Entretien avec Chloé Dumoulin : de Schubert à Rachmaninov, en passant par Liszt, un piano vivant

Portrait de Chloé Dumoulin, pianiste contemporaine, dans une atmosphère douce et intimiste. Cette image reflète la sensibilité, la présence et l’élégance artistique qui traversent son parcours musical. Elle accompagne un entretien consacré à son rapport au piano, à la scène et à la transmission. Entre exigence, instinct et authenticité, la photo annonce le ton d’un portrait au-delà de la seule virtuosité. ©️ Brenden Friesen.

Crédits : Brenden Friesen.

À seulement quelques années de carrière, Chloé Dumoulin, pianiste classique canadienne, s’impose déjà comme une voix singulière du piano contemporain. Loin d’une virtuosité démonstrative, son jeu explore une autre voie : celle d’une musique vivante, sensible, en perpétuel dialogue avec le public. De Schubert à Rachmaninov, en passant par Liszt, elle trace un chemin exigeant. L’écoute, le doute et l’instinct en deviennent les véritables moteurs.

Cette interview rejoint nos conversations avec les pianistes Kotaro Fukuma et Ingmar Lazar. Dans ces échanges, la scène devient déjà un laboratoire d’écoute.

Une virtuosité au service de l’écoute

Dans le paysage foisonnant de la jeune scène classique, Chloé Dumoulin s’impose avec une évidence tranquille, portée par une exigence rare et une sensibilité profondément incarnée. Pianiste formée à Montréal avant de poursuivre son parcours à Londres, elle appartient à cette génération d’artistes pour qui la virtuosité ne constitue pas une fin en soi, mais un moyen d’approcher au plus près la vérité d’une œuvre.

Ce qui frappe d’emblée dans son approche, c’est la qualité d’écoute — une écoute du son, mais aussi du silence, de l’espace et du public. Chez elle, le piano devient un lieu de passage : celui où la pensée du compositeur se transforme en expérience sensible, accessible sans jamais être simplifiée. « Rendre la musique vivante », dit-elle simplement. Tout est là.

Son jeu, souvent qualifié d’expressif, échappe pourtant à toute facilité. Loin d’une recherche exclusive de beauté, elle revendique une expression totale, capable d’embrasser la rudesse comme le lyrisme, la tension comme l’abandon. Une posture exigeante, qui suppose une relation intime et en perpétuel mouvement avec l’instrument. « Le piano est une source d’apprentissage inestimable », confie-t-elle, évoquant un lien qui dépasse largement la seule pratique musicale.

Pour Chloé Dumoulin, le piano est une source d’apprentissage inépuisable. Le doute, loin d’être un obstacle, nourrit sa progression. Travail minutieux et intuition coexistent dans un équilibre fragile. Une construction artistique en perpétuel mouvement. Crédits : François Goupil.
Pour Chloé Dumoulin, le piano est une source d’apprentissage inépuisable. Le doute, loin d’être un obstacle, nourrit sa progression. Travail minutieux et intuition coexistent dans un équilibre fragile. Une construction artistique en perpétuel mouvement. Crédits : François Goupil.

Dans son répertoire, le dialogue entre Schubert et Rachmaninov illustre cette quête d’équilibre entre simplicité et densité. Chez le premier, elle admire la clarté et la force d’un langage épuré ; chez le second, la profondeur émotionnelle et la richesse des textures. Deux univers que tout semble opposer, mais qu’elle relie par une même exigence d’authenticité.

Sur scène, cette authenticité devient palpable. Loin d’une posture unilatérale, Chloé Dumoulin conçoit le concert comme un espace d’échange, où l’énergie du public vient nourrir et transformer l’interprétation. Une interaction subtile, presque invisible, mais essentielle.

À travers ce parcours déjà international, une conviction se dessine : la musique ne se possède pas, elle se partage. Et dans ce partage, quelque chose d’irréductiblement humain se joue — fragile, intense, nécessaire.

