lui, c’est d’abord une forme de justesse intérieure. Rien d’appuyé. Rien de pittoresque. Rien qui cherche à « faire couleur locale ». La pampa qu’il donne à entendre n’a rien d’un décor. Elle est une présence. Elle respire dans le phrasé et dans l’économie du geste. Elle respire aussi dans cette manière si singulière de laisser le son se déposer sans le contraindre. On comprend alors que, chez Scalerandi, la tradition n’est ni un refuge ni un ornement. Elle est une fidélité vivante, un sol ancien d’où peut naître une parole personnelle.

Dans la pénombre de la scène, Juan Martín Scalerandi laisse la main ouvrir le chant du bois. © Ignacio Sánchez.
Dans la pénombre de la scène, Juan Martín Scalerandi laisse la main ouvrir le chant du bois. © Ignacio Sánchez.

Il parle de la musique de sa terre avec une gravité simple, sans emphase, comme on parlerait de ce qui nous fonde. C’est sans doute ce qui touche le plus. La cifra, l’estilo, la huella et la milonga ne sont pas convoqués comme des objets de savoir. Ce sont des formes encore habitées, traversées par des gestes, des voix, des paysages et des vies. Tout chez lui rappelle que la musique n’est jamais séparée d’une manière d’exister.

À l’heure où tant de circulations culturelles lissent les singularités, Juan Martín Scalerandi fait entendre autre chose. Non pas une identité crispée, mais une vérité sensible. Sa venue en France, notamment à la Maison de l’Amérique latine où nous avions interviewé le trio Puka Wali, a ainsi valeur de révélation discrète. Elle s’inscrit dans un parcours mené de Guitarras del Mundo au CCK. Elle l’a conduit aussi jusqu’à une nomination aux Premios Gardel 2025 pour le disque Romance de la llanura. Soy Milonga. Elle nous rappelle enfin que l’Argentine musicale ne se résume pas à ses emblèmes les plus célèbres. Dans l’ombre lumineuse de la pampa, il existe un art d’une pudeur et d’une intensité remarquables.

Cette musique ne s’impose pas. Elle s’approche. Elle demande moins à être déchiffrée qu’à être accueillie. C’est peut-être là sa noblesse la plus profonde. Elle nous reconduit à une écoute plus lente, plus ouverte. Une écoute plus disponible à ce qui, dans la beauté, ne se donne jamais tout à fait d’un seul coup.

Contre le mur clair, Juan Martín Scalerandi serre sa guitare comme on garde une mémoire vivante. © Alejandra Zapata @aledesafinada.
Contre le mur clair, Juan Martín Scalerandi serre sa guitare comme on garde une mémoire vivante. © Alejandra Zapata @aledesafinada.

Entretien

Pierre-Antoine Tsady : Votre musique fait entendre une tradition et un territoire. Elle laisse aussi parler la guitare d’une manière très personnelle. Quand vous jouez la pampa, que cherchez-vous d’abord à rendre présent ?

« Ma guitare est sincère avec ma terre et avec mon temps. »

Juan Martín Scalerandi : Ma vision des expressions artistiques régionales repose sur le lien entre le passé, que nous appelons tradition, et le présent. C’est le présent qui nous met en mouvement et nous émeut. Ma guitare est sincère avec ma terre et avec mon temps. Je cherche à représenter ce présent, les pieds bien posés dans le passé qu’ont traversé nos prédécesseurs culturels. Pour moi, respecter la tradition est indispensable si l’on veut construire depuis elle. Si l’on ne s’appuie que sur des synthèses récentes, on risque de s’éloigner de ce qu’il y a de plus vrai. Les traces les plus anciennes dont nous disposons sont déjà une synthèse, bien sûr. Pourtant, elles restent la base la plus solide pour construire un présent artistique vrai.

P.-A. T. : Qu’est-ce qui vous a conduit vers cette région musicale si précise de la province de Buenos Aires ? Pourquoi elle plutôt que des formes argentines plus connues à l’international ?

