
Dans la vitrine d’une librairie à Paris, le nom d’Inès de La Fressange accroche encore la lumière, comme un titre de film qu’on n’oublie pas. En novembre 2025, Inès de La Fressange publie un livre, chez Flammarion La Parisienne en Provence, et déplace son chic de Paris vers Tarascon. Égérie de Chanel, puis autrice et directrice artistique, elle raconte la sobriété, l’humour et la résilience. En effet, elle le fait quand la mode brûle vite ses icônes.
Une Parisienne en Provence, ou le chic déplacé
En librairie, La Parisienne en Provence se présente comme un beau livre de 240 pages, généreux et illustré. Par ailleurs, il est à la frontière du guide du style parisien et du carnet. Le sous-titre importe peu : on comprend vite, à la façon dont les chapitres s’ouvrent, comme des portes. Ainsi, il s’agit d’habiter un lieu autant que de le décrire. La Parisienne y quitte l’asphalte pour le gravier et le métro pour le mistral. Ensuite, elle abandonne la conversation pressée pour cette lenteur qui, soudain, rend l’esprit plus net. Coécrit avec la journaliste Sophie Gachet, le livre promet moins une carte postale qu’un art du réglage fin, l’infime modification qui change toute la tenue d’une journée.
La Provence qu’elle convoque n’est pas celle des slogans touristiques. Elle n’oppose pas une France « vraie » à une France « mondaine ». Elle préfère l’allée de cyprès au manifeste et le marché du matin à la morale. Comme si le goût, enfin, devait redevenir une affaire de tempo. Elle se laisse sentir par touches, comme on reconnaît une maison à l’odeur du linge. De plus, elle se distingue au bruit d’un portail. Il y a, dans ce déplacement, une stratégie douce. Déplacer la Parisienne, c’est déplacer l’imaginaire du chic parisien. En effet, cela le sort de la pose pour l’installer dans l’usage. L’élégance cesse d’être un uniforme et redevient une humeur, une façon de s’accorder au lieu sans s’y dissoudre.
C’est peut-être la clé de sa longévité. Inès de La Fressange ne survit pas à la mode, elle la déplace. Elle préfère le détail au discours, l’adresse au manifeste, la phrase juste au bavardage. À l’heure actuelle, la célébrité se mesure par le nombre de confessions. De plus, elle dépend de la vitesse des images. Toutefois, elle oppose une chose rare. En effet, cette chose est presque démodée et représente une pudeur travaillée.

Les années Chanel : Inès de La Fressange dans les années 1980
Le premier acte est connu, et pourtant jamais épuisé. 1975. Inès de La Fressange jeune, dix-sept ans, débute comme mannequin. Très vite, on la surnomme « le mannequin qui parle ». La formule a l’air légère, elle est politique. Dans un milieu qui préfère les silhouettes muettes, elle discute, commente, répond. La parole n’est pas encore un produit dérivé, mais déjà une manière de ne pas être avalée.
Puis vient Chanel : Inès de La Fressange entre dans la légende de la maison, et la scène se change en théâtre national. L’histoire officielle de la maison le rappelle. Inès de La Fressange est le premier mannequin à signer un contrat d’exclusivité avec une maison de couture en devenant égérie Chanel. Elle est choisie comme visage de Coco à une époque où Karl Lagerfeld réinvente la grammaire de la marque. Il le fait à coups de noir, de blanc et de silhouettes qui claquent. De 1983 à 1989, elle est partout, dans la presse, sur les affiches, au bord des défilés, comme une évidence française exportable.
Dans les pages des magazines féminins, de ELLE à Marie Claire, elle incarne une version rarement pesante du chic, plus conversation que commandement. Sa silhouette s’y lit comme une phrase courte, et sa façon de parler, déjà, fait contrepoids à la simple image. Elle n’est pas seulement un cintre idéal, mais un tempérament, ce qui, à long terme, résiste mieux que les tendances.
Cette omniprésence, elle la porte comme une robe trop lumineuse. Il faut apprendre à ne pas disparaître derrière l’éclat. Elle l’apprend, parfois à la dure. Le moment Marianne, en 1989, condense le paradoxe. Elle prête ses traits au buste républicain, et Lagerfeld s’y oppose. La phrase répétée depuis fait frémir et sourire tout à la fois. Elle est : « Je ne veux pas habiller un monument, c’est trop vulgaire ». Le contrat se brise après un affrontement judiciaire. Pour la jeune femme qu’on croyait fabriquée par l’image, c’est une première leçon. On peut être une icône et décider, malgré le coût.