Entretien avec Chloé Dumoulin

Le piano comme lieu d’apprentissage

Pierre-Antoine Tsady : On parle souvent du piano comme d’un instrument très exigeant… mais pour vous, qu’est-ce qui le rend surtout indispensable ?

Chloé Dumoulin : Le piano est souvent qualifié d’instrument-orchestre, et ce n’est pas un hasard. Il possède une capacité d’imitation des autres instruments et des timbres qui me semble absolument inégalable. Son registre est d’une ampleur exceptionnelle, et ses ressources harmoniques en font un instrument d’une richesse infinie. C’est cette diversité qui le rend, à mes yeux, indispensable.

P.-A.T. : Est-ce que votre rapport au piano a évolué avec les années ?

C. D. : Mon rapport au piano est en constante évolution, et j’espère qu’il le restera toute ma vie. Il constitue pour moi une source d’apprentissage et de transformation inestimable. J’ai toujours eu le sentiment qu’il m’enseignait des choses que rien d’autre ne pouvait m’apporter ; notamment dans le lien à l’imaginaire, à l’abstraction et au corps. Sur scène, j’ai souvent l’impression que c’est le meilleur de moi-même qui s’exprime. Chaque concert devient alors une expérience de dépassement et d’intimité, à la fois avec soi-même et avec les autres.

Rendre la musique vivante

Dans la pénombre de la scène, Chloé Dumoulin façonne un espace d’écoute suspendu. Son jeu, tout en nuances, privilégie la respiration et le silence autant que le son. Loin de toute démonstration, elle cherche une présence juste. Une musique qui se construit dans l’instant. Crédits : Natalie Sartisson.
Dans la pénombre de la scène, Chloé Dumoulin façonne un espace d’écoute suspendu. Son jeu, tout en nuances, privilégie la respiration et le silence autant que le son. Loin de toute démonstration, elle cherche une présence juste. Une musique qui se construit dans l’instant. Crédits : Natalie Sartisson.

P.-A.T. : Votre jeu est souvent décrit comme très expressif… que cherchez-vous avant tout lorsque vous jouez ?

C. D. : Je cherche avant tout l’expression, mais une expression qui ne se limite pas à la beauté. Elle peut être rude, tranchante, ou au contraire profondément lyrique : tout cela fait partie de son spectre. Ce qui compte pour moi, c’est de rendre la musique vivante, quelle que soit sa nature. Le travail du son est également essentiel : il a ce pouvoir de captiver, de retenir l’attention. Je m’efforce d’être très exigeante avec mon écoute et avec l’instrument. Au fond, j’essaie surtout de comprendre au mieux la pensée du compositeur, et de la rendre tangible pour le public.

P.-A.T. : Pensez-vous la musique comme quelque chose à comprendre… ou à ressentir ?

C. D. : Je crois que c’est une expérience profondément personnelle, qui évolue sans cesse. Nous ressentons chacun différemment, et cela influe sur notre manière de comprendre. Il n’existe ni bonne ni mauvaise façon d’écouter la musique. C’est une expérience humaine, intime et mouvante, qui peut prendre des formes infiniment variées.

Schubert, Rachmaninov et les œuvres qui résistent

P.-A.T. : Schubert et Rachmaninov occupent une place importante dans votre programme… qu’est-ce qui vous touche chez eux ?

C. D. : J’ai eu la chance de jouer beaucoup leur musique récemment, et leur différence est frappante. Chez Schubert, j’admire sa capacité à dire l’essentiel avec une simplicité désarmante. Sa musique est d’une grande pureté. Rachmaninov, lui, déploie une écriture beaucoup plus dense, riche en textures, qui explore la complexité de l’être humain. Son sens de la mélodie et du lyrisme est profondément bouleversant. Tous deux ont marqué l’histoire, chacun à leur manière.

P.-A.T. : Y a-t-il des œuvres qui vous résistent encore ?

C. D. : Les grands cycles restent toujours des défis majeurs. Je travaille notamment les Fantasiestücke op. 12 de Schumann, que je trouve particulièrement exigeantes à porter en concert. Ce type d’œuvre demande du temps pour s’ancrer profondément en soi. Interpréter un cycle dans son intégralité, le faire vivre de manière fluide devant un public, est une expérience qui se construit sur la durée.