J. M. S. : La plaine pampéenne, et plus particulièrement la province de Buenos Aires, sont mon lieu au monde. J’y suis né, j’y ai grandi, et je porte cette terre en moi. Quand je monte sur scène avec une guitare et les vers de ma terre, j’essaie simplement d’être moi-même. Je veux montrer d’où je viens et pourquoi je suis là. Je ne prétends pas représenter à moi seul toute la culture d’une région. J’essaie seulement de me montrer avec sincérité devant le public. La musique pampéenne est moins connue que d’autres traditions argentines. D’autres régions, aussi précieuses que la nôtre, se sont davantage imposées. Cela a réduit la connaissance générale de cette part de la musique argentine. Mais elle fait pleinement partie de la richesse immense, profonde et diverse de notre pays.

P.-A. T. : Dans votre parcours, comment se sont articulées les figures d’interprète, de compositeur, de chercheur et d’enseignant ?

« Dans mon cas, ce sont les quatre faces d’une même pièce. »

J. M. S. : Dans mon cas, ce sont les quatre faces d’une même pièce. L’interprète est venu d’abord, avec la curiosité de l’enfance. Puis est apparu le besoin de trouver ma propre voix, donc de composer. Ensuite, j’ai pris conscience de tout ce que j’ignorais de ma propre culture. J’ai alors commencé un travail de recherche, non pas universitaire, mais intuitif et autodidacte. Enfin est venue l’enseignement, comme une transmission fondée sur l’expérience et sur un savoir qui circule dans les deux sens. Quand j’enregistre un disque, que je donne une conférence ou que je joue en concert, ces quatre dimensions sont présentes en même temps. Et le chemin reste ouvert. On apprend tous les jours et aucun savoir n’est absolu, surtout dans la culture populaire.

P.-A. T. : Dans votre jeu, on entend une attention très fine au phrasé, à la respiration, au soutien du son. Selon vous, qu’est-ce qui fait la vérité d’une manière de jouer la guitare dans ce répertoire ?

J. M. S. : Cette manière d’interpréter la musique de ma terre est naturelle. Elle relève presque de la respiration quotidienne propre à la vie dans les pampas. Toute musique régionale représente son peuple, son mode de vie, ses coutumes, et surtout son paysage. Or, la pampa est introspective, profonde, presque philosophique ; elle interroge l’existence et l’être. Sa musique porte cela en elle. Quand je joue de la guitare, je suis un de plus parmi les gens de ma terre.

Entre les micros et l’ombre, Juan Martín Scalerandi écoute la guitare comme une confidence. © Juan Ignacio Rodriguez.
Entre les micros et l’ombre, Juan Martín Scalerandi écoute la guitare comme une confidence. © Juan Ignacio Rodriguez.

P.-A. T. : Vous travaillez sur des formes comme la milonga, la cifra, l’estilo ou la huella. Qu’est-ce qui distingue selon vous leur caractère profond ?

J. M. S. : La cifra est une ancienne musique pampéenne d’héritage hispanique, liée aux payadores, ces improvisateurs de vers. La huella et le triunfo sont des danses de couple, l’une plus tournée vers la séduction, l’autre vers la célébration. L’estilo est une forme lente et réflexive, liée aux affaires du cœur. Quant à la milonga, c’est le genre le plus récent de la pampa. Cette milonga argentine donnera naissance au tango tel que nous le connaissons aujourd’hui.

P.-A. T. : Quand vous composez, comment trouvez-vous la juste distance entre fidélité à une tradition et nécessité de parler avec votre propre voix ?

« Il ne faut pas confondre tradition et traditionalisme. »

J. M. S. : La tradition n’est pas pour moi une valeur absolue, mais un point d’appui. J’aime penser à l’idée d’avant-garde : pour aller de l’avant, il faut savoir ce qui reste derrière soi. Dans mon cas, ce socle traditionnel tient surtout aux formes, aux rythmes et à la phraséologie. C’est là que je m’ancre. En revanche, je me donne davantage de liberté dans l’organisation des hauteurs et dans l’harmonie. Il ne faut pas confondre tradition et traditionalisme.