Perdre son nom, retrouver sa main
Ce qui suit ressemble à une leçon de droit des marques, mais c’est surtout une fable sur l’identité. En 1991, elle crée sa griffe, installe une boutique au 12, avenue Montaigne, à un endroit chargé d’histoire familiale. Le succès est immédiat, en France comme à l’étranger. Le conte de la mannequin devenue créatrice fonctionne, jusqu’au jour où l’économie se souvient qu’elle n’a pas de romantisme.
En 1999, elle est licenciée de sa propre société. La suite tient dans une phrase froide, qui, dans une vie, fait l’effet d’un couperet. Elle perd les droits d’usage de son nom, de son prénom et de son image. Cependant, elle tente pendant des années de recouvrer ce qui, pour le commun des mortels, ne se négocie pas. Cette dépossession a la modernité d’un cauchemar administratif. La célébrité, ce privilège, peut être confisquée comme un bail.
Le retour, en 2013, a la densité des résurrections sans lyrisme. Elle retrouve l’usage de la marque qui porte son nom, quatorze ans après en avoir été écartée. Ensuite, elle reprend la direction artistique. Ce qui frappe, c’est l’absence de vengeance mise en scène. Là où d’autres auraient transformé l’épreuve en saga, elle l’intègre à une autre dramaturgie, celle du travail. Revenir, ce n’est pas triompher, c’est recommencer.
Dans la mythologie du chic français, ce passage compte autant que les années Chanel. Il rappelle qu’une allure ne protège de rien. De plus, la grâce, si elle existe, se mesure aussi à la façon dont on se relève.

De la muse à l’autrice, une littérature d’usage
On a souvent réduit ses livres à des manuels de style, comme si l’élégance n’était qu’un sport de surface. Or Inès de La Fressange écrit, ou plutôt fabrique des livres, comme on fabrique une pièce habitable. Elle publie en 2002 une autobiographie, Profession mannequin, puis, en 2010, avec Sophie Gachet, La Parisienne, un best-seller traduit dans de nombreux pays. Suivront Mon Paris en 2015 et Comment je m’habille aujourd’hui ? en 2016.
Ce corpus forme une bibliothèque de gestes et de phrases, un mélange de civilité, de malice et de pragmatisme. Son secret tient au registre qu’elle choisit. Ce n’est ni le traité ni la confession. Elle mêle l’intime et le public sans exhibition. Elle glisse un conseil comme on confie un secret à une amie. Ainsi, elle garde la distance juste pour que l’astuce devienne partage et non révélation.
Avec La Parisienne en Provence, le projet s’élargit. Il ne s’agit plus seulement d’un vestiaire, mais d’un rythme. L’élégance devient une façon de s’accorder à un lieu. Ainsi, elle consiste à écouter ce que le paysage impose. Par ailleurs, elle implique de comprendre ce qu’il autorise. La question n’est plus seulement comment s’habiller, mais comment vivre. La mode se transforme en arts appliqués de la durée.
Une marque comme atelier, un chic qui se fabrique
La réussite d’Inès de La Fressange, au fond, tient à cette conversion silencieuse. Directrice artistique de la maison qui porte son nom, elle travaille la continuité comme on travaille une coupe : la collection Inès de La Fressange se fabrique sans surligner la couture. Le site de la marque raconte une histoire de fabrication et de quantités limitées. La production est largement ancrée en France et en Europe. Rien d’un discours militant asséné. C’est plutôt une idée simple, presque ancienne, où le luxe se mesure à l’usage et au temps. Il ne se mesure pas à l’accumulation.
Il y a là une nuance qui la rend très française. Elle n’a jamais vendu l’élégance comme un pouvoir, mais comme une respiration. Une veste bien tombée, une chemise qui dure, un soulier réparable, c’est une économie de moyens, et donc une morale. Le chic comme sobriété, non comme restriction, mais comme art de choisir.
Ce choix l’emmène aussi ailleurs, dans les collaborations — Uniqlo compris — et les scènes où l’on attend d’elle un commentaire plus qu’une collection. Cannes, les défilés, les entretiens, les couvertures, tout devient, à sa manière, matière à récit. Elle y circule sans se confondre avec le décor, comme si l’important n’était pas d’être vue. Cependant, elle cherche à rester lisible. Dans les années 2000, elle apparaît comme ambassadrice ou collaboratrice de maisons. Ensuite, elle investit le récit plutôt que la posture. De plus, elle s’inscrit dans une culture des passerelles entre la mode, l’édition et les médias. Elle devient une figure qui, paradoxalement, ne se raconte jamais tout à fait, et laisse au public l’espace de projeter.