Jouer avec le public

Dans le dialogue avec l’orchestre, l’interprétation prend une dimension collective. Guidée par le chef, Chloé Dumoulin s’inscrit dans un échange vivant et mouvant. L’énergie circule, transforme, enrichit le jeu. La musique devient un espace partagé. Crédits : Gabriel Fournier.
Dans le dialogue avec l’orchestre, l’interprétation prend une dimension collective. Guidée par le chef, Chloé Dumoulin s’inscrit dans un échange vivant et mouvant. L’énergie circule, transforme, enrichit le jeu. La musique devient un espace partagé. Crédits : Gabriel Fournier.

P.-A.T. : Sur scène, avez-vous le sentiment de jouer « pour » le public ou « avec » lui ?

C. D. : Les deux, sans hésitation. L’intention première est de jouer pour le public, mais très vite, une forme d’échange s’installe. On perçoit immédiatement son énergie, son écoute, sa présence. Certaines œuvres favorisent particulièrement ce dialogue, notamment celles qui intègrent une dimension presque théâtrale ou improvisée.

P.-A.T. : Un public peut-il transformer une interprétation ?

C. D. : Oui, profondément. Il peut même l’enrichir. Il m’est arrivé de ressentir une telle proximité avec le public que cela nourrissait instantanément mon jeu, me permettant d’aller plus loin dans mes intentions musicales.

Instinct, doute et authenticité

P.-A.T. : Quelle place laissez-vous à l’instinct dans votre travail ?

C. D. : Être musicien, c’est trouver un équilibre entre discipline et instinct. Je suis naturellement portée par l’instinct, mais j’ai appris à le canaliser. Il est essentiel, notamment pour s’adapter, collaborer et construire une identité artistique. Mais il doit s’appuyer sur un travail rigoureux et sincère.

P.-A.T. : Le doute fait-il partie de votre métier ?

C. D. : Oui, constamment. Avec le temps, j’ai appris à l’accueillir. Le doute me fait avancer, il m’oblige à remettre en question mes certitudes et à préciser mes aspirations. Mais il doit coexister avec la confiance : l’un sans l’autre ne suffit pas.

Parcours et transmission

P.-A.T. : Votre parcours est très international… cela a-t-il changé votre manière d’aborder la musique ?

C. D. : Cela m’a surtout rapprochée de l’essentiel : l’authenticité. Les publics, où qu’ils soient, perçoivent immédiatement la sincérité. Ces expériences m’ont permis de mieux comprendre ce qui fait ma singularité et de l’assumer pleinement.

Une présence lumineuse et sans artifice. Chloé Dumoulin incarne une génération d’artistes pour qui la sincérité prime sur l’effet. Derrière ce regard franc, une exigence profonde du son et du sens. Comptée parmi les pianistes marquantes de la scène nord-américaine actuelle, elle s’impose comme une musicienne en quête d’authenticité. Crédits : Jean-Christophe Melanço.
Une présence lumineuse et sans artifice. Chloé Dumoulin incarne une génération d’artistes pour qui la sincérité prime sur l’effet. Derrière ce regard franc, une exigence profonde du son et du sens. Comptée parmi les pianistes marquantes de la scène nord-américaine actuelle, elle s’impose comme une musicienne en quête d’authenticité. Crédits : Jean-Christophe Melanço.

P.-A.T. : Si quelqu’un qui n’écoute jamais de musique classique venait vous voir, qu’aimeriez-vous qu’il ressente ?

C. D. : J’aimerais qu’il ressente une forme d’élan, une curiosité nouvelle. Que cela lui donne envie d’explorer davantage, de découvrir d’autres œuvres. Et surtout, que cela lui procure une expérience humaine forte — intime, vivante — et, pourquoi pas, le désir de tomber amoureux de la musique.

Cet article a été rédigé par Pierre-Antoine Tsady.