
Dans un entretien publié le 5 avril par RFI, la chercheuse sénégalaise Adji Bousso Dieng, membre du nouveau panel scientifique international de l’ONU sur l’intelligence artificielle, met en garde contre une possible « colonisation numérique » de l’Afrique. La formule est forte, mais elle ne relève pas seulement du slogan. Elle désigne des mécanismes très concrets : des outils conçus ailleurs, des données locales mal représentées et une valeur économique qui remonte souvent hors du continent.
Dit plus simplement, la question n’est pas seulement de savoir si l’Afrique utilisera l’IA. Elle est de savoir à quelles conditions elle l’utilisera, qui fixera les règles du jeu et qui captera l’essentiel des bénéfices.
Ce que recouvre vraiment la formule
Quand Adji Bousso Dieng parle de « colonisation numérique », elle ne dit pas que toute technologie venue de l’extérieur serait suspecte. Elle décrit un rapport de force. Aujourd’hui, une grande partie des modèles, des infrastructures cloud et des standards techniques utilisés dans le monde sont conçus et financés hors d’Afrique, principalement aux États-Unis et en Chine. Le continent risque alors de rester un marché, un terrain de déploiement ou un réservoir de main-d’œuvre, davantage qu’un centre de décision.
Ce point est important pour le grand public comme pour les décideurs. Un système d’IA n’est jamais neutre. Il reflète toujours des choix : quelles langues il comprend bien, quels usages il privilégie, quels risques il tolère, quelles données il valorise. Quand une administration, une banque, un hôpital ou une entreprise adopte un outil conçu ailleurs, elle achète un service, mais elle importe aussi une vision implicite du monde.
Le sujet n’est donc pas théorique. Il touche à des questions très concrètes : accès au crédit, qualité des services publics, traduction, reconnaissance vocale, éducation, santé ou modération des contenus. Si les couches stratégiques de l’IA restent pilotées hors du continent, la dépendance n’est plus seulement technique. Elle devient économique et politique.
L’alerte portée par la chercheuse n’arrive d’ailleurs pas de nulle part. L’Assemblée générale de l’ONU a adopté en août 2025 la résolution 79/325, qui a posé les modalités du nouveau panel scientifique international sur l’IA. Le site des Nations unies indique que la première réunion plénière de ce panel s’est tenue le 3 mars 2026. Autrement dit, le débat sur les effets de pouvoir liés à l’IA est désormais entré dans les enceintes internationales les plus visibles.
Pourquoi les données comptent autant
Le deuxième point soulevé par Adji Bousso Dieng concerne les données. Une IA apprend à partir de corpus. Si ces corpus contiennent surtout des références occidentales, des langues dominantes et des contextes institutionnels éloignés des réalités africaines, les résultats seront mécaniquement moins justes. Le problème n’est pas seulement technique. Ce qui est peu présent dans les données finit souvent par être mal compris, mal servi ou mal représenté.
On le voit déjà sur des sujets très simples : la reconnaissance d’accents, le traitement des langues peu dotées, la traduction, ou encore la compréhension d’environnements administratifs moins standardisés. Une IA entraînée pour des usages bancaires, juridiques ou médicaux propres aux économies les plus riches ne se transpose pas sans friction. Elle peut fonctionner, mais mal. Et cette mauvaise adaptation finit par paraître normale si personne ne la corrige.

Les institutions africaines ont commencé à répondre à cet enjeu. En juillet 2024, l’Union africaine a validé sa stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, avec une idée centrale : développer une approche africaine, ancrée dans les besoins locaux, les capacités de calcul, les jeux de données et la formation. En avril 2025, le sommet mondial sur l’IA en Afrique organisé à Kigali a aussi remis en avant la nécessité de mieux coordonner les efforts continentaux, notamment autour d’une gouvernance commune et d’un futur Africa AI Council.
Le signal est important, mais il ne faut pas se raconter d’histoire. Entre une stratégie continentale et une véritable souveraineté technologique, l’écart reste immense. Il faut financer la recherche, ouvrir des corpus utiles, protéger les données, développer des infrastructures, garder les talents et soutenir des acteurs capables de passer à l’échelle. C’est là que se joue la crédibilité du discours.
Le travail invisible derrière les outils les plus visibles
Le troisième mécanisme est sans doute le plus parlant. L’IA ne repose pas seulement sur des puces et des algorithmes. Elle repose aussi sur du travail humain : annoter des images, classer des textes, filtrer des contenus violents, corriger des réponses, tester des modèles. Cette main-d’œuvre est souvent peu visible, alors qu’elle est indispensable.
Le cas kényan a marqué le débat mondial. En 2023, une enquête du magazine Time a montré que des salariés de Sama, au Kenya, avaient travaillé pour OpenAI sur la classification de contenus toxiques destinés à rendre ChatGPT moins dangereux. L’enquête évoquait des rémunérations inférieures à deux dollars de l’heure pour une partie de ces travailleurs, ainsi qu’une exposition répétée à des textes très violents. Ce cas ne résume pas à lui seul toute l’économie numérique africaine, mais il illustre une réalité : un continent peut être intégré à la chaîne de valeur de l’IA par les tâches les plus dures sans contrôler les profits, la propriété intellectuelle ni les règles de gouvernance.

La formule de « colonisation numérique » prend ici un sens très concret. L’Afrique ne fournit pas seulement des usages et des marchés. Elle peut aussi fournir des données, du temps de calcul humain et du travail d’exécution. Tant qu’elle pèse peu sur la conception des systèmes, sur la fixation des standards et sur la répartition de la valeur, le risque de dépendance reste structurel.
Ce que cela change pour les dirigeants et les décideurs
Pour un dirigeant public ou privé, le sujet n’a rien d’abstrait. Choisir un fournisseur cloud, un modèle d’IA, un prestataire d’annotation, un cadre de partage des données ou un outil de reconnaissance vocale, c’est déjà choisir une part de sa dépendance future. La vraie question n’est donc pas : faut-il adopter l’IA ? Elle est plutôt : comment l’adopter sans abandonner toute capacité de négociation ?
La réponse ne passe pas par l’isolement. Il ne s’agit pas de couper l’Afrique des flux technologiques mondiaux. Il s’agit d’y entrer avec davantage de leviers : plus de talents formés localement, plus de données de qualité gouvernées sur place, plus de recherche, plus d’exigences contractuelles, plus de transparence sur les modèles utilisés et plus de coordination entre États. Sans cette masse critique, les initiatives nationales risquent de rester intéressantes, mais fragiles face aux géants déjà installés.

Au fond, l’intérêt de l’alerte lancée par Adji Bousso Dieng est de remettre le pouvoir au centre de la conversation. On parle souvent de l’IA comme d’une avancée technique inévitable. Elle est aussi une organisation du savoir, du travail et de la valeur. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc pas simplement d’entrer dans l’ère de l’intelligence artificielle. Il est d’y entrer en pesant davantage sur ses usages, ses normes et ses bénéfices.