P.-A. T. : Dans une musique aussi liée à l’oralité, quels détails font la différence entre une lecture correcte et une véritable incarnation musicale ?

J. M. S. : Pour ceux d’entre nous qui viennent d’une formation académique, cette musique montre à quel point la frontière entre oralité et écriture reste poreuse. De mon côté, j’essaie d’écrire toute la musique que je compose et que j’enregistre. J’y inclus aussi certains arrangements, comme support de mémoire et de transmission. Mais l’écriture a ses limites. C’est particulièrement vrai pour les genres pampéens et leurs singularités régionales. Quelqu’un qui veut interpréter cette musique à partir de la partition doit aussi passer par l’écoute, l’analyse et l’imprégnation du style. C’est une situation qu’on retrouve ailleurs, par exemple dans le flamenco ou dans le jazz.

Seul avec le rythme, Juan Martín Scalerandi tient tout un horizon dans l’espace serré de la scène. © Jerónimo Aguirre @aguirre.jeronimo.
Seul avec le rythme, Juan Martín Scalerandi tient tout un horizon dans l’espace serré de la scène. © Jerónimo Aguirre @aguirre.jeronimo.

P.-A. T. : Vos concerts s’accompagnent souvent d’une contextualisation historique. Écoute-t-on mieux une musique quand on comprend le monde qui l’a vue naître ?

« Un minimum de contextualisation rend l’écoute plus riche et plus agréable. »

J. M. S. : La musique parle d’elle-même, ou du moins c’est ce que j’essaie de faire entendre. Mais comme la musique pampéenne reste peu connue, un minimum de contextualisation rend l’écoute plus riche et plus agréable. Cela peut aussi susciter chez l’auditeur de nouvelles curiosités — sur les auteurs, les genres, le vocabulaire — qu’il aura envie d’approfondir ensuite.

P.-A. T. : Vous jouez en France, notamment à la Maison de l’Amérique latine. Qu’aimeriez-vous que le public français perçoive de cette musique au-delà de la découverte ou de l’exotisme ?

J. M. S. : J’aimerais qu’il perçoive l’authenticité de cette expression, la profondeur de son message et son histoire. J’aimerais aussi qu’il sente qu’elle représente véritablement l’habitant de la pampa. J’aimerais enfin qu’il entende plus clairement comment le tango hérite de ces genres antérieurs. Cette musique offre un contenu et une diversité esthétique qui dessinent un véritable portrait de la pampa argentine.

P.-A. T. : Pour quelqu’un qui vous entendrait pour la première fois, quelle serait la meilleure porte d’entrée dans votre univers ?

« Se laisser porter par le paysage sonore est la meilleure voie pour apprécier n’importe quelle œuvre d’art. »

J. M. S. : Sans doute en se laissant porter par le paysage sonore. C’est la meilleure façon d’entrer dans une œuvre d’art, qu’il s’agisse d’une symphonie ou d’un tableau. Il n’est pas nécessaire de connaître tous les procédés techniques pour être touché par La Mer de Debussy ou par Guernica de Picasso. Il en va de même pour la musique de la pampa. Bien sûr, une connaissance plus approfondie peut enrichir le plaisir et la compréhension. Mais il ne faut pas oublier ceci : cette musique est née comme expression du gaucho. Souvent, elle venait d’hommes sans formation musicale ni technique. Elle a pourtant engendré une esthétique de grande qualité et de grande profondeur.

Juan Martín Scalerandi réunit 46 milongas pour explorer rythmes, tonalités et variations de la tradition bonaerense.

Et c’est peut-être cela, finalement, que sa guitare rend perceptible avec tant de pudeur. Non un folklore à déchiffrer, mais une présence à entendre.

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.