Le secret de l’endurance, ou l’éloge du simple
Au fil des années, les médias reviennent vers elle avec une question insistante : comment fait-elle pour durer ? La réponse qu’elle donne, du moins en public, est à l’opposé du spectaculaire. À 68 ans, elle revendique une beauté sans spa et sans protocole ruineux. Elle préfère les routines discrètes, les pauses et le temps rendu à soi. Elle déclare : « Je préfère faire dix minutes de méditation », comme on offre une clé sans l’agiter. C’est une discipline modeste contre l’accélération.
Ce discours, qui pourrait n’être qu’un supplément de communication, sonne chez elle comme une cohérence. Dans une époque saturée de promesses anti-âge et d’obsessions de perfection, elle propose un renversement. Le soin ne commence pas par le produit, mais par l’attention. Et l’attention, elle, n’a pas besoin de luxe.
Son pragmatisme va jusqu’à des détails concrets, presque comiques. Elle vante l’importance du sourire, puis ajoute avec humour que « le meilleur salon esthétique, c’est le dentiste ». On sourit, puis on comprend. Derrière la formule, une idée de vérité. Un visage s’éclaire autant par ce qu’il exprime que par ce qu’il dissimule. Dans ce récit du simple, un produit de pharmacie devient un symbole. En effet, il s’agit d’un révélateur de plaque dentaire destiné à repérer les zones mal brossées. La beauté, ramenée à une hygiène d’attention.
La femme derrière l’icône, sans roman de la vie privée
Le portrait d’une figure publique finit toujours par frôler la question du privé. Là aussi, Inès de La Fressange joue l’équilibriste. On sait, parce que cela appartient à l’histoire documentée, qu’elle s’est mariée en 1990 à Tarascon avec Luigi d’Urso, homme d’affaires et marchand d’art italien, qu’elle a eu deux filles, et que la mort de son mari en 2006 a ouvert une brèche.
Ce que l’on sait moins, mais qui transparaît dans ses livres, c’est sa manière de maintenir la frontière. Elle donne assez pour qu’on comprenne le relief, jamais au point de transformer l’intime en feuilleton. Cette retenue, loin d’être une stratégie froide, ressemble à une hygiène. C’est une façon de ne pas livrer sa vie au bruit. Ainsi, elle garde à l’écriture ce qu’elle peut avoir de commun et de partageable. Elle ne transforme pas l’épreuve en argument. Elle n’en fait pas non plus un secret dramatique. Elle avance, et l’on comprend que sa longévité n’est pas seulement une affaire de carrière. En outre, c’est une discipline intérieure, un refus de l’excès, même dans la confession.

Ce que la France projette sur Inès
Si Inès de La Fressange demeure si présente, c’est aussi parce qu’elle sert de miroir. Elle incarne une France qui aime les paradoxes, le mélange de classicisme et d’impertinence. On la dit chic, mais elle a le goût du pas de côté. On la croit mondaine, mais elle tient à la simplicité des choses. On la range dans la mode, mais elle écrit, elle fabrique, elle ajuste.
Elle appartient à cette catégorie rare des figures culturelles qui échappent au musée vivant. Beaucoup d’icônes finissent en statues et deviennent des souvenirs à vendre. Elle, au contraire, a compris que le temps ne se combat pas, il se négocie. Elle a su passer de la muse au métier, du visage au geste, de la photographie à la décision. Elle a compris que la modernité ne réside pas dans la nouveauté à tout prix. En effet, elle se trouve dans la capacité à rester lisible.
À cet endroit précis, La Parisienne en Provence n’est plus seulement un titre aimable. C’est un geste, presque un petit déplacement politique, au sens où il refuse la frénésie et la surenchère. Dans un monde qui confond souvent le nouveau et le nécessaire, elle propose une continuité. En fait, ce n’est pas de la nostalgie, mais comme méthode. C’est une petite théorie de la durée. Une façon de dire qu’on peut traverser les ruptures sans se perdre, et même en faire des leviers. Qu’un style, s’il vaut quelque chose, ne sert pas à briller, mais à respirer. Et que l’élégance, la vraie, ressemble moins à une armure qu’à un fil. En effet, on ne le lâche pas, même quand le vent se lève.